Quels candidats municipaux appuient les Francophones?

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Causerie donnée lors d’un souper-causerie de l’ACFO-Toronto au Bistrot 92 le mardi 7 octobre 2014.


Bonsoir!

Les élections municipales auront lieu le 27 octobre prochain. Cette campagne est le moment idéal pour faire valoir nos intérêts comme Franco-torontois. Puisque vous êtes ici, vous savez déjà que les décisions de l’hôtel de ville nous affectent directement. Pour survivre et s’épanouir pleinement:

  • Nous avons besoin d’élus qui connaissent nos organismes et offrent des services en français dans leur bureau de quartier;
  • Nous avons besoin d’un mandat élargi pour le comité français de la Ville;
  • Nous avons besoin de la collaboration de la ville pour aider les immigrants francophones à trouver des emplois;
  • Nous avons besoin que la ville contribue au projet de Maison de la francophonie;
  • Nous avons besoin que le Toronto Arts Council crée un programme pour les arts francophones;
  • Nous avons besoin d’accélérer les permis municipaux pour nos écoles;
  • Nous avons besoin de documents en français sur le site web de la ville, afin que nous puissions avoir un accès égal à l’information sur les élections, la santé publique, le logement social, et le paiement des taxes et des contraventions.

Le taux de participation est généralement bas à Toronto (seulement 53% en 2010) et les sondages indiquent que la course sera serrée. Cela signifie que les 60 000 Francophones et 1,2 millions de Francophiles d’ici détiennent une influence considérable. Notre vote compte. Appuyons les candidats qui nous appuient!

 MÉTHODOLOGIE

Mais comment s’y retrouver lorsqu’il y a plus de 350 candidats?

En mai 2014, l’ACFO-Toronto a décidé de sonder les candidats et m’a demandé de plancher sur la question. Après avoir préparé une liste d’enjeux, l’ACFO-Toronto a consulté la communauté et organisé un forum public radiodiffusé à l’émission Pot Pourri de CIUT 89.5. Neuf enjeux prioritaires ont finalement été retenus.

Nous avons ensuite contacté les 328 candidats enregistrés en leur faisant parvenir un questionnaire dans les deux langues. Ils ont ainsi eut la chance de réfléchir sur les enjeux qui nous tiennent à coeur et de prendre position.

Les candidats au poste de maire ont fait l’objet d’une attention particulière. Par example, le bureau de monsieur John Tory a reçu quatre courriels, deux appels téléphoniques et quatre invitations sur Twitter. Malheureusement, le candidat en tête des sondages a choisi de s’abstenir.

Avec l’aide de Nadia Edwards, une auxiliaire de recherche à Glendon, nous avons compilé les réponses et noté chaque candidat. Si les détails méthodologiques vous intéressent, vous trouverez tous les documents pertinents sur le site web de l’ACFO-Toronto.

RÉSULTATS

Mais parlons plutôt des résultats ! Voici les notes accordées à 8 candidats au poste de maire, en allant des cancres aux meilleurs élèves :

  • F (refus de répondre) = Doug FORD et John TORY
  • E = Jon KARSEMEYER, Erwin SNIEDZINS et Dave McKAY
  • D+ = Peter TRAMOV
  • A = Ramnarine TIWARI, James DALZELL et Josh RACHLIS
  • A+ = Olivia CHOW

Sur le site web, vous pourrez aussi trouver les réponses et les notes de 35 candidats au poste de conseiller municipal, quartier par quartier. Est-ce que certains de ces candidats sont parmis nous ?

Notons que 6 conseillers sortants ont répondu: Ana BAILAO (A), Raymond CHO (B+), Sara DOUCETTE (A), Chin LEE (B+), Joe MIHEVC (A) et Kristyn WONG-TAM (A).

Certains quartiers semblent particulièrement propices à la communauté franco-torontoise, et je vous invite à leur porter attention:

  • Parkdale-Highpark (13): candidate sortante pro-francophone Sarah DOUCETTE et candidat aspirant parlant français Taras KULISH
  • Eglinton-Lawrence (16): deux candidats aspirants francophones (Thomas GALLEZOT et Jean-Pierre BOUTROS)
  • Davenport (18): une candidate sortante pro-francophone (Ana BAILAO) et un candidat aspirant pro-francophone qui parle français (Alex MAZER)
  • Trinity-Spadina (20): quatre candidats pro-francophones dont l’une (Kat SHERMACK) parle aussi français
  • Toronto-Centre (27) est le coeur institutionnel de la communauté franco-torontoise, puisqu’on y trouve l’Office des Affaires francophones, TFO, la Paroisse Sacré-Coeur, le Centre francophone (pour l’instant), le Collège français, etc. On y trouve une candidate sortante pro-franco (Kristyn WONG-TAM) et un candidat aspirant francophone (Pat ROBERGE).

RÉSULTATS PAR ENJEUX

Langue du candidat

Au total, 12 candidats répondants disent pouvoir parler français. Nous savons qu’il y en a d’autre, mais ils n’ont pas répondu au questionnaire. Par exemple : Alejandra BRAVO, Dave ANDRÉ, Jean-Pierre BOUTROS et Taras KULISH. Est-ce que l’un d’entre eux sera élu? Aurons-nous au moins un conseiller municipal capable de nous comprendre à l’hôtel de ville? La réponse dépend, en partie, de notre mobilisation ce 27 octobre.

Mention spéciale à Olivia CHOW (mairie), Luke LAROCQUE (Q5), Thomas GALLEZOT (Q16), Kat SHERMACK (Q20) et Jennifer McKELVIE (Q44) pour avoir pris la peine de répondre en français.

Personnel bilingue

« Si vous êtes élu, embaucherez-vous un directeur des communications (ou un adjoint de circonscription) qui peut communiquer avec les Francophones de Toronto dans leur langue? » Oui 59 %, Non 41 %

Engagement communautaire

«Avez-vous déjà assisté à au moins une activité d’un organisme francophone ou rencontré au moins un leader d’organisme francophone?» Oui 45 %, Non 55 %

Représentation à l’hôtel de ville

Après 30 ans d’existence, le Comité français de la ville de Toronto (CFVT) a été aboli par décision du Maire en 2011. Avec la disparition du CFVT, la communauté perdait sa voix à l’Hôtel de Ville. Elle ne pouvait plus être consultée sur les services en français qui sont financés par la province mais qui sont fournis par la ville de Toronto.

En décembre 2013, le Conseil municipal s’est doté d’un nouveau sous-comité consultatif francophone. C’est un pas dans la bonne direction, mais le sous-comité servira surtout à suivre les activités de Toronto au sein de l’Association française des municipalités de l’Ontario (AFMO). Pour que les Francophones de Toronto soient efficacement représentés, le sous-comité devra être maintenu par le prochain Conseil municipal, son mandat devrait être élargi et ses réunions devraient être plus fréquentes. «Appuyez-vous le maintien du sous-comité consultatif francophone et l’élargissement de son mandat?»  Oui 89 %, Non 11 %

Traduction française des documents essentiels

La Ville de Toronto ne diffuse en français qu’une infime proportion de ses documents d’information, ses formulaires et son contenu web. Ainsi, les Francophones de Toronto n’ont accès à aucune ressource dans leur langue sur des sujets aussi important que la participation aux élections municipales, la santé publique, le logement social, le paiement des taxes ou des contraventions, les procédures et formulaires du Provincial Offences Court et du Toronto Licensing Tribunal. «Appuyez-vous la traduction en français des plus importants documents municipaux touchant les services les plus essentiels pour les citoyens ?» Oui 90 %, Non 10 %

Immigration francophone

«Etes-vous en faveur d’accroitre le financement municipal des programmes qui facilitent l’intégration économique des immigrants francophones à Toronto?»  Oui 78 %, Non 22 %.

Maison de la francophonie

Depuis 2006, plusieurs acteurs clés (RDÉE Ontario, Collège Boréal, ACFO-Toronto, Centre francophone, etc.) veulent se réunir sous un même toit pour créer la Maison de la francophonie de Toronto. Cet espace permettrait d’offrir un guichet unique de services en français, de réaliser des économies d’échelle et de mettre en valeur la culture francophone. D’excellents résultats ont été obtenus à Vancouver, Edmonton, Winnipeg et Hamilton avec des centres de ce genre.  «Etes-vous en faveur d’une contribution de la Ville à la Maison de la francophonie de Toronto?»  Oui 74 %, Non 26 %

Arts francophones

«Appuyez-vous la création d’un programme pour les arts francophones au Toronto Arts Council?»  Oui 71 %, Non 29 %

Écoles francophones

«Seriez-vous d’accord d’explorer des moyens par lesquels la Ville de Toronto pourrait accélérer le processus d’obtention des permis nécessaires pour ces travaux de construction et de rénovation?» Oui 81 %, Non 19 %

CONCLUSION

D’un enjeu à l’autre, le degré d’appui des candidats varie significativement. La consolidation du Comité français, la traduction des documents municipaux importants et l’appui aux écoles sont largement soutenus par les répondants, et devraient peut-être inspirer les prochaines campagnes de l’ACFO-Toronto et de la communauté.

En revanche, il semble plus difficile de convaincre les candidats que leur propre adjoint devrait pouvoir parler français. Il y a probablement un effort d’éducation politique à faire à ce chapitre. Par exemple, l’ACFO-Toronto pourrait encourager les Francophones communiquer en français lorsqu’ils contactent la Mairie et le bureau de leurs conseillers municipaux.

J’aimerais vous laisser avec quelques questions pour alimenter vos discussions pendant le repas. La communauté devrait-elle se rallier à l’un des candidats à la mairie? Si oui, lequel ?

Trois principaux candidats s’offrent à nous. Il y a d’abord monsieur Doug FORD, qui a ignoré le questionnaire et présente des politiques semblables à celles de son frère, responsable de l’abolition du Comité français de la Ville. Il n’a rien fait pour mériter la confiance des Francophones.

À l’opposé, madame Olivia CHOW s’est donnée la peine de répondre en français, de rencontrer le Conseil d’administration de l’ACFO-Toronto, et de se positionner favorablement sur tous les enjeux.

Finalement, il y a monsieur John TORY, une énigme, puisqu’il n’a jamais été élu et qu’il a refusé de prendre position. Comme les sondages lui donnent l’avantage et que les questions identitaires lui ont déjà coûté une élection provinciale, il a peut-être évité de prendre des risques. Comme maire, il pourrait se montrer favorable à la communauté, mais son silence n’est pas rassurant.

La communauté doit-elle se rallier à Oliva CHOW, la candidate la plus clairement francophile? Devrait-on miser sur John TORY, un candidat qui nous demande un chèque en blanc, mais qui semble avoir de meilleures chances de barrer la route à Doug FORD? Et parlant de monsieur FORD, notre communauté minoritaire peut-elle risquer de s’aliéner un candidat qui pourrait bien devenir le prochain maire de Toronto?

Bien entendu, les enjeux francophones ne sont pas les seuls à considérer. La position des candidats sur le transport en commun, le développement sauvage des condos et la racialisation de la pauvreté comptent aussi. À chacun de soupeser et de décider le 27 octobre.

Merci et bon appétit !

la gouvernance des minorités francophones: de Charlottetown à aujourd’hui

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Communication présentée à Charlottetown le 28 septembre 2014 à l’occasion de la conférence « Versions du Canada ». Document de travail: prière de ne pas citer.


INTRODUCTION

Canada is often described as a sort of laboratory for the management of diversity. Thanks to a good deal of planning and no small amount of trial and error, our political system has found ways to foster certain types of intercultural relations, to varying degrees of success. I’m thinking of three key examples 1) the coexistence between First Nations peoples and European settlers, 2) the federal partnership between English and French colonies, and, 3) the integration of newcomers into the established majority (Kymlicka).

Chacun de ces trois axes interculturels est régi par des textes fondamentaux. En gros, la Proclamation royale (1763) et la Loi sur les Indiens (1876) définissent les rapports des colons avec les Autochtones; l’Acte d’Amérique du Nord Britannique (1867) assure l’autonomie du Québec au sein de la fédération ; la Charte des droits et libertés (1982) et la Loi sur le multiculturalisme (1988) facilitent l’intégration des immigrants. Bien entendu, cette charpente juridique est complétée par toute une série de conventions, de décisions judiciaires et de pratiques administratives. Elles s’accompagne de discours politiques et d’identités bien précises. Ensemble, tout ces éléments forment un système de gestion de la diversité relativement cohérent.

How do the Francophone minorities of Ontario, New Brunswick, and Manitoba fit into this equation? This question finds less traction among political scientists than the more popular issues related to First Nations, Quebec, or immigration. We have seen important work on Francophone minorities by the likes of Chedly Belkhodja, Michel Bock, Linda Cardinal, Nicole Gallant, Monica Heller, Rémi Léger, and Joseph Yvon Thériault. But the relationship between our country’s majority and its Francophone minorities remains the least examined aspect of the Canadian model. This intercultural pillar is also one where normative influences have had the smallest impact and where political compromise has played the largest role. And its configuration varies widely from one province to another.

J’aimerais donc profiter du 150e anniversaire de la Conférence de Charlottetown pour réfléchir à cette question. Je ferai ici l’argument que trois régimes interlinguistiques se sont succédés pour encadrer les rapports entre majorités anglophones et minorités francophones.

 

FÉDÉRALISME ET DROIT MINIMAUX (1864-1960)

Le premier régime interlinguistique canadien émerge avec la Confédération. Du point de vue des minorités francophones, cependant, le projet commence plutôt mal. En 1864, ces communautés ne sont représentées ni à Charlotettown ni à Québec. Cartier, Langevin, Chapais et Tachés sont les seuls délégués français et ils représentent des intérêts assez différents, ceux du Canada-Est. Ils ne sont pas prêts à risquer leur grandiose projet d’union seulement pour défendre la petite francophonie d’autres colonies.

L’architecte financier de la Confédération, Alexander Galt, met sa carrière politique en jeu pour obtenir des garanties pour la minorité protestante anglaise au Québec. Il exige le contrepoids d’une chambre haute, l’inviolabilité de 12 comtés anglophones et des droits scolaires. En comparaison, le chef politique du Canada-Est, George-Étienne Cartier résiste d’abord aux demande des évêques et refuse d’exiger des protections pour les minorités catholiques françaises des autres provinces. À l’occasion des débats parlementaires de1866, Cartier se dit confiant que le traitement équitable des Anglophones au Québec suffira pour inspirer la réciprocité à l’égard des Francophones minoritaires (Bellavance, p.75).

Évidement, c’est un anachronisme de parler de communautés minoritaires francophones en 1867. À cette époque, c’est le Canada français qui est le pôle identitaire. Cette identité est moins territoriale que diasporique et ses marqueurs sont autant religieux et généalogiques que linguistiques. Le premier régime interlinguistique va tenter d’encadrer cette identité, mais il va aussi la transformer.

Sur le plan institutionnel, ce régime est marqué par quatre mesures distinctes. D’abord, l’union canadienne sera fédérale. C’est la grande victoire de Cartier et sa plus importante contribution à la démocratie canadienne (LaSelva). Il croit qu’une union fédérale préservera l’autonomie culturelle des Francophones du Québec tout créant une plus large communauté politique qui assurera la prospérité et la défense commune sous la couronne britannique. De son point de vue, les minorités francophones ne peuvent que bénéficier d’un Québec fort au sein de cette fédération. Ils y trouveront un puissant allié politique.

Deuxièmement, l’Acte d’Amérique du Nord Britannique assure les Francophones minoritaires que leurs élus pourront participer aux travaux du Parlement canadien en français et qu’ils pourront comparaître en français devant les tribunaux qui relèvent du gouvernement fédéral (§133).

Troisièmement, Ottawa cherche à étendre ces mêmes droits législatifs et judiciaires au niveau provincial lorsqu’il crée le Manitoba (Manitoba Act, 1870, §23).

Finalement, l’article §93.2 du texte constitutionnel maintient le financement public des systèmes scolaires catholiques existants, ce qui a pour effet de protéger certains droits éducatifs des francophones minoritaires.

Ce premier régime interlinguistique cristallise un rapport de force nettement favorable à la majorité anglophone. Il concède des droits minimaux et enclave les Francophones dans une société britannique au sein d’un Empire britannique. Il recèle aussi d’importantes contradictions.

D’abord, les droits scolaires des Francophones sont liés à la confession, ce qui permettra à l’Ontario d’abolir l’éducation catholique de langue française en 1912.

