Les coûts de l’austérité

Le dernier billet d’Alex Himelfarb, «The Price of Austerity», constitue un puissant plaidoyer pour un débat public sur les finances publiques et sur les inégalités sociales. Je vous propose ici ma traduction libre de ce texte important et percutant.


L’austérité budgétaire, nous répètent les experts et les dirigeants politiques, est la question centrale de ces temps incertains, la panacée pour nos problèmes économiques.

On nous prévient que le prochain budget fédéral sera le premier à mettre l’emphase sur les compressions. Il y aura donc une coupure des dépenses de l’État alors même que l’on continue à réduire les impôts. Nous pouvons aussi nous attendre à une approche semblable dans la plupart des prochains budgets provinciaux.

C’est la marche à suivre, nous dit-on. Ainsi, l’austérité ne serait pas simplement un bon remède mais l’unique remède, une prescription qui vaudrait aussi bien pour nous que pour nos amis et nos alliés à l’étranger. Le Canada est consacré champion de l’austérité.

Du point de vue politique, l’argument semble assez convainquant. Il s’appuie sur la reconnaissance internationale de nos succès lors de l’équilibrage du budget et de la réduction de la dette dans les années 1990. (Cette consolidation a aidé lors des ralentissements économiques ultérieurs, nul doute, mais les coûts pour les programmes sociaux et les soins de santé sont tout aussi indéniables). L’argument fait aussi appel à un thème qui traverse toute notre histoire , celui du pragmatisme et de la frugalité des Canadiens. Il se nourrit de notre désenchantement croissant envers l’État, mais aussi des crises observées à l’étranger, en Grèce par exemple. Considérant l’instabilité de la période actuelle, nous n’aurions pas le choix. L’austérité serait la réponse.

Les porte-paroles de l’opposition hésitent à présenter les alternatives, de crainte d’être accusés d’imprudence fiscale ou d’attachement nostalgique au « mammouth étatique ». Aucune alternative n’est présentée, et nous finissons par croire qu’il n’y en a pas.

Dans le domaine des politiques publiques, il y a une règle générale. Lorsqu’on insiste qu’il n’y a aucune alternative, cela signifie généralement le contraire. C’est qu’il y a une alternative, et qu’elle est plus attrayante.

Nous avons donc le choix. Nous pouvons prendre de meilleures décisions. Bien sûr, il faut faire preuve de prudence tant que nous sortirons du déficit actuel, lequel résulte en partie des interventions avisées du gouvernement pour atténuer les pires effets de la récession mondiale. Mais soyons clair, nous ne sommes plus dans les années 1990. Notre situation n’est pas désespérée. Le Canada n’est pas la Grèce.

 
1) Nous ne sommes ni dans les années 1990, ni en Grèce

Avant la campagne anti-déficit des années 1990, près du tiers de chaque dollar perçu en impôt servait à rembourser la dette fédérale. Le Canada recevait des signaux alarmants. La dette devenait écrasante et la crédibilité du pays auprès des investisseurs dégringolait au niveau du tiers-monde. Des compressions s’imposaient. Il faut dire que l’économie mondiale était alors saine et en pleine croissance. Alors que l’économie canadienne se contractait, les autres États dépensaient et achetaient chez nous.  Cette poussée de l’économie mondiale, tout autant que nos réels sacrifices, est le facteur crucial qui permis d’équilibrer le budget et d’excéder tous les objectifs de compression. Le taux d’imposition plus élevé de l’époque a aussi aidé. C’est ainsi que les déficits se changèrent en surplus, avec une rapidité qui prit tous le monde par surprise, et que ces surplus générés par la base fiscale firent fondre une partie de la dette.

Notre niveau d’endettement continue de faire l’envie des autres États, mais l’économie mondiale a perdu son dynamisme et l’avenir semble incertain, moins prometteur que dans les années 1990, alors que la récession persiste comme un mauvais rhume. Même si le Canada s’en tire mieux que les autres, nous continuons à perdre de bons emplois et, comme partout ailleurs, nos marchés continuent d’être affectés par la volatilité. Nous ne sommes plus dans les années 1990. Ni le degré d’urgence fiscale, ni les conditions économiques ne sont les mêmes.

Il importe de comprendre les origines du nouveau déficit et de la croissance de la dette au niveau fédéral. Il y quelques années à peine, l’État générait des surplus bon an, mal an. Lorsque le gouvernement actuel a pris les rênes du pouvoir, cet excédent annuel s’élevait à 16 milliards de dollars. Il est donc clair que les coûts des programmes gouvernementaux ne menacent pas notre solvabilité. Ce surplus annuel nous prémunissait contre les cycles de ralentissement économique, lorsque les dépenses supplémentaires et les pertes de revenu sont inévitables. Il permettait aussi au gouvernement fédéral d’assister les provinces, surtout celles les plus durement touchées, et il nous donnait une marge de manœuvre budgétaire pour gérer le choc d’une population vieillissante, tout en respectant l’équité entre les générations.

