Enquête sur les artistes québécois et la question nationale

Texte inédit d’une communication présentée à Edmonton lors d’une conférence sur le nationalisme et les élites québécoise.


1. Élites culturelles et question nationale

Depuis 1995, le débat traditionnel sur l’avenir politique du Québec à l’intérieur ou à l’extérieur du régime fédéral s’est approfondi. Un nouveau niveau d’analyse s’est ajouté, et soudainement, le rapport au Canada a semblé un peu moins urgent que le rapport à soi. En effet, un grand nombre d’intellectuels se sont penchés sur la nature même de l’identité québécoise et sur ses relations avec les anglophones, autochtones et immigrants.

Ce débat a pris une vigueur toute particulière chez les historiens. Les travaux de Gérard Bouchard, Jocelyn Létourneau, Yvan Lamonde, Stéphane Kelly ou Frédéric Boily ont soulevé d’importantes questions sur la définition de la nation, sur le devoir de mémoire et sur le pluralisme identitaire. De nombreux essayistes ont emboîtés le pas, dont Jacques Beauchemin, Joseph-Yvon Thériault, Michel Seymour, Serge Cantin et Mathieu Bock-Côté. Ils ont beaucoup enrichi la discussion sur la nature ethnique, culturelle, ou civique de la nation.

Ce qui m’intéresse ici, c’est le rôle suréminent que ces auteurs attribuent aux historiens. Qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, nationalistes culturels ou nationalistes civiques, tous s’entendent tous pour pour confier un rôle identitaire de premier plan aux historiens. Ce n’est pas une mince tâche! On leur demande de « porter la nation comme un enfant » (Cantin), « d’ouvrir le cercle de la nation » (Bouchard), ou « d’impenser la nation » pour ouvrir le futur (Létourneau).

Par moment, cette vision semble excessivement volontariste et élitiste, mais je ne nierai pas le rôle des intellectuels. Gramsci nous rappelle la fonction clef des « intellectuels organiques » dans le développement d’une identité collective. Ils forment la cheville entre les grands processus sociaux et les événements politiques spécifiques. Ils mobilisent la mémoire commune pour éveiller la collectivité. À des moments charnières, ils peuvent même faire l’histoire.

Pourtant, la classe intellectuelle ne se réduit pas aux seuls historiens. Elle comprend aussi les artistes. Pour comprendre le mouvement nationaliste, il ne faut pas le réduire à sa dimension mémorielle, diachronique et discursive. Il faut aussi tenir compte de la dimension culturelle, synchronique et sociale. C’est ici qu’interviennent les artistes.

L’élection fédérale de 2008 nous a rappelé de façon éloquente l’influence et le militantisme de la colonie artistique, mais, bien entendu, il se s’agit pas d’un phénomène nouveau. Depuis la Révolution tranquille, une myriade de créateurs et d’écrivains ont pris part à la vie politique du Québec. Cet engagement social se décline de plusieurs façon : porte-parole de causes caritatives et sociales, polémistes, créateurs de symboles nationaux, militants de parti, politiciens, membre de l’UDA et de groupe de pression politique, etc.

Ce groupe social n’est pas seulement actif, il est aussi très influent. Quels acteurs jouent un rôle aussi décisif dans la création de l’imaginaire national? Qui d’autre a un accès aussi privilégié aux médias de masse? Est-ce qu’un autre groupe sait autant faire vibrer les cordes sensible des Québécois?

L’engagement des artistes a souvent été relevé, mais en fait, il existe peu d’études empiriques sur le sujet. Je me suis donc consacré à la cueillette de données concrètes sur la psychologie et les comportements politiques des artistes Québécois. Je me limite ici à quatre questions pertinentes  :

  1. Quel est le degré d’intensité de la mobilisation nationaliste chez les artistes?
  2. Comment se compare le nationalisme des artistes, par rapport au reste de la population?
  3. Ce nationalisme est il civique ou culturel ?
  4. Qu’est-ce qui motive et explique le nationalisme des artistes?

2. Méthode de l’enquête

C’est pour élucider ces quatre questions — et bien d’autres encore! — qu’une vaste enquête postale a été menée auprès de la communauté artistique québécoise.

Après avoir approché tous les regroupements d’artistes du Québec, il a été possible d’obtenir les listes de membres des trois grands syndicats professionnels de la province et de cinq autres associations professionnelles. Ces 9 listes ont ensuite été combinées dans un fichier unique répertoriant près de 16 000 artistes provenant de toutes les disciplines artistiques et de toutes les régions du Québec.