Ensuite, le fédéralisme s’avère peu avantageux pour les Francophones hors-Québec. Comme l’indique Silver (p.6) :

« Confederation was to be an association of national states, called provinces, united in a federal alliance […] and in that alliance the province of Quebec was to be the national state of the French Canadians. That province, as the French-Catholic province, might well be concerned to support French Catholics in the other parts of the federation, but such support must never involve acceptance of principles that would expose or endanger the autonomy of the French and Catholic character of Quebec itself  ».

Même lorsqu’il se montre sympathique aux intérêts des minorités francophones, lors de l’adoption du règlement 17 par exemple, le Québec ne dispose pas nécessairement du rapport de force lui permettant d’influencer Ottawa ou les autres provinces. Le premier régime linguistique sera donc mis à mal lorsque la majorité attaquera les droits scolaires des minorités du Nouveau Brunswick (1870), du Manitoba (1890), puis de l’Ontario (1912). Il sera en crise lorsque le Manitoba violera sa loi constitutive et fera de l’anglais sa seule langue officielle (Official Language Act, Manitoba, 1890).

 

BILINGUISME OFFICIEL (1960-2000)

Le deuxième régime interlinguistique émerge avec la Révolution tranquille. La montée du néo-nationalisme québécois entraîne d’importances conséquences pour les minorités francophones du pays.

D’une part, l’identité des Canadiens-français de la Belle province devient québécoise. Elle se laïcise et se recentre sur le territoire provincial, ce qui rend possible le projet d’indépendance politique. En 1967, les États généraux du Canada français permettent d’observer les tensions entre les Francophones du pays et marquent une certaine fragmentation identitaire. Les minorités francophones devront se provincialiser à leur tour, et de nouveaux ethnonymes seront adoptés. Là où il n’y avait que des Canadiens-français, il y a aura désormais des Franco-Manitobains, des Fransaskois et ou des Franco-Ontariens. Comme le note Joseph Yvon Thériault, ces communautés se définissent « entre la nation et l’ethnie ». La Fédération des communautés francophones hors-Québec est créée en 1975 pour représenter ces communautés éparses.

D’autre part, la montée du séparatisme québécois pose une menace pour la survie même de la fédération et force Ottawa et les provinces à repenser la place du français au Canada. Ottawa met sur pied la Commission BB (1963) et donne suite à ses recommandations avec la Loi sur les langues officielles et la création du Commissariat aux langues officielles (1969). Après le référendum sur la souveraineté de 1980, le gouvernement Trudeau fait adopter la Loi constitutionnelle de 1982 qui enchasse plusieurs droits linguistiques bénéficiant aux minorités. Les nouveaux pouvoirs de révision judiciaire de la Cour Suprême vont également favoriser l’expansion graduelle des droits linguistiques des minorités.

Concrètement, ce second régime interlinguistique représente d’importantes avancées pour les minorités. Premièrement, les Francophones obtiennent le droit à des services fédéraux en français auprès de l’administration centrale à Ottawa, oui, mais aussi auprès des bureaux locaux lorsque la demande est importante ou lorsque la vocation du bureau le justifie (LC1982, §20.1). On le conçois, ces services locaux sont particulièrement important pour les minorités éparpillées.

Deuxièmement, les fonctionnaires fédéraux peuvent travailler en français s’ils sont situés dans des régions dites bilingues (LLO 1969). Cela ouvre l’accès à des emplois de qualité pour les Francophones de la région d’Ottawa et de Moncton et aide à revitaliser ces communautés.

Troisièmement, le droit à l’instruction publique dans la langue de la minorité se voit renforcé (LC1982 §23). Toutes les provinces sont désormais tenues de financer les écoles francophones primaires et secondaires « là ou le nombre le justifie ». Les Francophones ont aussi droit à la gestion scolaire (arrêt Mahé 1990) et l’on reconnaît le rôle des écoles comme pôle de développement communautaire (arrêt Solski 2005).

Sur la scène provinciale, finalement, la mobilisation politique des Francophones va aussi favoriser la transformation du régime interlinguistique. L’Ontario va introduire le financement public de l’éducation secondaire en français (1960) et adopter une Loi sur les Services en français (1986). Le Nouveau Brunswick ira encore plus loin. En adoptant sa propre Loi sur les langues officielles (1969) et en enchassant ses principes dans la constitution de 1982 (LC1982, §16.1, §17.2, §18.2, §19.2, §20.2) il devient la seule province officiellement bilingue.

Bien que le deuxième régime présente des gains indéniables pour les minorités francophones, il comporte, lui aussi, des contradictions. D’abord, il fragmente l’identité francophone et consacre une rupture avec le principal foyer du français en Amérique du Nord, le Québec. Ensuite, l’arrimage aux institutions étatiques s’accompagne d’un affaiblissement de l’Église comme institution d’encadrement, et cette période coïncide avec la chute du taux de natalité dans la francophonie minoritaire. De plus, les minorités sont définies surtout comme porteuses de droits, ce qui encourage la judiciarisation et une certaine dépolitisation des communautés. Ottawa reconnaît sa responsabilité de promouvoir les minorités de langues officielles (LLO 1988), oui, mais les ressources sont insuffisantes et la volonté politique pourra varier d’un gouvernement à l’autre.

Le régime comprend aussi de sérieuses limites. La province qui compte la plus vaste minorité francophone, l’Ontario, ne sera pas officiellement bilingue. Jusqu’à ce jour, la capitale du Canada n’est pas bilingue non plus. (Il y a d’ailleurs une importante campagne en ce moment pour changer cette situation.)

 

L’IMMIGRATION FRANCOPHONE (2000 à aujourd’hui)

Un troisième régime interlinguistique émerge discrètement depuis l’an 2000. Après l’échec de l’Accord du Lac Meech et de Charlottetown, après les résultats serrés du référendum québécois de 1995, la classe politique canadienne pose un moratoire sur toute réforme qui exigerait une nouvelle ronde de négociations constitutionnelles. L’agenda politique se réoriente. Le déclin de la ferveur nationaliste québécoise semble rendre les débats linguistiques moins urgents. Les revendications autochtones, qui découlent de profondes injustices historiques, prennent l’avant scène. L’ère des gains constitutionnels semble close pour les francophones minoritaires. Le changement viendra donc d’ailleurs. À défaut de grandes innovations institutionelles, ce régime interculturel se caractérise par 1) une transformation identitaire et discursive, 2) par l’instauration de nouvelles pratiques administratives, 3) et par la livraison de programmes gouvernementaux par une panoplie d’organismes communautaires.

Le troisième régime voit les minorités francophones se réinventer à nouveau. De plus en plus, elles se conçoivent comme de petites sociétés d’accueil multiculturelles pour les immigrants francophones. Les minorités ajoutent une nouvelle dimension civique à leur identité ethnique.

L’évolution est particulièrement évidente dans le milieu associatif. De 1999 à 2000, la Fédération des communautés francophones et acadiennes tient des consultations publiques et réclame plus d’immigration francophone. Le Sommet des communautés francophones et acadiennes en vient aux mêmes conclusions (2007). L’ACFO emboîte le pas et change même de nom. En 2006 elle devient l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario. Elle milite pour une nouvelle définition inclusive de francophone (DIF) qui sera adoptée par le gouvernement ontarien (2009).

La transformation du discours est remarquable. L’immigrant n’est plus décrit comme une menace, mais comme une ressource humaine dont les communautés francophones doivent obtenir leur juste part. On embrasse maintenant les politiques d’immigration et de multiculturalisme… mais en exigeant qu’Ottawa recrute plus de Francophones et aide les communautés minoritaires à devenir des milieux d’intégration. L’immigrant n’est plus un rival, c’est un allié qui renverse le déclin démographique des Francophones, assure une masse critique pour les services en français et sauve le bilinguisme canadien. L’immigrant n’est plus un autre, il est des nôtres.

Bien entendu, ce changement identitaire n’est pas complet et il est inégalement distribué. Traisnels et ses collègues montrent qu’en passant de l’Est à l’Ouest du pays, et des régions rurales aux régions urbaines, la proportion de francophones et le nombre de francophones de souche diminue, et le discours devient d’autant plus inclusif. Alors que les Acadiens se définiraient de façon plus historique et généalogique, l’identité la plus civique et cosmopolite se trouverait chez les Franco-Colombiens. Malgré ces variations régionales, il y a une ouverture sur la diversité et toutes les communautés minoritaires veulent maintenant profiter d’un apport de nouveaux Canadiens francophones.

Le régime actuel se caractérise aussi par une pléthore d’études, d’initiatives administratives et de programmes. Par exemple, le Commissariat aux langues officielles mène deux études approfondies sur l’immigration et l’épanouissement des communautés minoritaires.

Au même moment, Ottawa amende la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (2001), pour lier pour la première fois, la politique d’immigration au développement et à l’épanouissement des communautés minoritaires. Immigration et Citoyenneté Canada crée un Comité directeur (2002) qui élabore un Cadre stratégique pour favoriser l’immigration au sein des communautés francophones en situation minoritaire (2006) et adopte une cible d’immigration francophone de 4,4%.

Le fédéral ratifiera aussi une série d’ententes avec les provinces pour la nomination et le recrutement d’immigrants francophones. L’Ontario se fixe même une cible ambitieuse de 5%.

Finalement, la Feuille de route pour la dualité linguistique (2008-2013) comprend un volet sur l’immigration francophone qui permettra de financer une multitude de projets du milieu associatif visant à faciliter l’établissement et l’intégration des nouveaux venus.

La semaine passée, nous apprenions que le programme « Avantage significatif francophone » sera aboli par Ottawa dès le 30 septembre. C’est une surprise. Ce programme permettait de simplifier le processus d’embauche de travailleurs qualifiés d’expression française. Les forces vives de la commuanuté se sont immédiatement insurgés… Mais Ottawa a promis de consulter et de développer des alternatives.

Il est trop tôt pour mesurer l’impact de cette décision, mais elle illustre la centralité des questions d’immigration pour les Francophones. Elle montre aussi les limites de mesures purement administratives qui dépendent du bon vouloir d’Ottawa.

Le pari de l’immigration comporte d’autres risques. Après avoir investit ses ressources dans l’accueil des immigrants, comment la communauté minoritaire peut-elle assurer leur rétention et éviter que ces nouveaux Canadiens ne s’assimilent à la majorité ? La tentation est compréhensible. La tendance est réelle.

En voulant former des petite communautés d’accueil multiculturelles, les Francophones risquent aussi de miner les soubassements normatifs du bilinguisme. D’un point de vue purement multiculturaliste, l’existence de services gouvernementaux en français ou d’écoles publiques francophones peut paraître comme des avantages exhorbitants conférés à un groupe ethnique privilégié. Quel principe peut-on invoquer pour justifier les droits des Francophones à Toronto ou à Vancouver, où le français compte beaucoup moins de locuteurs que le chinois ou l’espagnol? Pour justifier ces droits il faut rappeler le pacte fondateur et les obligations qui en découlent. Il faut retrouver la filiation Canadienne-française. Il faut concilier l’inclusion et la mémoire.

 

CONCLUSION

From the first Charlottetown conference until this slightly more modest Charlottetown gathering here today, the relationship between the Anglophone majority and Francophone minorities has gone through three distinct periods. Between 1864 and 1960, Francophone minorities enjoyed only minimal protections under the federal government. Between 1960 and 2000, Ottawa’s official bilingualism policy offered them further benefits and they started making inroads at the provincial level in Ontario and New Brunswick. Since the turn of the millennium, there have been no further institutional advancements of major significance, although interlinguistic relations are undergoing a profound transformation thanks to immigration.

Quelle leçon peut-on tirer pour conclure ce bref survol? Depuis 1864, les minorités ont été des acteurs de plus en plus déterminants dans le développement des régimes interlinguistiques et ils ont progressivement élargi leur champs d’action à l’intérieur de ces régimes. Il reste beaucoup à faire, certes, mais les Francophones peuvent maintenant faire entendre en français leur version du Canada.

Élections municipales à Toronto: les enjeux francophones

Les principaux candidats au poste de maire: Karen Stintz, John Tory, Olivia Chow, David Soknacki, Rob Ford

Quoi qu’on pense des dernières controverses suscitées par le Maire Rob Ford, elles ont le mérite de rappeller qu’il y aura des élections municipales à Toronto cet automne. En choisissant les élus municipaux, nous adoptons des politiques qui touchent directement tous les aspects de notre vie quotidienne: la qualité de l’air et de l’eau courante, les routes et rames de métro que nous empruntons à tous les jours, le logement à prix modique, les garderies de nos enfants, les foyers pour nos aînés, nos installations culturelles et récréatives, le rôle de la police, des pompiers et des ambulanciers pour assurer notre protection.

Les décisions de la Mairie affecteront aussi la communauté franco-torontoise. Par exemple:

  • Les candidats peuvent-il s’exprimer en français?
  • Est-ce que leur personnel pourra communiquer avec nous dans notre langue?
  • Participent-ils aux activités de nos organismes communautaires?
  • Que pensent-ils du Sous-comité francophone du Conseil municipal?
  • Est-ce qu’ils sont favorables à la traduction en français des plus importants documents municipaux ?
  • Comptent-ils appuyer les immigrants francophones qui s’établissent à Toronto?
  • Sont-ils en faveur d’une contribution de la ville au projet de Maison de la francophonie?
  • Est-ce qu’ils appuient la création d’un programme pour les arts francophones au Toronto Arts Council?

 

L’ACFO-Toronto nous convie à une consultation publique pour discuter de ces enjeux. L’événement a lieu ce dimanche le 4 mai, de 12h à 14h, à la Salle des cartes (Map Room) de Hart House, sur le campus de l’Université de Toronto. La première partie de ces échanges sera diffusée en direct sur les ondes de CIUT (89.5 FM) dans le cadre de l’émission Pot-Pourri animée par Éric Calder. Il y a aura même des prix de participation, incluant un alléchant repas pour deux au Bistro Sauvignon ou au nouveau restaurant La Créole.

Le président de l’ACFO-Toronto, Gilles Marchildon, consultera la communauté sur la stratégie de l’ACFO-Toronto en vue des élections municipales du 27 octobre. En effet, le lobby politique des 125 000 francophones du Grand Toronto s’apprête à faire parvenir un questionnaire aux plus de 200 candidats en lice pour les postes de maire et de conseiller municipal. Les réponses de tous les candidats seront compilées et une note d’ensemble (allant de A+ à F) sera attribuée à chacun. Ces résultats seront diffusés sur le site web de l’ACFO-Toronto et de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). Ils seront aussi communiqués aux médias locaux.

Cet exercice permettra d’informer la classe politique locale sur les enjeux francophones et d’aider les membres de notre communauté à faire un choix éclairé lors des élections municipales.

L’ACFO-Toronto m’a demandé d’agir à titre de politologue consultant sur ce dossier, ce qui m’a donné l’occasion de préparer l’ébauche des documents qui seront discutés ce dimanche. Voici un avant-goût, pour vous donner envie de participer et pour préparer votre contribution à cette consultation publique.


 

LETTRE À L’INTENTION DES CANDIDATS

Cher Mr. Untel

En vue des élections municipales du 27 octobre, nous aimerions mieux connaitre vos positions sur certains enjeux qui touchent notre communauté.

Saviez-vous qu’il y a près de 60 000 Francophones à Toronto et que plus de 1,2 millions de Torontois savent parler français? Saviez-vous que notre ville est le siège de la communauté francophone minoritaire connaissant le plus important essor démographique au Canada?

La Ville de Toronto compte des centaines d’institutions publiques, d’organismes communautaires et d’entreprises francophones. Ces forces vives sont particulièrement actives dans les domaines :

  •  de l’éducation (Conseils scolaires Viamonde et CSDCCS, Toronto French School, Collège Boréal, Collège universitaire Glendon, Collège la Cité, départements d’études françaises de UofT, Ryerson et York, etc.) ;
  • de la santé et des services sociaux (Centre francophone, Entités de planification RIFSSSO, Pavillon Omer-Deslauriers, Action positive, Centres d’Accueils Héritage, etc.) ;
  • de la culture et des médias (Alliance française, Cinéfranco, Théâtre français de Toronto, Franco-Fête, Festival Kompa-Zouk, Salon du livre, Éditions du GREF, le Laboratoire d’Art, TFO, Radio-Canada, L’Express, Le Métropolitain, etc.) ;
  • du secteur public (Office des Affaires francophones, Commissariat aux Services en français de l’Ontario, ACFO-Toronto, Maison du Québec, Consulat de France).
  • des affaires (Club Canadien, RDÉE Ontario, Passerelle-I.D.É., Chambre de commerce française à Toronto, restaurants et pâtisseries, etc.).