Que s’est-il passé? Certes, nous remboursons le coût des initiatives de relance rendues nécessaires par la récession, mais ce n’est qu’une partie de la réponse. Ces dépenses ont cessées, et même plus tôt que certains ne l’auraient voulu. Même dans un contexte de croissance modeste, nous devrions pouvoir retourner à l’équilibre budgétaire, ce qui exigerait une certaine prudence, nul doute, mais n’exigerait pas de mesures draconiennes. Libre à nous.

Les dépenses de récession ne sont pas à blâmer. Le problème, c’est que nos revenus en pourcentage du PIB sont bien inférieurs à ce qu’ils étaient dans les années 1990, et pas seulement à cause de la récession et de la lenteur de la reprise. En matière de déficits budgétaires, le gouvernement fédéral est, en bonne partie, l’artisan de son propre malheur. Nos soucis découlent d’une série de réductions d’impôt exorbitantes.  Songeons seulement au manque à gagner de dizaines de milliards de dollars créé depuis 2000, et surtout ces dernières années, par les réduction de la TPS et par les abattements d’impôts sur le revenu des particuliers, sur les profits des sociétés et sur les gains en capitaux. Pensons à la longue liste d’exemptions fiscales taillées sur mesures et qui profitent de façon disproportionnée à ceux qui en ont le moins besoin.

Notre situation financière n’est donc pas désastreuse, du moins, pas au pallier fédéral. Nous continuons à récolter les bénéfices des sacrifices des années 1990, et nos propres décisions sont à l’origine des défis actuels. Ce que nous pouvons faire, nous pouvons le défaire.

 
2) L’austérité est fiscalement imprudente

Soyons clair. Je me rallie au large consensus sur la question de la prudence budgétaire. Réfléchissons seulement à ce que la prudence signifie: dépenser de façon avisée, réduire le gaspillage et percevoir assez d’impôts pour se procurer les biens et services publics voulus, tout en réduisant progressivement la dette lorsque la situation économique est suffisamment favorable.

Un certain élagage est nécessaire, bien sûr, et il est important d’identifier nos priorités. Pour ma part, je crois que nous avons probablement exagéré la construction de notre appareil de sécurité après le 11 septembre. Cette question particulière mérite un examen attentif.

Ne vous y trompez pas, le plan de construction de prisons et pénitenciers, qui n’est basé sur aucune donnée probante, aura pour effet soit d’accroître la dette, soit de détourner l’argent de services prioritaires tels que la santé et l’éducation.

Parlant de gaspillage, le moment est probablement venu de revoir les nombreuses couches de surveillance bureaucratique qui étouffent l’efficacité et l’initiative des fonctionnaires, tout en affectant la reddition de compte et la transparence de l’État. Comme le Directeur parlementaire du budget nous l’a rappelé à maintes reprises, les chiffres sont erronés. Les mesures d’efficacité et la compression des opérations ne suffiront pas pour équilibrer le budget.

Oui, l’État est devenu trop central, trop autoritaire et trop éloigné de notre vie quotidienne. Il y a beaucoup à faire pour combler le fossé entre les citoyens et leurs gouvernements. Nul doute qu’il y a des économies à réaliser dans ce domaine. Pourtant, ces problèmes ne sont pas directement liés aux enjeux fiscaux et ne sauraient être réglés  par des mesures d’austérité.

L’austérité que l’on prêche aujourd’hui ne relève pas de la prudence budgétaire. Si c’était le cas, elle ne serait pas combinées à de vaste et exorbitantes réductions d’impôt qui servent les mieux nantis parmi nous. Ces réductions forceront des coupures des programmes sociaux.

Cette obsession pour les abattements fiscaux et pour la réduction des biens et services publics tient davantage de l’idéologie déguisée en raisonnement fiscal.

Vu sous cet angle, les mesures d’austérité cherchent surtout à démanteler l’État pour faire place au marché. Elles mènent à moins d’actions publiques et plus de gestes privés; à moins de décisions collectives et plus de choix individuels. En d’autres termes, il s’agit davantage de réaliser la contre-révolution néolibérale que de développer un plan raisonné de gestion économique.