Un total de 470 répondants ont ensuite été sélectionnés aléatoirement à l’intérieur de cinq grandes strates proportionnelles au poids de chaque discipline artistique. L’enquête postale s’est tenue entre le 3 février et le 2 avril 2005. Les techniques éprouvée de la Tailored Design Method ont été mise à profit, ce qui veut dire que chaque sujet a reçu quatre envois postaux successifs.

En bout de ligne, 259 questionnaires remplis et éligibles ont été retournés, pour un taux de réponse de 55 %. Considérant la taille de la population étudiée, les données de l’enquête présentent donc une marge d’erreur de ±6 dans 95 % des cas.

3. Des artistes très politisés et employant un discours national composite

Trève de considérations méthodologiques. Parlons des résultats! Est-ce que la mobilisation des artistes est une fable ou une réalité?

Afin de mesurer l’intensité du nationalisme, nous avons développé un index de mobilisation. Chaque forme de comportement politique cochée dans le questionnaire ajoutait 1 ou 2 points à cet index, selon l’intensité ou la fréquence du geste. Un score de 0 désigne donc un artiste apathique, tandis qu’un score maximal de 16 représente un zélote.

Comme vous pouvez le constater sur ce graphique, les créateurs apathiques comptent pour 17 % de la colonie artistique, alors que les plus actifs comptent pour seulement 1 % du groupe.

Clairement, ce ne sont pas tout les artistes qui sont politisés. Comme dans l’ensemble de la population, il y a une relation inverse entre le nombre de participants et l’intensité de la participation. Il faudra donc éviter de confondre le militantisme de quelques têtes d’affiche avec la participation de l’ensemble de la colonie artistique. Les Victor-Lévy Beaulieu et les Paul Piché sont des cas atypiques. Méfions-nous des effets d’optiques.

Même si le degré d’engagement varie considérablement au sein de la communauté artistique, il est évident que cet engagement est supérieur à celui de la population en général. Voilà qui est mis en relief par cet autres graphique.

Alors qu’une infime proportion de Québécois a contribué financièrement à un parti politique provincial, 24 % des artistes ont fait une telle contribution. À peine 9 % de la population a déjà occupé une fonction payée ou bénévole au sein d’une organisation politique, tandis que 22 % des créateurs ont déjà œuvré au sein d’une telle organisation. De même, les artistes ont deux fois plus de chance d’assister à une assemblée publique (33 % comparé à 14 %), et ils tentent plus souvent de persuader leur entourage de voter comme eux (60 % comparé à 46 %). Comme tous les groupes sociaux, la colonie artistique a ses abouliques et ses zélés. Ce qui la distingue, c’est un engagement politique plus élevé que la moyenne et un répertoire d’action politique élargit.

Et ce nationalisme, qu’elle forme prend-t-il? Pour reprendre la distinction classique, est-ce qu’il s’agit d’un nationalisme ethnique ou d’un nationalisme civique?

Le questionnaire demandait aux artistes d’identifier « les trois principaux objectifs poursuivis par ceux qui appuient la souveraineté ». Parmi ces choix de réponse, quatre référaient aux nationalisme ethnique et aux griefs traditionnels. Par exemple vouloir « assurer que les Québécois de souche restent majoritaire sur le territoire Québécois ». Quatre autres choix de réponse relevaient davantage du nationalisme civique et du projet de société. Par exemple, vouloir « échapper aux politiques de droite qui prévalent dans le reste du Canada ». Les autres éléments de la liste ne se classifiaient pas en terme ethnique ou civique.

Ces indicateurs ont ensuite été combinés dans un index qui permet de classifier les créateurs. Ainsi, nous avons pu déterminer que 38 % des artistes ont une vision surtout ethnique du projet souverainiste, 54 % y voient un mouvement à la fois ethnique et civique, tandis qu’à peine 8 % le conçoivent surtout comme un projet de société civique. Le discours sur le nationalisme civique ne domine donc pas dans toutes les couches de l’intelligentsia, loin de là. Rappelons aussi qu’il ne s’agit pas d’une condamnation morale des artistes. Comme le rappelle Gérard Bouchard, il faut distinguer nationalisme ethnoculturel de l’ethnocentrisme pure et simple.

3. Aux sources du nationalisme

Comment expliquer la ferveur politique des artistes ?