Cette vitalité n’est pas nouvelle puisque Samuel de Champlain explorait la région il y a déjà 400 ans, que Fort Toronto a été fondé par des Français en 1750, et que le premier européen à s’établir à Toronto en 1791 était le Français Jean-Baptiste Rousseaux.

Le rôle historique et honorable du français est reconnu par la Constitution, qui fait du Canada un pays bilingue, ainsi que par la loi ontarienne sur les services en français, qui fait de notre ville l’une des régions désignée bilingue. De plus, Toronto est la capitale d’une province dont les systèmes judiciaire et éducatif sont officiellement bilingues.

Les Francophones de Toronto contribuent à la prospérité de la ville en payant annuellement plus de 190 millions $ en taxes municipale et en fournissant un entrepreneuriat et une main d’œuvre qualifiée et bilingue dans les secteurs clés de l’administration publique, de l’éducation, de la culture et de la finance.

L’Association des communautés francophones de l’Ontario à Toronto (ACFO-Toronto) est la voix politique de ces 60 000 Francophones de Toronto depuis 41 ans. Elle collabore avec toutes les forces vives de la communauté locale et fait partie de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) qui regroupe et représente les 611 000 Francophones de la province.

Afin d’aider les Francophones de Toronto à faire un choix éclairé lors des élections municipales, nous cherchons à faire connaitre les positions des candidats sur quelques enjeux centraux pour la communauté. Auriez-vous l’obligeance de remplir le bref questionnaire ci-joint et de nous le retourner par courriel (francophone.toronto@gmail.com) avant le premier juillet ?

Les réponses de tous les candidats seront compilées et une note d’ensemble (allant de A+ à F) sera attribuée à chacun. Ces résultats seront largement diffusés sur notre site web et communiqués aux médias locaux (Radio-Canada, TFO, LeMétropolitain, L’Express de Toronto, Choq-FM, etc.). L’exercice est supervisé par un politologue de l’Université York, le Dr Alexandre Brassard, qui en assurera la rigueur.

Nous vous remercions à l’avance pour vos réponses aux Francophones de Toronto et vous souhaitons les meilleures chances lors des élections municipales du 27 octobre.

Le président de l’ACFO-Toronto.

Gilles Marchildon


QUESTIONNAIRE À L’INTENTION DES CANDIDATS

 

1. Langues du candidat

Etes-vous capable de communiquer avec les Francophones de Toronto dans leur langue ? Par exemple, pouvez-vous donner une entrevue télévisée en français? Oui [], Non []. Commentaire :

 

2. Personnel bilingue

Si vous êtes élu, embaucherez-vous un directeur des communications (ou un adjoint de circonscription) qui peut communiquer avec les Francophones de Toronto dans leur langue? Oui [], Non []. Commentaire :

 

3. Engagement avec la communauté

La Ville de Toronto compte des centaines d’institutions publiques, d’organismes communautaires et d’entreprises privées francophones. Nos organismes ont besoin de l’appui et de l’engagement actif de leurs élus municipaux.

Avez-vous déjà assisté à au moins une activité d’un organisme francophone ou rencontré au moins un leader d’organisme francophone?  Oui [], Non []. Commentaire :

 

4. Représentation à l’Hôtel de Ville

Après 30 ans d’existence, le Comité français de la ville de Toronto (CFVT) a été aboli par décision du Maire en 2011. Avec la disparition du CFVT, la communauté perdait sa voix à l’Hôtel de Ville. Elle ne pouvait plus être consultée sur les services en français qui sont financés par la province mais qui sont fournis par la ville de Toronto.

En décembre 2013, le Conseil municipal s’est doté d’un nouveau sous-comité consultatif francophone. C’est un pas dans la bonne direction, mais le sous-comité servira surtout à suivre les activités de Toronto au sein de l’Association française des municipalités de l’Ontario (AFMO). Pour que les Francophones de Toronto soient efficacement représentés, le sous-comité devra être maintenu par le prochain Conseil municipal, son mandat devrait être élargi et ses réunions devraient être plus fréquentes.

Appuyez-vous le maintien du sous-comité consultatif francophone et l’élargissement de son mandat ? Oui [], Non []. Commentaire :

 

5. Traduction française des documents municipaux essentiels

La Ville de Toronto ne diffuse en français qu’une infime proportion de ses documents d’information, ses formulaires et son contenu web. Ainsi, les Francophones de Toronto n’ont accès à aucune ressource dans leur langue sur des sujets aussi important que la participation aux élections municipales, la santé publique, le logement social, le paiement des taxes ou des contraventions, les procédures et formulaires du Provincial Offences Court et du Toronto Licensing Tribunal.

Appuyez-vous la traduction en français des plus importants documents municipaux touchant les services les plus essentiels pour les citoyens ?  Oui [], Non []. Commentaire :

 

6. Immigration francophone

Plus de 18 000 immigrants francophones se sont établis à Toronto ces 15 dernières années et ce nombre continue de croitre. La province a récemment adopté une cible de 5% d’immigration francophone en Ontario et Toronto attire la majorité de ces nouveaux venus. Cela permet à notre communauté de se diversifier, de grandir et d’obtenir plus de services en français.

Malheureusement, le taux de chômage chez ces immigrants est trois fois plus élevé que chez les autres Torontois. De plus, les immigrants francophones qui trouvent du travail ici gagnent en moyenne 18 000 $ de moins par année que les immigrants non-francophones.

Pour pallier ce problème, plusieurs organismes francophones (RDÉE Ontario, Centre francophone, Passerelle-I.D.É, Collège Boréal, etc.) gèrent des programmes qui visent l’intégration économique des immigrants francophones à Toronto. Pour l’instant, la ville contribue indirectement et très peu à ces programmes.

Etes-vous en faveur d’accroitre le financement municipal des programmes qui facilitent l’intégration économique des immigrants francophones à Toronto?  Oui [], Non []. Commentaire :

 

7. Maison de la francophonie

Toronto compte quelque 125 organismes et entreprises francophones. Ces organismes sont dynamiques mais dispersés à travers toute la ville. Un tel éparpillement complique l’accès aux services en français pour les citoyens, crée des couts d’opération supplémentaires et réduit la visibilité des Francophones de Toronto.

Depuis 2006, plusieurs acteurs clés (RDÉE Ontario, Collège Boréal, ACFO-Toronto, Centre francophone, etc.) veulent se réunir sous un même toit pour créer la Maison de la francophonie de Toronto. Cet espace permettrait d’offrir un guichet unique de services en français, de réaliser des économies d’échelle et de mettre en valeur la culture francophone. D’excellents résultats ont été obtenus à Vancouver, Edmonton, Winnipeg et Hamilton avec des centres de ce genre.

La Maison pourra s’autofinancer une fois inaugurée, mais le cout d’achat de l’immeuble est évalué à 25 millions $. Les promoteurs viennent de lever 100 000 $ auprès de la communauté et les promoteurs demandent maintenant une contribution des trois paliers de gouvernement. Par exemple, la Ville de Toronto pourrait fournir une subvention ou une exemption de taxes municipales.

Etes-vous en faveur d’une contribution de la Ville à la Maison de la francophonie de Toronto? Oui [], Non []. Si oui, quel type de contribution envisagez-vous :

 

8. Arts francophones

Les artistes francophones sont nombreux à Toronto et contribuent à la diversité, à la qualité de vie et à l’attrait touristique de notre ville. De plus, la communauté francophone soutient de nombreux diffuseurs dans le domaine du théâtre (Théâtre français de Toronto, Tangente, Canafrique, les Indisciplinés), des arts visuels (Le Laboratoire d’Art, Galerie Céline Allard, Galerie Glendon, Galerie Pierre-Léon), de la littérature (Éditions du GREF, Salon du livre), du cinéma (Cinéfranco) et de la musique (Franco-Fête, Alliance française, Francophonie en Fête, Festival Kompa Zouk).

En 2013, seulement quatre de ces organismes ont reçu des subventions du Conseil des Arts de Toronto et ils obtenaient à peine 1% du budget d’allocations, ce qui ne reflète pas l’importance des Francophones de Toronto. Il est plus difficile pour les diffuseurs francophones d’obtenir leur juste part de fonds publics puisqu’ils doivent faire compétition avec les diffuseurs qui œuvrent dans la langue de la majorité.

Cette réalité est reconnue par le Conseil des Arts de l’Ontario et par le Conseil des Arts du Canada, lesquels ont créé des programmes et des mécanismes d’équité ciblant spécifiquement les arts francophones. Malheureusement, le Toronto Arts Council n’a pas de programme équivalent.

Appuyez-vous la création d’un programme pour les arts francophones au Toronto Arts Council? Oui [], Non []. Commentaire :

Budget et stratégie électorale en Ontario

Sousa

Le ministre des Finances de l’Ontario, l’honorable Charle Sousa, présentera demain son deuxième budget.

Puisque le gouvernement ontarien est minoritaire et que les Progressistes Conservateurs ont déjà annoncé qu’ils s’y opposeraient, l’avenir du gouvernement est entre les mains du NPD. Si madame Horwath vote contre le budget libéral, la première ministre Wynne devra demander au lieutenant-gouverneur de dissoudre l’Assemblée. L’Ontario ira en élections.

L’ironie, c’est que ce bel exercice démocratique a des chances de produire un autre gouvernement libéral minoritaire. Un retour à la case départ, donc. Du moins, c’est ce que suggèrent les enquêtes d’opinion. Si l’on fait la moyenne pondérée des derniers sondages, on constate que les Libéraux et les Conservateurs sont au coude-à-coude avec 34% des intentions de votes. Le NPD est à 25% et le Parti Vert à 6%.

Risquons une projection de sièges rudimentaire. Soustrayons les intentions de vote actuelles des résultats provinciaux de chaque parti lors les élections de 2011. Nous obtenons ainsi une indication du mouvement d’opinion dans la province : +3% (VERT), +2.3% (NPD), -1.4% (CON), -3.6% (LIB). Appliquons ces tendances aux suffrages obtenus en 2011 par chaque parti dans chaque circonscription. Ce calcul donne:

  • 45 sièges pour les Libéraux (42% des sièges à Queen’s Park), soit une perte de 8 circonscriptions depuis 2011
  • 39 sièges pour les Conservateurs (36%), un gain de 2 circonscriptions
  • 23 sièges pour les Néo-démocrates (21%), un gain de 6 circonscriptions
  • Aucun sièges pour les Verts.

Les détails pour chaque circonscription sont disponibles ICI.

Un budget est à la fois un exercice pour servir l’intérêt général de tous les Ontariens et une stratégie pour séduire certains segments spécifiques de l’électorat. À la veille d’une campagne électorale probable, c’est cette dimension stratégique qui risque de l’emporter.

La projection de siège montre que le Centre, l’Ouest et le Sud-Ouest de la province sont des châteaux forts conservateurs. On peut donc s’attendre à ce que le budget ne priorise pas les enjeux ruraux. Les circonscriptions de Brampton, Markham, Mississauga semblent assurées. Les Libéraux voudront donc raffermir ces appuis en investissant dans les infrastructures routières qui touchent la vie quotidienne des banlieusards. Nos données prévoient des luttes serrées dans le Nord et dans la région d’Ottawa. Parions que le budget investira dans les infrastructures minières du Cercle de feu et qu’il cherchera à créer des emplois dans le secteur des technologies de l’information par le truchement du Fonds pour l’emploi et la prospérité.

Prudence, toutefois. Tout ces calculs stratégiques sont basés sur les intentions de votes d’aujourd’hui. Les citoyens réfléchissent davantage à la politique pendant les campagnes électorales, ils sont exposés à plus d’information et ils peuvent changer leurs opinions. Parlez-en à Madame Pauline Marois.


Merci à Dillon Waldron, un étudiant de Glendon qui m’a assisté dans la mise à jour des données électorales.

L’immigration francophone à Toronto: succès et défis

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Allocution d’ouverture du 2ième Forum de la francophonie torontoise prononcée le 17 mars 2014 au Collège universitaire Glendon par Alexandre Brassard


CHERS AMIS. Avez-vous remarqué comme le printemps se fait tirer de l’oreille à Toronto? À la fin mars, entre deux tempêtes de neige tardives, on sait que la slush va finir par fondre sur la rue Yonge. On sait que le vent d’hiver va cesser de nous mordre le nez, éventuellement, et l’on sait que l’on pourra bientôt remiser ses bottes et mitaines. On le sait en son for intérieur, mais on ne le voit pas encore. Chez nous, le printemps est un acte de foi.

Il en va de même pour la Francophonie d’ici. Nous sommes une minorité souvent invisible, mais nous aimons confondre les sceptiques et émerger de notre hibernation, de temps à autre, pour nous rassembler et fêter notre langue. La Journée internationale de la Francophonie est le 20 mars, et c’est notre signal. C’est le moment où plus de 220 millions de locuteurs célèbrent la langue de Molière, de Miron et de Senghor. Le français est ainsi à l’honneur dans plus de 70 pays. Au Canada seulement, les Rendez-vous de la Francophonie regroupent plus de 1 500 activités d’un océan à l’autre.

La Ville Reine n’est pas en reste, et les organisateurs de la Semaine de la Francophonie à Toronto nous ont concocté une programmation culturelle des plus alléchantes. L’édition 2014 inclut les courts-métrages de Cinéfranco, le vernissage et le Molière des étudiants de Glendon. Elle inclut la conférence de Jimmy Larouche au Club canadien; du jazz et une conférence littéraire à l’Alliance française. Elle inclut aussi des concerts, une émission et une grande Soirée d’ouv

erture à Radio-Canada. En prélude à ces festivités, les forces vives de la communauté se rassemblent aujourd’hui au Centre d’excellence de Glendon pour la deuxième édition du Forum de la francophonie torontoise. Nous sommes réunis pour resserrer les liens entre nos organismes, pour faire un bilan des récentes réalisations, et pour réfléchir ensemble aux grands défis à venir. Merci d’être des nôtres. Merci de consacrer votre temps et votre passion à la francophonie d’ici.

1. Une année à célébrer

Les Francophones ont le sens de la fête… Nous n’avons probablement pas besoin de prétexte pour célébrer. Il me semble, néanmoins que la dernière année a été particulièrement faste. Lisez L’Express et Le Métropolitain, écoutez Radio-Canada, Choq FM et TFO, prenez le poulx de la communauté et vous serez épatés. Vous entendrez parler d’investissements, de projets structurants, de nouvelles initiatives. Tous les secteurs de la francophonie torontoise sont en effervescence.

Les choses bougent, d’abord, chez nos gouvernements. Ottawa a commencé la mise en œuvre de sa nouvelle Feuille de route pour les langues officielles et a déjà investi dans une vingtaine d’organismes situés à Toronto. Plus près de nous, la province a renforcé l’indépendance du Commissaire aux services en français et a déposé un projet loi sur l’immigration qui comporte un volet francophone. La Ville s’est aussi rendue aux arguments de l’ACFO-Toronto et vient de créer un nouveau comité français qui nous donne enfin une voix dans les instances municipales… (Les mauvaises langues se demandent même si le Maire Ford apprendra à imiter l’accent français.)

Si vous êtes étudiant ou parent, vous savez déjà que le monde de l’éducation a connu un bel essor. Les conseils scolaires Catholique et Viamonde ont rénové et ouvert des écoles. Le Ministre de la formation, des Collèges et Universités a annoncé, ici même, un plan d’action pour l’éducation postsecondaire francophone dans le Centre Sud-Ouest et des investissements de 16,5 M$ pour étendre les programmes. La province a aussi formé un comité consultatif et le ministre s’est engagé à analyser la capacité de Glendon d’être le centre régional de l’éducation postsecondaire en français.

Cet élan s’est aussi manifesté dans le domaine de la culture et des sports. L’Alliance française s’est dotée d’une salle de spectacle professionnelle. Les Jeux PanAm de 2015 ont commencé à mobiliser la communauté en vue d’accueillir plus de 10 000 athlètes dans les trois langues officielles. Le Comité des célébrations des 400 ans de présence francophone en Ontario a commencé à planifier une foule d’activités à Toronto, dont l’érection d’un monument à Queen’s Park qui sera dédié à Samuel de Champlain.