Nous savons que certains économistes fort perspicaces, Paul Krugman et Joseph Stiglitz, par exemple, ont dénoncé l’idéologie néolibérale qui sous-tend le discours d’austérité. Ils affirment que la période actuelle exige plutôt des dépenses et qu’il est temps d’investir dans l’éducation et dans les infrastructures qui aideront les nécessiteux. Ils craignent qu’une campagne d’austérité ne répète le scénario des années 1930 et soutiennent que, de toute façon, cette stratégie ne pourra pas produire la croissance et les possibilités économiques nécessaires. De plus, ils insistent qu’il faut cesser de réduire les impôts et recommencer à taxer ceux qui peuvent se le permettent. (Notons qu’il y a, aux États-Unis, un nombre croissant de riches qui invitent leur gouvernement à augmenter les impôts).

Entre vous et moi, il n’est pas nécessaire de suivre ce méandre d’arguties économiques pour s’inquiéter des conséquences de l’austérité. Un récent rapport du FMI, que nul ne peut taxer de gauchisme, passe en revue les données internationales et conclut que les compressions budgétaires ne créent pas d’emploi ni de croissance, du moins à court terme. En revanche, elles entraînent des coûts considérables pour la société, pour l’économie, et pour la qualité de vie de la majorité.

 
3) L’austérité affectera les plus désavantagés de façon disproportionnée

Et ce rapport du FMI, qu’est-ce qu’il raconte? Si les avantages de l’austérité sont invisibles, ses ravages sont évidents. Ses conséquences pèsent plus lourdement sur les plus faibles. Plus précisément, les auteurs montrent que les mesures d’austérité, surtout quand elles ne sont pas compensée par une baisse significative des taux d’intérêts, tendent à augmenter le chômage, et notamment le chômage chronique. Elles réduisent aussi le salaire de la majorité et aggravent les inégalités de revenu.

Alors que nous tentons de sortir de la récession, assurons-nous de ne pas abandonner les outils requis pour parer aux prochains chocs et pour créer des emplois et des possibilités économiques maintenant et dans le futur. Assurons-nous de ne pas saper le pays, de ne pas dégrader les programmes qui soutiennent notre citoyenneté commune, qui servent d’avantage comparatif et qui nous permettent d’avancer. Investissons dans les programmes qui nous rendront plus forts, plus écologiques, et mieux équipés pour le futur.

L’austérité est un cul-de-sac. Elle est imprudente sur le plan fiscal. Ce n’est pas un plan économique mais une capitulation au marché. Ses coûts sont énormes pour les plus vulnérables, sans aucun doute, mais aussi pour chacun d’entre nous. Rejetons la politique de l’inéluctable, examinons les choix qui s’offrent à nous, basons notre décisions sur les faits. Voyons ce qu’ils révèlent sur le bien de la majorité, et pas seulement le bien d’une minorité. Considérons le futur, pas seulement le présent.

Ce débat est essentiel, et il ne peut commencer que si l’on questionne la soi-disant inéluctabilité des mesures d’austérité. En fait, le débat ne devrait pas porter sur la taille idéale de l’appareil État. Il devrait s’intéresser aux façons d’améliorer la qualité de la vie de la majorité des Canadiens. Il devrait porter sur les manières de consolider le pays pour le bénéfice des générations futures. Ce débat devrait identifier les défis et les problèmes les plus urgents qui méritent notre attention collective.  L’obsession de l’austérité ne doit pas nous distraire des véritables priorités pour le bien-être collectif.

Pour ma part, j’avance que c’est l’inégalité, et non l’austérité, qui est actuellement notre problème fondamental. Les inégalités de revenu se creusent rapidement au Canada, et même les détracteurs habituels se rallient. Les écarts sont simplement trop importants, et les risques trop sérieux, pour être ignorés. En effet, les inégalités extrêmes aggraveront avec la mise en place des mesures d’austérité et de réduction d’impôt. Ce programme politique réduit notre capacité à  faire preuve de solidarité et à résoudre ensemble des problèmes comme la détérioration de l’environnement ou le déclin de la participation politique.

Nous devons faire preuve de prudence fiscale, bien sûr, et cela signifie qu’il faudra examiner chaque coupure, chaque dépense et chaque réduction d’impôt, en se demandant à chaque fois: est-ce que cela atténuera ou exacerbera les inégalités?

La pauvreté des enfants, la résurgence de la pauvreté chez les aînés, les pressions sur les travailleurs et sur les étudiants canadiens, les revenus extravagants au sommet sont autant de manifestations de l’inégalité sociale. Ce problème doit devenir une priorité nationale.

Nous pouvons nous permettre les investissements. Nous ne pouvons nous permettre d’ignorer le péril.
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