Pour faciliter le travail d’analyse, nous avons réduit notre index de mobilisation à une simple modalité binaire. Nous opposons donc les artistes actifs et inactifs pour la nation. Cette dichotomie sert alors de variable dépendante et elle est mise en rapport avec toute une série d’explications possibles.

L’impact de plus d’une cinquantaine de variables psychologiques, professionnelles et sociologiques a ainsi été testé. Après les avoir croisées avec la variable de mobilisation pour former des tableaux de contingence, nous avons ensuite éliminé les hypothèses fausses ou présentant des lacunes statistiques.

Quelles explications survivent à ce travail d’élagage ? Les données nous permettent d’isoler trois facteurs biens précis qui sont liés à la participation politique des artistes.

Premier facteur : les attentes économiques suscitées par le mouvement nationaliste.

Les artistes qui prévoient une situation économique inchangée ou plus prospère dans un Québec souverain sont politiquemement actifs à 61 % et inactifs à seulement 39 %. À l’inverse, leurs collègues pessimistes sont inactifs à plus de 88 % et actif à seulement 12 %.

Selon notre analyse de régression logistique, il s’agit du facteur le plus fortement associé à l’engagement politique. Un artiste qui croit en une république prospère a 87 % des chances de se mobiliser politiquement.

Deuxième facteur en importante : les attentes de gains en prestige professionnel.

Les artistes sont les maîtres d’œuvre de la culture québécoise, et ils s’attendent à ce que leur contribution soit revalorisée si cette culture devient majoritaire au sein d’un nouvel État indépendant.

Ainsi, les créateurs qui croient que leur discipline serait mieux appréciée dans un Québec souverain sont mobilisés à 78 % et apathiques à seulement 22 %. En contrepartie, ceux qui croient que leur discipline serait autant ou moins appréciée sont inactifs à 60 % et actifs à seulement 40 %.

L’analyse de régression confirme cet impact. Les créateurs qui estiment que leur pratique artistique sera prisée davantage dans une hypothétique République ont 84 % des chances de se mobiliser pour la souveraineté.

Dernier facteur : l’insécurité linguistique.

Les créateurs sont pessimistes quant à la survie de la langue française dans le contexte canadien. Au total, 75 % des artistes se disent « plutôt d’accord » ou « complètement d’accord » avec l’affirmation que « la langue française est menacée au Québec ».

Cette insécurité est fortement liée à la mobilisation politique. Les artistes qui ont confiance au futur de la langue sont inactifs à 71% et actifs à seulement 29 %. Ce qui est frappant, c’est que ce niveau de mobilisation s’inverse chez ceux qui craignent pour l’avenir du français.

Selon l’analyse de régression, un artiste qui craint pour la survie du français au sein de la Confédération a 78 % des chances d’être mobilisé.

4. Conclusion 

Grâce à cette enquête, nous disposons maintenant de données empiriques sur le comportement et la psychologie politique de l’ensemble de la colonie artistique.

  1. Ces résultats confirment un nationalisme plus intense et un répertoire de mobilisation plus étendu chez les artistes que dans le reste de la population.
  2. Le nationalisme des artistes est composite. Il s’enracine dans la mémoire des grandes luttes historiques et des griefs traditionnels, mais il épouse aussi un projet de société progressiste. Mathieu Bock-Côté note le discours purement civique et la « dénationalisation tranquille » de certains membres du PQ ou de la profession historienne. Je ne sais si ces élites représentent un groupe important de l’intelligentsia québécoise, mais ils ne parlent pas pour la colonie artistique.
  3. La mobilisation nationale est directement liée aux espoirs suscités par le projet souverainiste. Le nationalisme des artistes ne relève pas seulement de grands élans sentimentaux. Il s’explique par une combinaison d’intérêts individuels, corporatistes et collectifs bien compris. L’éditorialiste de La Presse a donc eut tort de citer mes données pour proclamer l’oppression « de la pensée unique » chez les artistes.
  4. Il faut se défaire du cliché des porte-drapeaux fanatiques. Le nationalisme des artistes découle peut-être d’un calcul erroné, mais il est rationnel. Il peut donc être discuté, débattu… et même modifié. Il pourrait changer ! On ne peut présumer du vote des artistes, et l’on ne peut baser les politiques culturelles sur ce vote. Les déclarations électorales de Stephen Harper contre le financement des arts étaient donc malheureuses à plus d’un titre. S’il y a une leçon stratégique à retenir, c’est que les camps souverainistes et fédéralistes auraient avantage à courtiser les artistes, ces acteurs politiques particulièrement influents.
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