Le secteur de la santé et des services sociaux se porte mieux que jamais. Une maison d’hébergement pour les femmes francophones a ouvert ses portes. Le Centre francophone de Toronto a créé un programme d’aide à l’emploi et une unité de santé mentale pour les adolescents. Les Centres d’accueil Héritage ont élargi leur gamme de programmes pour nos aînés. Action positive a obtenu son autonomie financière de l’AIDS Committee of Toronto et signé un contrat direct avec le Ministère de la Santé et des Soins de longue durée. Les Entités de planifications et les RLISS de la région ont appuyé de nouvelles initiatives pour la santé en français.

Malgré le contexte fiscal un peu morose, nos gens d’affaires et acteurs économiques sont resté industrieux. Les conférenciers du Club canadien ont permi à nos entrepreneurs de rester informés et d’innover. La Passerelle-I.D.É. a crée un nouveau point de services pour l’employabilité. Le RDÉE Ontario a contribué à l’embauche de centaines de professionnels francophones.

2. Essor et immigration

Comment expliquer ce dynamisme de la francophonie torontoise? Il me semble qu’il est attribuable, en bonne partie, à l’apport de l’immigration et à l’accroissement de la demande pour les services en français. Le Recensement de 2011 et la récente étude de Kathryn Barber sont éclairants. Ils révèlent que plus de 18 000 immigrants francophones se sont installés à Toronto ces quinze dernières années. Cela surpasse toutes les autres villes canadiennes sauf Montréal.

Et de quels pays proviennent-ils, ces immigrants francophones? Selon les données, les cinq principales sources d’immigration francophone à Toronto depuis 2001 étaient: l’Île Maurice (2 499), le Liban (2 368), la France (1 829), la République démocratique du Congo (1 794), et le Maroc (1 571).

La majorité de ces nouveaux venus sont admis en tant qu’immigrants économiques, bien que les réfugiés en provenance du Congo et d’Haïti aient été majoritaires en 2011-2012. Nous connaissons tous les charmes de Chinatown, de Greek Town et de la Petite Italie. Nos immigrants francophones ne sont pas regroupés dans des quartiers ethniques de ce genre. Comme vous le savez, il n’y a pas non plus de quartier majoritairement francophone, comme Saint-Boniface, Vanier ou Dieppe, même si nous avons une grappe d’institutions francophones au coin de Yonge et College. Les immigrants d’expression française sont donc dispersés à travers toute la ville. Ça favorise peut-être l’intégration sociale, mais ça comporte aussi des désavantages. L’éparpillement rend nos communautés moins visibles, il complique la prestation de services en français, et il n’aide pas à faire élire des conseillers municipaux ou des députés francophones.

Qu’ils proviennent de l’Île Maurice ou du Liban, de la France ou du Congo, ces nouveaux Canadiens transforment notre communauté et l’interpellent. Quels sont les besoins de nos nouveaux concitoyens? Comment nos organismes peuvent-ils faciliter l’intégration des immigrants? Comment les nouveaux arrivants, à leur tour, peuvent-ils contribuer à l’épanouissement de l’ensemble de la communauté franco-torontoise? C’est pour explorer ces questions que le Forum de la francophonie torontoise se penche cette année sur l’enjeu de l’immigration d’expression française à Toronto.

Je ne suis pas un expert de l’immigration. Mes collègues de Glendon, les professeurs Gertrude Mianda, Roberto Perin et Francis Garon le sont, et ils animeront nos trois tables rondes aujourd’hui. Je ne suis pas non plus un immigrant, quoique ma transplantation du Lac Saint-Jean à Toronto ne s’est pas réalisées sans un certain… choc culturel. Ce que je peux offrir, c’est un bref état des lieux inspirée par 15 ans d’engagement à Toronto. J’explorerai donc deux questions : 1) quel est le chemin parcouru en matière d’immigration? 2) Quels défis restent à relever?

CHEMIN PARCOURU

1. Expansion de l’identité franco-ontarienne

Notre première réalisation, en matière d’immigration, touche l’identité. En l’espace d’une seule génération, les Francophones de l’Ontario se sont réinventé à deux reprises. Quand on y pense, c’est remarquable. Pendant à peu près 300 ans, les Francophones d’ici se sont définis comme Canadiens-français. Ils se percevaient comme le maillon d’une vaste chaîne humaine qui devait relier tous les Francophones de l’Amérique du Nord. Les référents étaient ancrés dans le catholicisme, dans une histoire commune, dans une certaine continuité ancestrale. C’était une identité ethnique à l’échelle continentale.

Avec la Révolution tranquille, dans les années 60, tout va changer. La majorité francophone du Québec va recentrer son identité sur le territoire de la province. Mes grands-parents se disaient Canadiens français, mes parents se disent Québécois. Changement de vocable et d’identité. On peut donc dire que sur le plan culturel, les Francophones du Québec ont fait sécession par rapport au reste du Canada français. Le corrollaire, c’est que les Francophones du reste du pays ont été forcés, eux aussi, à se replier sur leurs provinces. Ils étaient Canadiens-français, ils seront désormais Franco-Manitobain, Fransaskois, Franco-Ontarien. C’est une première mutation identitaire.

Il y aura une période de flottement pendant laquelle cette nouvelle identité restera plus ou moins ethnique. Pendant un moment, le terme «Franco-ontarien» désignera les Canadiens-français de souche, catholiques et nés en Ontario. Une population concentrée dans des villages ou des paroisses urbaines bien délimités: Hearst, Sudbury, Prescott et Russell, Vanier, Orléans, etc. C’est la même identité ethnique mais provincialisée. On l’imagine, cette définition de soi n’est pas propice à l’accueil de l’autre. Elle formule des demandes onéreuses, voire impossible, pour l’intégration. Qui veut changer sa religion pour joindre une minorité? Qui peut changer la couleur de sa peau?

Cela nous mène à la deuxième grande mutation. Très rapidement les Franco-ontariens vont remodeler leur identité. Elle va s’élargir pour inclure tous les citoyens de l’Ontario qui parlent français, qu’ils soient catholiques ou non, qu’ils soient nés au Canada ou à l’étranger. La langue devient le principal référent identitaire. En 2009, la province prendra acte de ce changement en adoptant pour ses statistiques officielles une nouvelle définition inclusive de francophone.

Cet évolution identitaire est récente et elle n’est pas encore complète. Elle propose une identité linguistique, provinciale et inclusive qui révolutionne le paradigme de l’immigration. Soudainement, les nouveaux venus ne sont plus perçus comme des concurrents, mais comme des recrues potentielles. La grande vague d’immigration de l’après-guerre, en Ontario, ne représente plus une menace. C’est une occasion d’agrandir la famille francophone. L’Ontario français devient une société d’accueil.

À travers le monde, il y a peu de communautés minoritaires qui offrent un tel example de réflexivité, d’adaptation, et d’ouverture. C’est un succès qui est passé largement inaperçu, mais qui est le précurseur de toutes nos réalisations en matière d’immigration.

2. Nos organismes et l’immigration

Plus que partout ailleurs dans la province, c’est à Toronto que cette nouvelle identité plurielle s’affirme le plus vigoureusement. Elle se manifeste dans l’ensemble des activités de notre tissu associatif. D’une part, nos organismes culturels célèbrent la diversité avec panache. Saviez-vous que la plus grande diva d’Afrique, Angélique Kidjo, était à Dundas Square cet été, lors de la Franco-Fête? (Sinon, vous avez vraiment manqué quelque chose!) Avez-vous assisté à la conférence du premier auteur d’Haïti et du Canada à siéger à l’Académie française, Dany Laferrière, lors du Mois de l’histoire des Noirs à Toronto?

Les artistes, créateurs et diffuseurs culturels de la francophonie torontoise abordent volontier le thème de l’immigration. Cette année, par exemple:

  • Le Théâtre français nous a offert le spectacle de Mani Soleymanlou.
  • Le Salon du livre a présenté une table tonde sur la littérature multiculturelle.
  • Les Éditions du GREF ont publié le dernier roman de Jean-Baptiste Mubalutila Mbizi.
  • Le théâtre CanAfrique a tenu son camp de rayonnement.
  • Le Festival Kompa Zouk nous a fait danser sur ses rythmes endiablé.
  • La chaîne TFO a diffusé les émissions telles que : Vivre Ici, ImmigrAdos et Identité 2.0.

Plusieurs organismes francophones d’ici offrent des services essentiels aux immigrants. Je songe, bien sûr, au Réseau de soutien de l’immigration francophone et au site Etablissement.org qui se spécialisent dans ce domaine. Je pense aussi aux organismes plus généralistes, mais qui répondent aux besoins d’une clientèle immigrante grandissante: le Centre francophone, la Fondation Trillium, la Passerelle-I.D.E, le RDEE Ontario, Action positive, le Centre d’accueil héritage, l’Oasis Centre des femmes.

Mentionnons, finalement, les associations créées par et pour les groupes ethnoculturels de la Francophonie torontoise: l’Association marocaine, le Regroupement mauricien, la Maison d’Haïti, le mouvement ontarien des femmes immigrantes, etc.

DÉFIS À RELEVER

La communauté franco-torontoise a parcouru beaucoup de chemin, mais je ne voudrais pas donner l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il reste plusieurs défis à relever. J’en note au moins trois.

1. Faciliter l’intégration économique

D’abord, il impératif de favoriser l’intégration économique des nouveaux venus. Les statistiques sont alarmantes. Le taux de chômage est trois fois plus élevé chez les immigrants francophones que chez les autres Torontois. De plus, les immigrants francophones qui trouvent du travail ici gagnent, en moyenne 18 000 $ de moins par année qu’un immigrant non-francophone.

Ce fossé est inacceptable. Il faut aider les nouveaux venu à obtenir des emplois de qualités, des emplois bien rémunérés. Il n’y pas de panacée pour régler ce problème complexe, mais les programmes d’employabilité et d’entrepreneuriat offerts par nos organismes sont une partie de la réponse. Rappellons aussi le rôle crucial que nos établissements postsecondaires jouent dans la formation de la main d’œuvre francophone. Qui s’instruit s’enrichit.

2. Accroître l’immigration francophone

Cela pourra sembler contradictoire, mais le deuxième défi est d’augmenter l’immigration francophone. Le dernier recensement montre qu’à l’échelle provinciale, le poids démographique des Franco-ontariens a décliné, passant de 4,5% à 4,3%. Puisque c’est par l’immigration que la population de la province s’est accrue, c’est aussi par l’immigration qu’il faut rétablir l’équilibre. L’Ontario français doit recevoir sa juste part d’immigrants. C’est pour répondre à cette préoccupation que le gouvernement provincial s’est doté une cible de 5% d’immigrant d’expression française. La mesure a été adoptée en novembre 2012 et se voit renforcée par le projet de loi 161 qui vient d’être déposé à Queen’s Park.

C’est une bonne nouvelle, mais il faut mettre des bémols. D’abord, le projet de loi pourrait mourir au feuilleton si des élections étaient déclenchées ce printemps. Ensuite l’immigration est une responsabilité fédérale. L’Ontario doit obtenir le droit de sélectionner un plus grand nombre de ses immigrants et d’élargir le bassin où elle pourra recruter des francophones. Ce n’est pas gagné d’avance. Même si la loi était adoptée et qu’Ottawa se montrait collaboratif, il faut encore préciser les mesures concrètes qui permettront d’améliorer le recrutement des francophones à l’étranger. Rappellons qu’Ottawa a déjà une cible théorique de 4,4% mais qu’il n’arrive pas à l’atteindre.

3. Concilier le multiculturalisme et la dualité linguistique

Le troisième et dernier défi, à mon sens, est de concilier le multiculturalisme avec la dualité linguistique. On le sait, Toronto est la ville la plus multiculturelle du monde. Près de 50% des Torontois sont nés à l’étranger, et parmis eux, près de 50% sont des minorités visibles provenant de la Chine, des pays Arabes, de l’Amérique latine, de l’Afrique et de la Corée.

Ces statistiques sont bien connues, mais je me souviens du moment où elles se sont concrétisées pour moi. Ce jour-là, je prenais une longue marche estivale sur la rue Gerrard Est, en direction de l’Ouest de la ville. Au coin de Coxwell, j’ai admiré les somptueux saris de mariage du bazar indien. Quelques pâtés de maison plus loin, j’observais l’élégant minaret de la mosquée Madinah. Poursuivant ma promenade, j’ai été séduit par les arômes épicés provenant des restaurants éthiopiens, puis interpellé par les enseignes des pubs irlandais m’invitant à savourer un bock Guinness bien froide. Après quelques minutes, j’approchais de Broadview et me retrouvais en Chine, au milieu des étals de gingembre et de bok-choï. En arpentant ma ville pendant une heure, j’avais fait le tour du monde! Je suis sûr que vous aussi, vous avez connu des petites épiphanies de ce genre.

Bien sûr, le multiculturalisme ne se réduit pas à quelques façades de magazins. C’est un système de valeurs et un discours sur le vivre ensemble. Le multiculturalisme nous invite à célébrer la différence. C’est un appel à la concorde plutôt qu’aux conflits interethniques. Pour les immigrants, c’est la promesse d’une transition un peu plus facile dans ce nouveau pays. C’est un engagement contre le racisme. Les valeurs multiculturalistes sont très attrayantes et elles sont au diapason de la réalité torontoise. C’est le discours dominant. Il n’est donc pas surprenant que la devise de la Ville Reine soit: «Diversity our Strenght».

Mais voilà, cette devise est en anglais. Ce qui nous rappelle que le multiculturalisme n’est pas le seul principe du contrat social canadien. Notre pays repose aussi sur la dualité linguistique. À Toronto, le multiculturalisme est tellement dominant qu’il est parfois difficile de faire valoir les droits linguistiques de notre communauté. Demandez plus de services municipaux en français, et l’on vous fera entendre que les Francophones ne sont que l’une des nombreuses minorités de la ville; qu’il y a beaucoup plus de locuteurs du Cantonais ou de l’Italien; que le français n’est que la 16ième langue parlée à Toronto. À ce compte, pourquoi la province financerait-elle un réseau d’écoles francophones? Comment justifier le «privilège» de nos services publics en français?

C’est à ce moment qu’il faut réaffirmer l’importance de la dualité linguistique. Le Canada est un pays multiculturel, et c’est tant mieux, mais c’est aussi un pays bilingue. Nos communautés de langues officielles ne sont pas des minorités ethniques parmis d’autres. D’abord, les francophones ne sont pas rassemblés par la religion ou l’ethnicité, mais par une langue commune. Ensuite, les francophones appartiennent à l’une des trois communautés fondatrices du pays. Le Canada est né d’un partenariat entre les Autochtones, les Francophones et les Anglophones. Ce pacte originel s’incarne dans toute une série de protections constitutionnelles et légales accordées à la langue française.

J’irai plus loin et dirai que la dualité linguistique est le soubassement même du multiculturalisme. C’est la diversité originelle qui a ouvert la porte à une conception de plus en plus inclusive de la société. Si le Canada est aujourd’hui à l’avant-garde du multiculturalisme, c’est parce qu’il a rejeté, dès sa fondation, l’idée d’un État-nation unitaire et homogène. La prochaine fois qu’un ami torontois invoquera le multiculturalisme pour attaquer les «privilèges des Francophones», rappellez-lui le principe du canari dans la mine. Si le Canada n’arrivait pas à honorer ses promesses les plus solennelles faites à sa minorité linguistique la plus ancienne et la plus populeuse, ce serait inquiétant pour toutes les minorités de la mosaïque torontoise.

CONCLUSION

Pour conclure, je dirais que la francophonie torontoise a contribué de belle façon à l’ouverture identitaire et au tissu associatif qui accueille les nouveaux venus de la province. Ne nous assoyons pas sur nos lauriers. Dans les années à venir, il faudra améliorer l’intégration économique des immigrants, lutter pour accroître la proportion d’immigrants francophones en Ontario et réaffirmer nos droits linguistiques dans la capitale mondiale du multiculturalisme.

Les trois tables ronde d’aujourd’hui approfondirons ces questions, et bien d’autres encore. Nous espérons un dialogue franc et ouvert, des débats vifs mais respectueux. Tout au cours de cette journée, gardons en mémoire ce qui nous rassemble. Que l’on soit né sur les rives du Lac Ontario ou du Fleuve Congo, près de Casa Loma ou de Casablanca, que l’on ait grandi à l’ombre de la Tour CN ou de la Tour Eiffel, nous sommes tous, vous et moi, des Franco-Torontois.

Merci et bon Forum!

Le dilemme d’Andrea Horwath

Horwath

Le nouveau ministre des Finances de l’Ontario, Charles Sousa, dépose aujourd’hui son budget. Cet exercice est toujours un temps fort de la démocratie parlementaire puisque c’est le moment où un gouvernement établit ses grandes priorités. Dans un contexte de gouvernement minoritaire, les enjeux sont encore plus considérables. Une défaite de la motion budgétaire entraînerait la chute du gouvernement libéral de Kathleen Wynne et déclencherait élections provinciales vers la fin juin.

Monsieur Tim Hudak a déjà annoncé que le caucus conservateur voterait contre le budget, ce qui signifie que le sort du gouvernement est maintenant entre les mains du NPD. Au moment d’écrire ces lignes, Andrea Horwath continue de faire durer le suspense. Elle devra soupeser plusieurs considérations, dont les chances de succès électoral de ses troupes. Quelles sont les intentions de votes en faveur du NPD de l’Ontario? Voici la moyenne des derniers sondages  (pondérés par leur âge et la taille de leur échantillon) :

  • Parti libéral de l’Ontario: 32,5 %
  • Parti progressiste conservateur de l’Ontario: 35,5 %
  • Nouveau Parti démocratique de l’Ontario: 25,9 %
  • Parti vert de l’Ontario: 5,0 %

Comment ces intentions de votes se traduiraient-elles en sièges à Queen’s Park? Faisons un calcul grossier. Soustrayons les intentions de vote actuelles du pourcentage de votes obtenus lors de la dernière élection. Ajoutons ensuite cette «tendance» au résultat obtenu par chaque parti dans chaque circonscription en 2011. Voici les résultats de cette projection:

PROJECTION DE SIÈGE (2 MAI 2013)

Circonscription 2011 2013? LIB CON NPD PV Vedettes en lice
AJAX-PICKERING LIB LIB 42.21 35.60 17.53 4.10
ALGOMA-MANITOULIN NPD NPD 23.29 23.66 47.68 4.69
ANCASTER-DUNDAS-FLAMBOROUGH-WESTDALE LIB LIB 38.57 34.64 20.36 5.04 Ted McMeekin
BARRIE CON CON 29.68 40.72 22.11 6.49
BEACHES-EAST YORK NPD NPD 30.95 13.99 49.98 4.74
BRAMALEA-GORE-MALTON NPD NPD 27.80 22.77 41.32 4.56
BRAMPTON-SPRINGDALE LIB LIB 39.30 36.23 18.41 4.61 Linda Jeffrey
BRAMPTON WEST LIB LIB 38.63 32.92 22.12 5.32
BRANT LIB CON 31.95 34.71 27.36 4.16
BRUCE-GREY-OWEN SOUND CON CON 21.23 47.43 18.01 8.49
BURLINGTON CON CON 30.94 40.47 22.03 4.33
CAMBRIDGE CON CON 27.94 37.75 27.77 4.56
CARLETON-MISSISSIPPI MILLS CON CON 28.95 50.35 14.50 5.37
CHATHAM-KENT-ESSEX CON CON 27.01 41.84 26.41 4.90
DAVENPORT NPD NPD 36.28 7.99 49.09 4.79
DON VALLEY EAST LIB LIB 45.95 27.25 21.76 4.25 Michael Coteau
DON VALLEY WEST LIB LIB 53.19 30.66 11.80 3.77 Kathleen Wynn
DUFFERIN-CALEDON CON CON 21.62 47.01 14.22 16.64
DURHAM CON CON 24.22 49.13 20.75 4.74
EGLINTON-LAWRENCE LIB LIB 49.02 33.61 12.98 3.56
ELGIN-MIDDLESEX-LONDON CON CON 21.68 47.92 25.43 4.43
ESSEX NPD NPD 19.99 35.07 41.15 3.94
ETOBICOKE CENTRE LIB LIB 46.35 32.84 15.14 4.03
ETOBICOKE-LAKESHORE LIB LIB 45.89 29.30 18.61 4.74 Laurel Broten
ETOBICOKE NORTH LIB LIB 43.33 24.42 24.92 4.23
GLENGARRY-PRESCOTT-RUSSELL LIB CON 38.05 39.82 17.40 3.98
GUELPH LIB LIB 37.30 25.66 27.04 8.99 Liz Sandals
HALDIMAND-NORFOLK CON CON 11.97 60.87 22.58 4.15
HALIBURTON-KAWARTHA LAKES-BROCK CON CON 28.45 45.49 20.47 5.23
HALTON CON CON 34.00 44.53 16.31 4.24
HAMILTON CENTRE NPD NPD 12.33 13.23 64.49 5.78 Andrea Horwath
HAMILTON EAST-STONEY CREEK NPD NPD 21.17 18.77 54.88 3.81
HAMILTON MOUNTAIN NPD NPD 27.25 19.10 48.32 3.71
HURON-BRUCE CON CON 27.62 42.82 24.01 3.78
KENORA-RAINY RIVER NPD NPD 4.85 37.71 52.78 3.83
KINGSTON AND THE ISLANDS LIB LIB 43.71 22.38 26.95 5.76 John Gerretsen
KITCHENER CENTRE LIB CON 34.10 38.46 21.98 4.45 John Milloy
KITCHENER-CONESTOGA CON CON 30.37 44.24 20.73 4.81
KITCHENER-WATERLOO CON CON 30.91 43.83 19.83 4.70
LAMBTON-KENT-MIDDLESEX CON CON 24.19 45.80 24.12 4.39
LANARK-FRONTENAC-LENNOX AND ADDINGTON CON CON 22.75 50.18 21.25 5.97
LEEDS-GRENVILLE CON CON 12.30 63.66 18.39 5.51
LONDON-FANSHAWE NPD NPD 23.15 26.58 43.93 4.55
LONDON NORTH CENTRE LIB LIB 38.78 28.99 25.87 5.38 Deb Matthews
LONDON WEST LIB LIB 40.52 29.55 24.88 4.47
MARKHAM-UNIONVILLE LIB LIB 47.45 31.53 15.45 5.02 Michael Chan
MISSISSAUGA-BRAMPTON SOUTH LIB LIB 40.91 30.46 19.18 5.74
MISSISSAUGA EAST-COOKSVILLE LIB LIB 40.61 33.32 19.95 4.81
MISSISSAUGA-ERINDALE LIB LIB 39.90 35.76 20.18 3.93 Harinder Takhar
MISSISSAUGA SOUTH LIB LIB 45.58 36.15 13.22 4.20 Charles Sousa
MISSISSAUGA-STREETSVILLE LIB LIB 46.41 29.60 18.39 5.74
NEPEAN-CARLETON CON CON 21.84 54.54 17.93 5.04
NEWMARKET-AURORA CON CON 30.49 47.30 17.52 4.83
NIAGARA FALLS LIB CON 30.76 34.89 29.46 3.68
NIAGARA WEST-GLANBROOK CON CON 20.85 51.01 21.71 4.87 Tim Hudak
NICKEL BELT NPD NPD 19.09 18.35 58.02 4.69
NIPISSING CON CON 23.46 50.17 21.30 5.22
NORTHUMBERLAND-QUINTE WEST CON CON 33.21 39.86 20.89 5.12
OAK RIDGES MARKHAM LIB LIB 39.65 37.20 16.42 4.49
OAKVILLE LIB LIB 42.96 38.01 13.40 4.00
OSHAWA CON CON 12.36 42.31 39.34 4.68
OTTAWA CENTRE LIB LIB 41.68 18.39 32.29 6.38 Yasir Naqvi
OTTAWA-ORLÉANS LIB LIB 41.31 40.44 13.74 3.94
OTTAWA SOUTH LIB LIB 43.73 33.49 16.55 5.29
OTTAWA-VANIER LIB LIB 46.38 23.50 22.76 6.57 Madeleine Meilleur
OTTAWA WEST-NEPEAN LIB CON 36.49 39.41 17.96 5.40 Bob Chiarelli
OXFORD CON CON 19.86 54.93 18.79 5.61
PARKDALE-HIGH PARK NPD NPD 32.29 11.80 49.36 5.39
PARRY SOUND-MUSKOKA CON CON 13.08 54.15 21.34 11.12
PERTH-WELLINGTON CON CON 34.40 40.15 18.92 4.54
PETERBOROUGH LIB LIB 34.80 31.55 28.77 4.60 Jeff Leal
PICKERING-SCARBOROUGH EAST LIB LIB 41.53 33.47 19.63 4.87 Tracy MacCharles
PRINCE EWARD-HASTINGS CON CON 30.12 42.34 19.74 6.66 Leona Dobrowsky
RENFREW-NIPISSING-PEMBROKE CON CON 10.85 70.84 14.13 3.53
RICHMOND HILLS LIB LIB 41.79 35.85 16.13 5.36 Reza Moridi
ST. CATHARINES LIB CON 35.08 36.27 23.36 4.56 Jim Bradley
ST. PAUL’S LIB LIB 53.26 20.98 19.77 4.81 Eric Hoskins
SARNIA-LAMBTON CON CON 16.65 48.38 28.61 4.72
SAULT STE. MARIE LIB LIB 49.82 11.92 33.99 3.83 David Orazietti
SCARBOROUGH-AGINCOURT LIB LIB 41.72 32.19 18.93 4.33
SCARBOROUGH CENTRE LIB LIB 46.30 23.99 25.07 3.84 Brad Duguid
SCARBOROUGH-GUILDWOOD LIB LIB 43.80 28.71 22.58 3.35
SCARBOROUGH-ROUGE RIVER LIB NPD 36.74 18.85 39.13 3.31
SCARBOROUGH SOUTHWEST LIB LIB 38.96 31.51 24.51 4.41
SIMCOE-GREY CON CON 17.18 54.39 17.82 10.76 Mike Schreiner
SIMCOE NORTH CON CON 17.28 55.22 20.12 7.53
STORMONT-DUNDAS-SOUTH-GLENGARRY CON CON 16.53 55.31 23.81 3.48
SUDBURY LIB NPD 37.24 13.63 43.89 4.74 Rick Bartolucci
THORNHILL CON CON 35.79 46.77 12.12 3.74
THUNDER BAY-ATIKOKAN LIB NPD 33.84 22.02 40.47 3.49
THUNDER BAY-SUPERIOR NORTH LIB LIB 39.87 17.57 38.01 4.18 Michael Gravelle
TIMISKAMING-COCHRANE NPD NPD 20.79 21.23 53.28 3.30
TIMMINS-JAMES BAY NPD NPD 7.24 36.75 52.63 3.06
TORONTO CENTRE LIB LIB 49.81 15.70 28.35 4.50 Glen Murray
TORONTO-DANFORTH NPD NPD 25.47 9.45 57.17 5.70
TRINITY-SPADINA NPD NPD 34.80 11.62 45.52 7.21
VAUGHAN LIB LIB 47.89 31.30 14.49 3.47
WELLAND NPD NPD 14.63 32.19 47.82 4.36
WELLINGTON-HALTON HILLS CON CON 21.70 55.68 17.61 5.16
WHITBY-OSHAWA CON CON 28.27 48.23 18.62 4.30
WILLOWDALE LIB LIB 45.71 33.66 16.01 4.08 David Zimmer
WINDSOR-TECUMSEH LIB LIB 37.70 20.88 36.00 4.29
WINDSOR WEST LIB LIB 36.18 24.85 33.99 5.13 Teresa Piruzza
YORK CENTRE LIB LIB 40.23 35.58 17.29 3.71
YORK-SIMCOE CON CON 19.41 52.84 20.23 5.88
YORK SOUTH-WESTON LIB NPD 39.42 11.16 45.34 3.59
YORK WEST LIB LIB 45.36 12.11 37.98 3.32 Mario Sergio

 

En somme:

  • Parti libéral de l’Ontario: 43 députés (soit 40% des sièges)
  • Parti progressiste conservateur de l’Ontario: 43 députés (soit 40% des sièges)
  • Nouveau Parti démocratique de l’Ontario: 21 députés (soit 20% des sièges)
  • Parti vert de l’Ontario: aucun député.

Si des élections provinciales avaient lieu aujourd’hui, l’Ontario obtiendrait probablement un autre gouvernement minoritaire libéral. Les Conservateurs auraient une légère avance dans le vote populaire, certes,  mais en termes de sièges ils seraient au coude-à-coude avec les Libéraux à Queen’s Park. Puisque la convention veut que l’on offre d’abord au gouvernement sortant la chance de gagner la confiance de la Chambre, madame Wynne pourrait vraisemblablement poursuivre ses fonctions de première ministre.

Dans ce scénario, le NPD resterait le troisième parti en Chambre  mais continuerait à influencer les politiques publiques du gouvernement minoritaire. Les néo-démocrates conserveraient leurs sièges actuels et en remporteraient quelques nouveaux, peut-être dans le Grand Toronto (Scarborough- Rouge River, York South-Weston) et dans le Nord de la province (Sudbury et Thunder Bay-Atikokan). Il faut entrevoir des batailles serrés et des gains modestes.

Ces avancées pourraient aisément s’inverser si les Ontariens décidaient de punir les partis d’opposition pour des élections hâtives. Les syndicats et l’électorat de gauche pourrait aussi reprocher au NPD d’avoir défait un budget contenant certaines mesures progressistes sur l’emploi des jeunes, les soins de longue durée des aînés, l’admissibilité à l’aide sociale, la réduction des déductions d’impôt de la grande entreprise et la hausse du salaire minimum. Des résultats électoraux décevants pourraient aussi remettre en cause le leadership de  madame Horwath au sein de son propre parti.

Si le NPD adopte la stratégie inverse, s’il appuie le budget Sousa et repousse les élections à plus tard, il risque de voir ses meilleures idées mises en œuvre par le gouvernement libéral. Cela pourrait permettre à madame Wynne de poursuivre sa conquête de l’électorat de gauche au détriment des néo-démocrates. L’histoire reproduirait ainsi l’épisode de 1985, lorsque le NPD de Bob Rae avait appuyé les Libéraux de Peterson, lui permettant ainsi d’assoir son emprise sur le gouvernement et de remporter une majorité écrasante deux ans plus tard.

Appuyer un gouvernement en remontée ou faire le pari risqué d’une campagne? Le dilemme du NPD exige de savants calculs stratégiques. Tout l’Ontario politique attend de voir si Andrea Horwath tranchera le nœud gordien.

Trudeau et la stratégie de l’ambigüité

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Après une écrasante défaite lors de la dernière élection, le Parti libéral du Canada a commencé à remonter la pente à  la fin de l’été 2012. Il a maintenant gagné plus de 10 points dans les intentions de vote. Plusieurs hypothèses cherchent à expliquer ces gains, mais ils coïncident avec l’irruption d’un certain Justin Trudeau dans la course à la chefferie libérale, et le « facteur Trudeau » est l’explication la plus plausible.

Plusieurs commentateurs sont choqués et surpris. Comment les Canadiens peuvent-ils s’enticher d’un chef dépourvu de politiques publiques? Où est la substance? Loin d’être une entrave, l’ambigüité a propulsé monsieur Trudeau. Elle a permis aux citoyens de projeter leurs aspirations sur un canevas vierge.

Ce mécanisme est bien connu. Plusieurs études montrent que les électeurs non-partisans répondent favorablement à l’ambigüité (Tomz & Van Houweling 2009) et que l’absence de politiques concrètes peut être avantageuse. Il semble que les électeurs préfèrent se faire une opinion, même mal fondée, plutôt que d’endurer les tensions psychologiques causées par l’incertitude. À défaut de renseignements, ils tendent vers l’optimisme.

Du point de vue démocratique, les citoyens devraient avoir accès au plus d’information possible afin de voter de façon éclairée. C’est essentiel. Du point de vue partisan, le moins est le mieux. Sous cet angle, Kim Campbell n’avait pas tort : « une campagne électorale n’est pas le moment pour débattre d’enjeux important ». Un stratège politique américain allait plus loin et recommandait :

Que le candidat ne souffle pas un mot de ses principes ni de son crédo. Qu’il ne dise rien, ne promette rien. Assurez-vous qu’aucun comité, aucune convention, aucune assemblée publique ne le force à échapper un seul mot sur ce qu’il pense maintenant ou ce qu’il fera plus tard. Que l’usage de la plume lui soit interdit aussi sûrement que s’il était un poète fou enfermé dans un asile. (Biddles, Nicholas, [1919], Correspondence, Boston : Houghton-Mifflin, p. 256).

Trop d’information peut nuire. l’expérience amusante, mais scientifique, de Norton Frost et Ariley (2007) montre que les usagers des sites de rencontres romantiques en ligne perdent intérêt pour un prétendant à mesure qu’ils en apprennent davantage sur cette personne. Plus on recueille de renseignements sur quelqu’un, plus on a de chance de réaliser en quoi il diffère de nous.

Le même principe est à l’œuvre en politique, où la familiarité avec un politicien tend à engendrer le mépris (Norton, Frost & Ariely 2007). Ainsi, un député britannique comparait le premier ministre Tony Blair à un pouding très sucré : « La première bouchée est agréable, les suivantes vous lèvent le cœur ». Ne soyons pas cyniques. Les politiciens ne sont pas foncièrement plus antipathiques que les autres être humains, mais ils sont constamment exposés au regard public. Ils sont donc des victimes toutes désignées pour nos distorsions cognitives.

Tant qu’il était candidat en tête dans une course à la chefferie, monsieur Trudeau a pu tenir un discours équivoque qui l’a bien servi. Maintenant qu’il est chef du troisième parti politique du Canada, il sera forcé de camper ses positions. Au lieu d’esquiver les soufflets de Libéraux complaisants, il devra encaisser les crochets, voire les attaques en bas de la ceinture, de ses adversaires. Chaque pointe qu’il lancera contre les Conservateurs, les Néo-démocrates ou les Bloquistes lors de la période de question le forcera à mieux définir, de façon explicite ou implicite, ses propres politiques. Inévitablement, il devra offrir des alternatives concrètes au gouvernement Harper et devra défendre une plateforme électorale.

Dans les mois qui viennent, monsieur Trudeau et le Parti libéral du Canada perdront l’avantage de l’ambigüité. Nous pourrons alors prendre la véritable mesure de l’homme et mieux évaluer les chances de succès du Parti de Stéphane Dion, Michael Ignatieff et Bob Rae.

 SOURCES

Forum de la Francophonie torontoise: le vendredi 22 mars

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FORUM DE LA FRANCOPHONIE TORONTOISE

50 ans après la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme : bilan et perspectives pour la Francophonie torontoise

Le vendredi 22 mars de 8 h 30 à 14 h 00 au Collège universitaire Glendon

Cinquante ans après la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, quels enjeux restent prioritaires pour les Francophones de Toronto ? Comment répondre aux besoins des Franco-Torontois dans les domaines de la santé, de la culture et de l’éducation ?  Que font les forces vives de notre communauté pour relever ces défis ?

Vous êtes convié au Forum de la Francophonie torontoise qui explorera ces questions et resserrera les liens entre les principaux acteurs de la communauté. Le Forum est ouvert au public et culminera avec une allocution du Commissaire aux langues officielles du Canada, monsieur Graham Fraser.

Plus de détails au www.glendon.yorku.ca/BB

Réservez votre place dès maintenant à RSVP@glendon.yorku.ca

L’interprétation simultanée sera disponible en Anglais.

Le Forum s’inscrit dans le cadre de la célébration du 50e anniversaire de la Commission B.B. Il est organisé par le Collège universitaire Glendon en partenariat avec le Commissariat aux langues officielles du Canada, l’Institut des langues officielles et du bilinguisme et le Centre de formation continue de l’Université d’Ottawa et le Comité organisateur de la Semaine de la Francophonie à Toronto. Des évènements semblables se dérouleront à Ottawa, Edmonton, Winnipeg, Montréal et Moncton.


Programme

Le vendredi 22 mars 2013 au Collège universitaire Glendon,

Centre de conférence BMO (Manoir)

 L’interprétation simultanée sera disponible en Anglais.

 

8 h 30 – 9 h 00 Accueil, inscription, café et croissants
9 h 00 – 9 h 15 Allocution du principal Kenneth McRoberts sur les origines et les retombées de la Commission B.B.
 

9 h 15 – 10 h 00 1re table ronde communautaire : la santé.
 10 h 00 – 10 h 15

 Pause café

 10 h 15 – 11 h 00  2e table ronde communautaire : la culture
11 h 00 – 11 h 45 3e table ronde communautaire : l’éducation primaire et secondaire
11 h 45 – 12 h 00 Conclusion des tables rondes par une personnalité de l’Ontario français.
 12 h 00 – 12 h 45

 Déjeuner offert aux participants

12 h 45 – 13 h 45 Allocution du Commissaire aux langues officielles du Canada, monsieur Graham Fraser, suivie d’une période de questions.
13 h 45 Clôture du Forum

 

 

Augmenter l’immigration d’expression française à Toronto

Mise en page 1

Enseigner à Glendon, c’est côtoyer la Francophonie internationale. Une bonne partie de mes étudiants sont des nouveaux Canadiens originaires de France, du Congo, de Haïti, de Maurice, du Maroc et du Sénégal. Ils apportent avec eux leur talent, leur énergie, une insatiable curiosité et l’ardent désir de bâtir ce pays.  En soi, c’est déjà extraordinaire.

En même temps, ces étudiants augmentent nos effectifs francophones, ce qui nous permet d’offrir plus de cours universitaires, plus d’évènements de recherche et plus d’activités artistiques et culturelles en français. En bout de ligne, c’est toute la francophonie torontoise qui en profite.

Ce qui est vrai pour les universités vaut aussi pour nos écoles, nos hôpitaux, nos bureaux gouvernementaux et nos centres de services sociaux. Les immigrants d’expression française revitalisent nos communautés francophones en situation minoritaires. Ils permettent d’obtenir la masse critique pour assurer les services essentiels à nos communautés. D’ailleurs, Toronto est la seule région du Canada où une minorité francophone est en plein essor, et c’est grâce à l’apport des nouveaux venus.

Il faut donc augmenter le nombre d’immigrants d’expression française dans les communautés francophones en situation minoritaire, mais comment?  La Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario et le Commissaires aux Services en français de l’Ontario appuient déjà cet objectif. Mieux, le gouvernement de l’Ontario s’est engagé à sélectionner 8 000 francophones chaque année.

Pour aller plus loin, nous avons besoin d’engagements fermes venant des grands partis fédéraux. J’ai donc profité de la dernière assemblée générale annuelle du NPD fédéral de Toronto-Centre pour proposer et faire adopter une résolution qui sera soumise au Congrès d’orientation de Montréal. Elle demande que le NPD ajoute à son Fonds de politiques que:

5.7. Les néo-démocrates veulent… Augmenter le nombre d’immigrants d’expression française dans les communautés francophones en situation minoritaire.

Les résultats seront connus le 14 avril. D’ici là, lançons un défi aux autres partis fédéraux. Pouvez-vous faire de même? Vous engagez-vous à répondre aux besoins criants de nos communautés ?

Le défi autochtone: comment aborder un problème social complexe

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Le 11 janvier sera-t-il inscrit dans les livres d’histoire? C’est aujourd’hui que le Gouverneur général et le Premier ministre rencontrent la délégation de l’Assemblée des Premières Nations. Les questions abordées sont vitales pour le futur du Canada.

« Nous n’avons jamais voulu admettre que nous avons été, et sommes toujours, une puissance coloniale », déclarait Paul Martin. L’ancien premier ministre a raison. Être Autochtone au Canada, c’est encore être traité comme un citoyen de seconde zone. C’est dépendre d’infrastructures d’éducation, de logement, d’aide sociale, de santé, et d’eau potable dignes du tiers-monde.

Cette faillite des services publics a des conséquences extrêmement concrètes. Si vous êtes Autochtone, votre bébé court plus de risque de mourir. Votre ado a plus de chance de décrocher et d’être poussé au suicide.  Vous êtes plus pauvre que les autres Canadiens et avez plus de chance d’être incarcéré ou de subir des problèmes d’alcool, de maladie cardiaque, de tuberculose, de diabètes. Vous mourez donc plus jeune.  Est-ce juste? Est-ce normal dans une démocratie prospère comme le Canada?

La situation pourrait évoluer. Après la crise humanitaire d’Attawapiskat, après des compressions budgétaires aggravant un sous-financement chronique, et après l’imposition graduelle d’une série de lois affectant l’environnement et le pouvoir des communautés autochtones, la résistance a fini par s’organiser.

La Cheffe de bande d’Attawapiskat, Theresa Spence, a entrepris une grève de la faim qui inspire une nouvelle génération de militants Autochtones. Une série de manifestations politiques sont coordonnées par les médias sociaux, d’un océan à l’autre, sous la bannière Idle No More. Dans les dernières semaines, les revendications politiques des Premières nations ont pris l’avant-scène politique.

Vu l’opiniâtreté du gouvernement Harper, la tenue du sommet d’aujourd’hui  est déjà  une victoire pour les Autochtones et pour tous les Canadiens qui se préoccupent d’environnement et de justice sociale. Une seule rencontre ne saurait résoudre une situation aussi grave et complexe, mais le gouvernement a été forcé de s’asseoir avec les leaders autochtones et de dialoguer, et c’est une amorce de solution. Les problèmes de politique publique les plus ardus ne peuvent être résolus que de façon participative, en impliquant tous les acteurs directement touchés.

C’est l’un des thèmes de Solving Tough Problems: An Open Way of Talking, Listening and Creating New Realities (2007,  San Francisco: Berrett-Koehler). Dans cet ouvrage, Adam Kahane évoque son expérience lors de forums organisés pour faciliter la transition après le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Les leçons tirées sont directement pertinentes pour nous, alors que le Canada tente encore une fois de relever le défi autochtone.

Par exemple, Kahane établit une distincte utile entre problèmes simples et complexes.  Les défis sociaux simples peuvent être résolus par des changements à la pièce qui sont imposées de façon autoritaire et basés sur l’application de pratiques exemplaires bien établies. C’est l’approche traditionnelle d’Ottawa envers les Premières Nations. Pourtant, la question autochtone est d’une toute autre nature. C’est un défi complexe, et d’au moins trois façons.

Premièrement, la situation actuelle découle d’une longue histoire de relation coloniale et forme un système de maux à la fois économiques, sociaux, politiques et culturels qui se renforcent mutuellement. Une réformette sectorielle ne suffit donc pas.

Deuxièmement, la situation est fondamentalement conflictuelle. Les perspectives et intérêts des paliers de gouvernements, des Autochtones, des compagnies de ressources naturelles et des écologistes sont souvent opposées. Les solutions ne peuvent donc être  dictées par un seul de ces acteurs. Ottawa ne peut adopter unilatéralement une politique et se contenter de négocier la mise en œuvre après coup. Les solutions doivent émerger d’un véritable dialogue entre tous les intervenant, un peu dans l’esprit de l’Accord de Kelowna.

Troisièmement, le défi actuel est inédit et ses conséquences sont imprévisibles. La mobilisation autochtone a pris de nouvelles formes et rejoint une nouvelle génération de militants. Les ressources situées en territoire autochtones ont acquis une  importance économique et stratégique plus importante que jamais et les changements climatiques ont complètement changé la donne.  Cela signifie que les routines bureaucratiques et les recettes du passées ne suffisent pas. Il faut oser l’innovation sociale.

Le défi autochtone est un problème complexe, au sens de Kahane. Il exige donc une vision systémique,  une élaboration participative et l’exploration de solutions nouvelles. Espérons que le sommet d’aujourd’hui servira d’amorce pour ce genre de dialogue avec les Premières nations du Canada.

Qui sera premier ministre de l’Ontario?

Dans moins de trois mois, les Libéraux de l’Ontario se choisiront un nouveau chef, et ce faisant, nommeront le prochain premier ministre de la province.

Les responsabilités d’un chef de gouvernement sont vastes et ardues. Elles exigent une rare combinaison de leadership, compétence, empathie et intégrité. Plus que ces qualités personnelles, ce sont pourtant les considérations électorales à court terme qui influenceront le plus lourdement le choix des délégués libéraux, lors du congrès de janvier.

En effet, le gouvernement minoritaire des Libéraux ne semble pas pouvoir imposer son programme politique, ce qui le forcera soit à déclencher des élections à courte échéance, soit à risquer d’être renversé par l’opposition. Le nouveau leader libéral disposera donc de peu de temps pour préparer la campagne du parti, pour se faire connaître et pour regagner le terrain perdu auprès de l’électorat.

C’est une tâche ardue. Depuis les élections d’octobre 2011, les intentions de vote pour les libéraux ont chuté de 14 points. Les Ontariens semblent avoir mal digéré les mesures d’austérité, l’incurie d’ORNGE, l’annulation onéreuse et électoraliste des centrales électriques d’Oakville et Mississauga, la confrontation avec les enseignants et la prorogation abusive et indéfinie de Queen’s Park. Face au péril et à l’urgence, les délégués libéraux se donneront d’abord un chef de guerre.

Qui a les meilleures chances de mener les troupes à la victoire? Pour l’instant, les candidats en lice sont Eric Hoskins, Gerard Kennedy, Glen Murray, Charles Sousa, Sandra Pupatello et Kathleen Wynne. Un sondage Forum Research confirme le capital de sympathie de Kennedy, obtenue lors de deux courses à la chefferie précédentes, mais la campagne permettra aux autres candidats de se mettre en valeur et la méthodologie de l’enquête ne permet pas de connaître les préférences des délégués du parti. Elle n’éclaire pas les dynamiques de coalition, d’un tour de scrutin à l’autre, lors d’un congrès à la chefferie. D’autres noms pourraient aussi surgir avant la date limite du 23 novembre. Rien n’est donc décidé.

Nous disposons quand même de certaines données pertinentes. Le politologue Éric Grenier a calculé la moyenne des derniers sondages provinciaux (pondérés selon la taille de leur échantillon), ce qui accorde 36,5 % des intentions de vote aux Conservateurs, 32,2 % aux Néo-Démocrates, 23,6  % aux Libéraux et 6,8% aux Verts.

Bien entendu, le vote populaire ne se traduit pas nécessairement en une proportion équivalent de sièges à Queen’s Park. Risquons donc une projection de siège, en ré-utilisant la méthode très rudimentaire qui nous avait permis de prédire un troisième mandat libéral (mais faiblement majoritaire, oups…) en 2011.

Le tableau vous intéressera. Si des élections avaient lieu aujourd’hui en Ontario, les Conservateurs de Tim Hudak formeraient probablement un gouvernement majoritaire, par la peau des dents, avec 55 sièges. Le NPD accèderait à l’opposition officielle (30 sièges) et les Libéraux seraient relégués au rang de tiers parti (22 sièges).

Cette polarisation droite-gauche n’est pas sans rappeler les élections fédérales de 2011, et elle a de quoi inquiéter les Grits d’ici. La personne choisie comme chef (ou cheffe) pourra-t-elle reconstruire la coalition centriste qui a permis au parti de remporter trois mandats? À courte échéance, j’en doute.

Depuis octobre 2011, chaque recul des intentions de vote libérales s’est traduit en gains équivalents pour le camp néo-démocrate, alors que les conservateurs se maintenaient. Les Libéraux de Dalton McGuinty ont donc perdu des appuis surtout chez  les électeurs de centre-gauche. Après les récentes attaques contre les syndicats et contre l’État providence, le parti ne retrouvera pas facilement la confiance de ces électeurs, même s’il devait se donner un leader plus progressiste. De plus, les appels de la gauche au vote stratégique joueront contre les libéraux cette fois-ci, puisque le NPD paraît mieux positionné pour barrer la route des Tories.

Dans ce contexte, le prochain chef libéral aura plus de chance de sauver les meubles s’il courtise l’électorat de droite et de centre-droit.  En ce sens, l’expérience de Pupatello et de Sousa au ministère du Développement économique et du Commerce et leurs liens avec la communauté d’affaire leurs confèrent peut-être un avantage sur les autres candidats.

Si la tendance se maintient, les Libéraux ont peu de chance de se maintenir ou de progresser dans le Centre, Hamilton, London, le Golden Horseshoe, le Nord, l’Ouest et le Sud-Ouest de la province. Le chef libéral idéal devra donc être capable de séduire les Ontariens de la banlieu et de la couronne de Toronto (Ajax-Pickering, Etobicoke Centre, Etobicoke North, Mississauga-South, Mississauga-Brampton South, Pickering-Scarborough East, Richmond-Hills, Scarborough-Agincourt, Vaughan, Willowdale, York Centre) et de l’Est urbain (Kingston and the Islands, Ottawa Centre, Ottawa South). Ces circonscriptions sont importantes parce qu’elles devraient présenter des luttes bleues-rouges serrées et pourraient donc pivoter si un nouveau chef libéral campé plus à droite avait l’heur de plaire à ces électeurs. Sousa étant député de Mississauga South, il est peut-être mieux positionné que les autres candidats, au moins du point de vue géographique.

Encore une fois, gare aux «prognosticateurs». Il est encore tôt pour prédire les résultats. Ces projections sont sont beaucoup moins fiables que celles de Nate Silver, rendu célèbre pendant les présidentielles américaines, puisqu’elles sont basées sur moins de sondages et que notre système tripartiste accroît l’incertitude. Les données sont quand même utiles en ce qu’elles stimulent notre imagination et permettent de concevoir des scénarios plausibles. Le résultat plaira sans doute à Tim Hudak, peut-être à Andrea Horwath, mais pas au prochain chef libéral. Quoi qu’il en soit, nous serons fixé  le 25 janvier.

Enquête sur les artistes québécois et la question nationale

Texte inédit d’une communication présentée à Edmonton lors d’une conférence sur le nationalisme et les élites québécoise.


1. Élites culturelles et question nationale

Depuis 1995, le débat traditionnel sur l’avenir politique du Québec à l’intérieur ou à l’extérieur du régime fédéral s’est approfondi. Un nouveau niveau d’analyse s’est ajouté, et soudainement, le rapport au Canada a semblé un peu moins urgent que le rapport à soi. En effet, un grand nombre d’intellectuels se sont penchés sur la nature même de l’identité québécoise et sur ses relations avec les anglophones, autochtones et immigrants.

Ce débat a pris une vigueur toute particulière chez les historiens. Les travaux de Gérard Bouchard, Jocelyn Létourneau, Yvan Lamonde, Stéphane Kelly ou Frédéric Boily ont soulevé d’importantes questions sur la définition de la nation, sur le devoir de mémoire et sur le pluralisme identitaire. De nombreux essayistes ont emboîtés le pas, dont Jacques Beauchemin, Joseph-Yvon Thériault, Michel Seymour, Serge Cantin et Mathieu Bock-Côté. Ils ont beaucoup enrichi la discussion sur la nature ethnique, culturelle, ou civique de la nation.

Ce qui m’intéresse ici, c’est le rôle suréminent que ces auteurs attribuent aux historiens. Qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, nationalistes culturels ou nationalistes civiques, tous s’entendent tous pour pour confier un rôle identitaire de premier plan aux historiens. Ce n’est pas une mince tâche! On leur demande de « porter la nation comme un enfant » (Cantin), « d’ouvrir le cercle de la nation » (Bouchard), ou « d’impenser la nation » pour ouvrir le futur (Létourneau).

Par moment, cette vision semble excessivement volontariste et élitiste, mais je ne nierai pas le rôle des intellectuels. Gramsci nous rappelle la fonction clef des « intellectuels organiques » dans le développement d’une identité collective. Ils forment la cheville entre les grands processus sociaux et les événements politiques spécifiques. Ils mobilisent la mémoire commune pour éveiller la collectivité. À des moments charnières, ils peuvent même faire l’histoire.

Pourtant, la classe intellectuelle ne se réduit pas aux seuls historiens. Elle comprend aussi les artistes. Pour comprendre le mouvement nationaliste, il ne faut pas le réduire à sa dimension mémorielle, diachronique et discursive. Il faut aussi tenir compte de la dimension culturelle, synchronique et sociale. C’est ici qu’interviennent les artistes.

L’élection fédérale de 2008 nous a rappelé de façon éloquente l’influence et le militantisme de la colonie artistique, mais, bien entendu, il se s’agit pas d’un phénomène nouveau. Depuis la Révolution tranquille, une myriade de créateurs et d’écrivains ont pris part à la vie politique du Québec. Cet engagement social se décline de plusieurs façon : porte-parole de causes caritatives et sociales, polémistes, créateurs de symboles nationaux, militants de parti, politiciens, membre de l’UDA et de groupe de pression politique, etc.

Ce groupe social n’est pas seulement actif, il est aussi très influent. Quels acteurs jouent un rôle aussi décisif dans la création de l’imaginaire national? Qui d’autre a un accès aussi privilégié aux médias de masse? Est-ce qu’un autre groupe sait autant faire vibrer les cordes sensible des Québécois?

L’engagement des artistes a souvent été relevé, mais en fait, il existe peu d’études empiriques sur le sujet. Je me suis donc consacré à la cueillette de données concrètes sur la psychologie et les comportements politiques des artistes Québécois. Je me limite ici à quatre questions pertinentes  :

  1. Quel est le degré d’intensité de la mobilisation nationaliste chez les artistes?
  2. Comment se compare le nationalisme des artistes, par rapport au reste de la population?
  3. Ce nationalisme est il civique ou culturel ?
  4. Qu’est-ce qui motive et explique le nationalisme des artistes?

2. Méthode de l’enquête

C’est pour élucider ces quatre questions — et bien d’autres encore! — qu’une vaste enquête postale a été menée auprès de la communauté artistique québécoise.

Après avoir approché tous les regroupements d’artistes du Québec, il a été possible d’obtenir les listes de membres des trois grands syndicats professionnels de la province et de cinq autres associations professionnelles. Ces 9 listes ont ensuite été combinées dans un fichier unique répertoriant près de 16 000 artistes provenant de toutes les disciplines artistiques et de toutes les régions du Québec.

Un total de 470 répondants ont ensuite été sélectionnés aléatoirement à l’intérieur de cinq grandes strates proportionnelles au poids de chaque discipline artistique. L’enquête postale s’est tenue entre le 3 février et le 2 avril 2005. Les techniques éprouvée de la Tailored Design Method ont été mise à profit, ce qui veut dire que chaque sujet a reçu quatre envois postaux successifs.

En bout de ligne, 259 questionnaires remplis et éligibles ont été retournés, pour un taux de réponse de 55 %. Considérant la taille de la population étudiée, les données de l’enquête présentent donc une marge d’erreur de ±6 dans 95 % des cas.

3. Des artistes très politisés et employant un discours national composite

Trève de considérations méthodologiques. Parlons des résultats! Est-ce que la mobilisation des artistes est une fable ou une réalité?

Afin de mesurer l’intensité du nationalisme, nous avons développé un index de mobilisation. Chaque forme de comportement politique cochée dans le questionnaire ajoutait 1 ou 2 points à cet index, selon l’intensité ou la fréquence du geste. Un score de 0 désigne donc un artiste apathique, tandis qu’un score maximal de 16 représente un zélote.

Comme vous pouvez le constater sur ce graphique, les créateurs apathiques comptent pour 17 % de la colonie artistique, alors que les plus actifs comptent pour seulement 1 % du groupe.

Clairement, ce ne sont pas tout les artistes qui sont politisés. Comme dans l’ensemble de la population, il y a une relation inverse entre le nombre de participants et l’intensité de la participation. Il faudra donc éviter de confondre le militantisme de quelques têtes d’affiche avec la participation de l’ensemble de la colonie artistique. Les Victor-Lévy Beaulieu et les Paul Piché sont des cas atypiques. Méfions-nous des effets d’optiques.

Même si le degré d’engagement varie considérablement au sein de la communauté artistique, il est évident que cet engagement est supérieur à celui de la population en général. Voilà qui est mis en relief par cet autres graphique.

Alors qu’une infime proportion de Québécois a contribué financièrement à un parti politique provincial, 24 % des artistes ont fait une telle contribution. À peine 9 % de la population a déjà occupé une fonction payée ou bénévole au sein d’une organisation politique, tandis que 22 % des créateurs ont déjà œuvré au sein d’une telle organisation. De même, les artistes ont deux fois plus de chance d’assister à une assemblée publique (33 % comparé à 14 %), et ils tentent plus souvent de persuader leur entourage de voter comme eux (60 % comparé à 46 %). Comme tous les groupes sociaux, la colonie artistique a ses abouliques et ses zélés. Ce qui la distingue, c’est un engagement politique plus élevé que la moyenne et un répertoire d’action politique élargit.

Et ce nationalisme, qu’elle forme prend-t-il? Pour reprendre la distinction classique, est-ce qu’il s’agit d’un nationalisme ethnique ou d’un nationalisme civique?

Le questionnaire demandait aux artistes d’identifier « les trois principaux objectifs poursuivis par ceux qui appuient la souveraineté ». Parmi ces choix de réponse, quatre référaient aux nationalisme ethnique et aux griefs traditionnels. Par exemple vouloir « assurer que les Québécois de souche restent majoritaire sur le territoire Québécois ». Quatre autres choix de réponse relevaient davantage du nationalisme civique et du projet de société. Par exemple, vouloir « échapper aux politiques de droite qui prévalent dans le reste du Canada ». Les autres éléments de la liste ne se classifiaient pas en terme ethnique ou civique.

Ces indicateurs ont ensuite été combinés dans un index qui permet de classifier les créateurs. Ainsi, nous avons pu déterminer que 38 % des artistes ont une vision surtout ethnique du projet souverainiste, 54 % y voient un mouvement à la fois ethnique et civique, tandis qu’à peine 8 % le conçoivent surtout comme un projet de société civique. Le discours sur le nationalisme civique ne domine donc pas dans toutes les couches de l’intelligentsia, loin de là. Rappelons aussi qu’il ne s’agit pas d’une condamnation morale des artistes. Comme le rappelle Gérard Bouchard, il faut distinguer nationalisme ethnoculturel de l’ethnocentrisme pure et simple.

3. Aux sources du nationalisme

Comment expliquer la ferveur politique des artistes ?

Pour faciliter le travail d’analyse, nous avons réduit notre index de mobilisation à une simple modalité binaire. Nous opposons donc les artistes actifs et inactifs pour la nation. Cette dichotomie sert alors de variable dépendante et elle est mise en rapport avec toute une série d’explications possibles.

L’impact de plus d’une cinquantaine de variables psychologiques, professionnelles et sociologiques a ainsi été testé. Après les avoir croisées avec la variable de mobilisation pour former des tableaux de contingence, nous avons ensuite éliminé les hypothèses fausses ou présentant des lacunes statistiques.

Quelles explications survivent à ce travail d’élagage ? Les données nous permettent d’isoler trois facteurs biens précis qui sont liés à la participation politique des artistes.

Premier facteur : les attentes économiques suscitées par le mouvement nationaliste.

Les artistes qui prévoient une situation économique inchangée ou plus prospère dans un Québec souverain sont politiquemement actifs à 61 % et inactifs à seulement 39 %. À l’inverse, leurs collègues pessimistes sont inactifs à plus de 88 % et actif à seulement 12 %.

Selon notre analyse de régression logistique, il s’agit du facteur le plus fortement associé à l’engagement politique. Un artiste qui croit en une république prospère a 87 % des chances de se mobiliser politiquement.

Deuxième facteur en importante : les attentes de gains en prestige professionnel.

Les artistes sont les maîtres d’œuvre de la culture québécoise, et ils s’attendent à ce que leur contribution soit revalorisée si cette culture devient majoritaire au sein d’un nouvel État indépendant.

Ainsi, les créateurs qui croient que leur discipline serait mieux appréciée dans un Québec souverain sont mobilisés à 78 % et apathiques à seulement 22 %. En contrepartie, ceux qui croient que leur discipline serait autant ou moins appréciée sont inactifs à 60 % et actifs à seulement 40 %.

L’analyse de régression confirme cet impact. Les créateurs qui estiment que leur pratique artistique sera prisée davantage dans une hypothétique République ont 84 % des chances de se mobiliser pour la souveraineté.

Dernier facteur : l’insécurité linguistique.

Les créateurs sont pessimistes quant à la survie de la langue française dans le contexte canadien. Au total, 75 % des artistes se disent « plutôt d’accord » ou « complètement d’accord » avec l’affirmation que « la langue française est menacée au Québec ».

Cette insécurité est fortement liée à la mobilisation politique. Les artistes qui ont confiance au futur de la langue sont inactifs à 71% et actifs à seulement 29 %. Ce qui est frappant, c’est que ce niveau de mobilisation s’inverse chez ceux qui craignent pour l’avenir du français.

Selon l’analyse de régression, un artiste qui craint pour la survie du français au sein de la Confédération a 78 % des chances d’être mobilisé.

4. Conclusion 

Grâce à cette enquête, nous disposons maintenant de données empiriques sur le comportement et la psychologie politique de l’ensemble de la colonie artistique.

  1. Ces résultats confirment un nationalisme plus intense et un répertoire de mobilisation plus étendu chez les artistes que dans le reste de la population.
  2. Le nationalisme des artistes est composite. Il s’enracine dans la mémoire des grandes luttes historiques et des griefs traditionnels, mais il épouse aussi un projet de société progressiste. Mathieu Bock-Côté note le discours purement civique et la « dénationalisation tranquille » de certains membres du PQ ou de la profession historienne. Je ne sais si ces élites représentent un groupe important de l’intelligentsia québécoise, mais ils ne parlent pas pour la colonie artistique.
  3. La mobilisation nationale est directement liée aux espoirs suscités par le projet souverainiste. Le nationalisme des artistes ne relève pas seulement de grands élans sentimentaux. Il s’explique par une combinaison d’intérêts individuels, corporatistes et collectifs bien compris. L’éditorialiste de La Presse a donc eut tort de citer mes données pour proclamer l’oppression « de la pensée unique » chez les artistes.
  4. Il faut se défaire du cliché des porte-drapeaux fanatiques. Le nationalisme des artistes découle peut-être d’un calcul erroné, mais il est rationnel. Il peut donc être discuté, débattu… et même modifié. Il pourrait changer ! On ne peut présumer du vote des artistes, et l’on ne peut baser les politiques culturelles sur ce vote. Les déclarations électorales de Stephen Harper contre le financement des arts étaient donc malheureuses à plus d’un titre. S’il y a une leçon stratégique à retenir, c’est que les camps souverainistes et fédéralistes auraient avantage à courtiser les artistes, ces acteurs politiques particulièrement influents.

Les coûts de l’austérité

Le dernier billet d’Alex Himelfarb, «The Price of Austerity», constitue un puissant plaidoyer pour un débat public sur les finances publiques et sur les inégalités sociales. Je vous propose ici ma traduction libre de ce texte important et percutant.


L’austérité budgétaire, nous répètent les experts et les dirigeants politiques, est la question centrale de ces temps incertains, la panacée pour nos problèmes économiques.

On nous prévient que le prochain budget fédéral sera le premier à mettre l’emphase sur les compressions. Il y aura donc une coupure des dépenses de l’État alors même que l’on continue à réduire les impôts. Nous pouvons aussi nous attendre à une approche semblable dans la plupart des prochains budgets provinciaux.

C’est la marche à suivre, nous dit-on. Ainsi, l’austérité ne serait pas simplement un bon remède mais l’unique remède, une prescription qui vaudrait aussi bien pour nous que pour nos amis et nos alliés à l’étranger. Le Canada est consacré champion de l’austérité.

Du point de vue politique, l’argument semble assez convainquant. Il s’appuie sur la reconnaissance internationale de nos succès lors de l’équilibrage du budget et de la réduction de la dette dans les années 1990. (Cette consolidation a aidé lors des ralentissements économiques ultérieurs, nul doute, mais les coûts pour les programmes sociaux et les soins de santé sont tout aussi indéniables). L’argument fait aussi appel à un thème qui traverse toute notre histoire , celui du pragmatisme et de la frugalité des Canadiens. Il se nourrit de notre désenchantement croissant envers l’État, mais aussi des crises observées à l’étranger, en Grèce par exemple. Considérant l’instabilité de la période actuelle, nous n’aurions pas le choix. L’austérité serait la réponse.

Les porte-paroles de l’opposition hésitent à présenter les alternatives, de crainte d’être accusés d’imprudence fiscale ou d’attachement nostalgique au « mammouth étatique ». Aucune alternative n’est présentée, et nous finissons par croire qu’il n’y en a pas.

Dans le domaine des politiques publiques, il y a une règle générale. Lorsqu’on insiste qu’il n’y a aucune alternative, cela signifie généralement le contraire. C’est qu’il y a une alternative, et qu’elle est plus attrayante.

Nous avons donc le choix. Nous pouvons prendre de meilleures décisions. Bien sûr, il faut faire preuve de prudence tant que nous sortirons du déficit actuel, lequel résulte en partie des interventions avisées du gouvernement pour atténuer les pires effets de la récession mondiale. Mais soyons clair, nous ne sommes plus dans les années 1990. Notre situation n’est pas désespérée. Le Canada n’est pas la Grèce.

 
1) Nous ne sommes ni dans les années 1990, ni en Grèce

Avant la campagne anti-déficit des années 1990, près du tiers de chaque dollar perçu en impôt servait à rembourser la dette fédérale. Le Canada recevait des signaux alarmants. La dette devenait écrasante et la crédibilité du pays auprès des investisseurs dégringolait au niveau du tiers-monde. Des compressions s’imposaient. Il faut dire que l’économie mondiale était alors saine et en pleine croissance. Alors que l’économie canadienne se contractait, les autres États dépensaient et achetaient chez nous.  Cette poussée de l’économie mondiale, tout autant que nos réels sacrifices, est le facteur crucial qui permis d’équilibrer le budget et d’excéder tous les objectifs de compression. Le taux d’imposition plus élevé de l’époque a aussi aidé. C’est ainsi que les déficits se changèrent en surplus, avec une rapidité qui prit tous le monde par surprise, et que ces surplus générés par la base fiscale firent fondre une partie de la dette.

Notre niveau d’endettement continue de faire l’envie des autres États, mais l’économie mondiale a perdu son dynamisme et l’avenir semble incertain, moins prometteur que dans les années 1990, alors que la récession persiste comme un mauvais rhume. Même si le Canada s’en tire mieux que les autres, nous continuons à perdre de bons emplois et, comme partout ailleurs, nos marchés continuent d’être affectés par la volatilité. Nous ne sommes plus dans les années 1990. Ni le degré d’urgence fiscale, ni les conditions économiques ne sont les mêmes.

Il importe de comprendre les origines du nouveau déficit et de la croissance de la dette au niveau fédéral. Il y quelques années à peine, l’État générait des surplus bon an, mal an. Lorsque le gouvernement actuel a pris les rênes du pouvoir, cet excédent annuel s’élevait à 16 milliards de dollars. Il est donc clair que les coûts des programmes gouvernementaux ne menacent pas notre solvabilité. Ce surplus annuel nous prémunissait contre les cycles de ralentissement économique, lorsque les dépenses supplémentaires et les pertes de revenu sont inévitables. Il permettait aussi au gouvernement fédéral d’assister les provinces, surtout celles les plus durement touchées, et il nous donnait une marge de manœuvre budgétaire pour gérer le choc d’une population vieillissante, tout en respectant l’équité entre les générations.

Que s’est-il passé? Certes, nous remboursons le coût des initiatives de relance rendues nécessaires par la récession, mais ce n’est qu’une partie de la réponse. Ces dépenses ont cessées, et même plus tôt que certains ne l’auraient voulu. Même dans un contexte de croissance modeste, nous devrions pouvoir retourner à l’équilibre budgétaire, ce qui exigerait une certaine prudence, nul doute, mais n’exigerait pas de mesures draconiennes. Libre à nous.

Les dépenses de récession ne sont pas à blâmer. Le problème, c’est que nos revenus en pourcentage du PIB sont bien inférieurs à ce qu’ils étaient dans les années 1990, et pas seulement à cause de la récession et de la lenteur de la reprise. En matière de déficits budgétaires, le gouvernement fédéral est, en bonne partie, l’artisan de son propre malheur. Nos soucis découlent d’une série de réductions d’impôt exorbitantes.  Songeons seulement au manque à gagner de dizaines de milliards de dollars créé depuis 2000, et surtout ces dernières années, par les réduction de la TPS et par les abattements d’impôts sur le revenu des particuliers, sur les profits des sociétés et sur les gains en capitaux. Pensons à la longue liste d’exemptions fiscales taillées sur mesures et qui profitent de façon disproportionnée à ceux qui en ont le moins besoin.

Notre situation financière n’est donc pas désastreuse, du moins, pas au pallier fédéral. Nous continuons à récolter les bénéfices des sacrifices des années 1990, et nos propres décisions sont à l’origine des défis actuels. Ce que nous pouvons faire, nous pouvons le défaire.

 
2) L’austérité est fiscalement imprudente

Soyons clair. Je me rallie au large consensus sur la question de la prudence budgétaire. Réfléchissons seulement à ce que la prudence signifie: dépenser de façon avisée, réduire le gaspillage et percevoir assez d’impôts pour se procurer les biens et services publics voulus, tout en réduisant progressivement la dette lorsque la situation économique est suffisamment favorable.

Un certain élagage est nécessaire, bien sûr, et il est important d’identifier nos priorités. Pour ma part, je crois que nous avons probablement exagéré la construction de notre appareil de sécurité après le 11 septembre. Cette question particulière mérite un examen attentif.

Ne vous y trompez pas, le plan de construction de prisons et pénitenciers, qui n’est basé sur aucune donnée probante, aura pour effet soit d’accroître la dette, soit de détourner l’argent de services prioritaires tels que la santé et l’éducation.

Parlant de gaspillage, le moment est probablement venu de revoir les nombreuses couches de surveillance bureaucratique qui étouffent l’efficacité et l’initiative des fonctionnaires, tout en affectant la reddition de compte et la transparence de l’État. Comme le Directeur parlementaire du budget nous l’a rappelé à maintes reprises, les chiffres sont erronés. Les mesures d’efficacité et la compression des opérations ne suffiront pas pour équilibrer le budget.

Oui, l’État est devenu trop central, trop autoritaire et trop éloigné de notre vie quotidienne. Il y a beaucoup à faire pour combler le fossé entre les citoyens et leurs gouvernements. Nul doute qu’il y a des économies à réaliser dans ce domaine. Pourtant, ces problèmes ne sont pas directement liés aux enjeux fiscaux et ne sauraient être réglés  par des mesures d’austérité.

L’austérité que l’on prêche aujourd’hui ne relève pas de la prudence budgétaire. Si c’était le cas, elle ne serait pas combinées à de vaste et exorbitantes réductions d’impôt qui servent les mieux nantis parmi nous. Ces réductions forceront des coupures des programmes sociaux.

Cette obsession pour les abattements fiscaux et pour la réduction des biens et services publics tient davantage de l’idéologie déguisée en raisonnement fiscal.

Vu sous cet angle, les mesures d’austérité cherchent surtout à démanteler l’État pour faire place au marché. Elles mènent à moins d’actions publiques et plus de gestes privés; à moins de décisions collectives et plus de choix individuels. En d’autres termes, il s’agit davantage de réaliser la contre-révolution néolibérale que de développer un plan raisonné de gestion économique.

Nous savons que certains économistes fort perspicaces, Paul Krugman et Joseph Stiglitz, par exemple, ont dénoncé l’idéologie néolibérale qui sous-tend le discours d’austérité. Ils affirment que la période actuelle exige plutôt des dépenses et qu’il est temps d’investir dans l’éducation et dans les infrastructures qui aideront les nécessiteux. Ils craignent qu’une campagne d’austérité ne répète le scénario des années 1930 et soutiennent que, de toute façon, cette stratégie ne pourra pas produire la croissance et les possibilités économiques nécessaires. De plus, ils insistent qu’il faut cesser de réduire les impôts et recommencer à taxer ceux qui peuvent se le permettent. (Notons qu’il y a, aux États-Unis, un nombre croissant de riches qui invitent leur gouvernement à augmenter les impôts).

Entre vous et moi, il n’est pas nécessaire de suivre ce méandre d’arguties économiques pour s’inquiéter des conséquences de l’austérité. Un récent rapport du FMI, que nul ne peut taxer de gauchisme, passe en revue les données internationales et conclut que les compressions budgétaires ne créent pas d’emploi ni de croissance, du moins à court terme. En revanche, elles entraînent des coûts considérables pour la société, pour l’économie, et pour la qualité de vie de la majorité.

 
3) L’austérité affectera les plus désavantagés de façon disproportionnée

Et ce rapport du FMI, qu’est-ce qu’il raconte? Si les avantages de l’austérité sont invisibles, ses ravages sont évidents. Ses conséquences pèsent plus lourdement sur les plus faibles. Plus précisément, les auteurs montrent que les mesures d’austérité, surtout quand elles ne sont pas compensée par une baisse significative des taux d’intérêts, tendent à augmenter le chômage, et notamment le chômage chronique. Elles réduisent aussi le salaire de la majorité et aggravent les inégalités de revenu.

Alors que nous tentons de sortir de la récession, assurons-nous de ne pas abandonner les outils requis pour parer aux prochains chocs et pour créer des emplois et des possibilités économiques maintenant et dans le futur. Assurons-nous de ne pas saper le pays, de ne pas dégrader les programmes qui soutiennent notre citoyenneté commune, qui servent d’avantage comparatif et qui nous permettent d’avancer. Investissons dans les programmes qui nous rendront plus forts, plus écologiques, et mieux équipés pour le futur.

L’austérité est un cul-de-sac. Elle est imprudente sur le plan fiscal. Ce n’est pas un plan économique mais une capitulation au marché. Ses coûts sont énormes pour les plus vulnérables, sans aucun doute, mais aussi pour chacun d’entre nous. Rejetons la politique de l’inéluctable, examinons les choix qui s’offrent à nous, basons notre décisions sur les faits. Voyons ce qu’ils révèlent sur le bien de la majorité, et pas seulement le bien d’une minorité. Considérons le futur, pas seulement le présent.

Ce débat est essentiel, et il ne peut commencer que si l’on questionne la soi-disant inéluctabilité des mesures d’austérité. En fait, le débat ne devrait pas porter sur la taille idéale de l’appareil État. Il devrait s’intéresser aux façons d’améliorer la qualité de la vie de la majorité des Canadiens. Il devrait porter sur les manières de consolider le pays pour le bénéfice des générations futures. Ce débat devrait identifier les défis et les problèmes les plus urgents qui méritent notre attention collective.  L’obsession de l’austérité ne doit pas nous distraire des véritables priorités pour le bien-être collectif.

Pour ma part, j’avance que c’est l’inégalité, et non l’austérité, qui est actuellement notre problème fondamental. Les inégalités de revenu se creusent rapidement au Canada, et même les détracteurs habituels se rallient. Les écarts sont simplement trop importants, et les risques trop sérieux, pour être ignorés. En effet, les inégalités extrêmes aggraveront avec la mise en place des mesures d’austérité et de réduction d’impôt. Ce programme politique réduit notre capacité à  faire preuve de solidarité et à résoudre ensemble des problèmes comme la détérioration de l’environnement ou le déclin de la participation politique.

Nous devons faire preuve de prudence fiscale, bien sûr, et cela signifie qu’il faudra examiner chaque coupure, chaque dépense et chaque réduction d’impôt, en se demandant à chaque fois: est-ce que cela atténuera ou exacerbera les inégalités?

La pauvreté des enfants, la résurgence de la pauvreté chez les aînés, les pressions sur les travailleurs et sur les étudiants canadiens, les revenus extravagants au sommet sont autant de manifestations de l’inégalité sociale. Ce problème doit devenir une priorité nationale.

Nous pouvons nous permettre les investissements. Nous ne pouvons nous permettre d’ignorer le péril.

Le mythe d’un Québec égalitaire

Recension de FAHMY, Miriam, Dir. (2011), L’état du Québec 2011. Montréal : Boréal et  Institut du Nouveau Monde, 570 pp.

L’Institut du Nouveau Monde et Boréal nous offrent, sous la direction de Miriam Fahmy, la dix-septième édition annuelle de L’état du Québec. Au fil des ans, cet annuaire s’est taillé une place de choix auprès du grand public et chez les spécialistes des études québécoises. L’ouvrage contient une chronologie de l’actualité provinciale, une liste d’anniversaires historiques, des données statistiques arrangées par régions, et 75 courts articles synthèses. Ces derniers sont regroupés en quinze sections thématiques allant de la politique à l’économie, en passant par la santé, l’éducation et la recherche scientifique. Le survol exhaustif et fascinant.

Cette édition compte plusieurs contributeurs chevronnés (Jean-Herman Guay, Raymond Hudon, Micheline Labelle, Simon Langlois, Harvey Mead, Alain Noël, François Pétry, Gilles Pâquet, Jean-Marc Piotte, Christian Rouillard, François Rocher, Joseph Yvon Thériault) mais fait la part belle à une nouvelle génération d’érudits québécois.

Au Québec comme ailleurs en Occident, l’année 2011 a été marquée par une réaction populaire à la tourmente économique. Le mouvement des indignés du Square Victoria a ainsi fait échos à Occupy Wall Street. Cette mobilisation frappe l’imagination, dans une province qui se perçoit comme le bastion nord-américain de la social-démocratie. Le dossier thématique de 2011 demande donc :  « le Québec est-il (toujours) une société égalitaire? ».  Les contributeurs concluent que non.

D’une part, il est indéniable que la lutte contre la pauvreté a connu un certain succès, particulièrement chez les parents et les enfants, et que la majorité des Québécois se sont enrichis au cours des vingt dernières années. Le coefficient de Gini du Québec indique aussi un distribution du revenu généralement plus égalitaire que dans les autres provinces canadiennes.

Malgré ces signes encourageants, les Québécois les plus aisés s’enrichissent plus rapidement que les autres groupes, et la classe moyenne périclite depuis les années 1990. Ces écarts sociaux grandissants seraient causés par les récessions, les compressions budgétaires, la tarification des services publics et par les taxes à la consommation, autant de mesures qui frappent les pauvres de façon disproportionnée. Les réformes fiscales, qui ont fait passer les paliers d’imposition de 13 à 3, ont aussi aggravé la situation. Cela se traduirait par un accès inégal à la santé, à l’éducation, au logement, à l’emploi. Le « progrès véritable » (Mead) et la qualité de vie s’en trouveraient affectés, et tous les citoyens y perdent, quel que soit leur niveau de revenu.

Les arguments des contributeurs sont convaincants, et ils le seraient peut-être davantage si le point de vue opposé était représenté dans le dossier thématique. Avec la publication du Manifeste des lucides, l’établissement de l’Institut économique de Montréal et du Réseau Liberté-Québec ainsi qu’avec la récente fusion de l’ADQ et de la CAQ, la droite d’affaire semble connaître un certain essor dans la province. Peut-elle étayer une position cohérente sur les inégalités sociales? Comme le dit François Legault: «On verra!»

L’état du Québec survole les grands enjeux actuels avec brio et ses articles sur l’inégalité sociale arrivent on ne peut plus à point. Hautement recommandé pour tous les amoureux de la Belle Province.

Keeping the Media Occupied

When was your last déjà-vu moment? Mine happened just this morning as I opened my mailbox. The most recent issue of l’Actualité had arrived. The cover, announcing a special report on the Occupy movement, seemed vaguely familiar.

Then it hit me — L’Actualité’s Anglophone cousin, the esteemed Maclean’s, had just featured the same story. A comparison is inevitable: these two major Canadian current-affairs magazines follow the same format, are owned by the same company and right now they’re tackling the same issue. But their approaches are very different.

The Maclean’s cover depicts the protesters as an anonymous nocturnal horde armed with rude signs. By comparison, its Quebec counterpart displays an attractive, bearded young man, smiling in front of his tent. He calmly sips a cup of coffee against a charming autumnal background. This guy could be your local barista.

The differences continue inside. While l’Actualité provides a balanced portrait of the occupiers and their demands, Maclean’s offers a pointed opinion piece by Andrew Coyne. He chastises the occupiers for their envy, for their attack on Canadian meritocracy and for their unsophisticated economics.

It’s tempting to see L’Actualité’s friendlier treatment of the occupiers as reflecting the strong social-democratic tradition of the Belle Province. But bear in mind that the first (and as of this date, the only) elected official to order the expulsion of any Occupy protesters is Régis Labeaume, the mayor of Quebec City.

The French, as well as the English articles are worth reading. The Occupy movement is responding to a real problem, namely social inequality. The protesters’ numbers and enthusiasm may fluctuate, their tactics may change and the effectiveness of their actions might vary. But the movement is forcing the news media to focus on some frequently neglected issues. It’s also giving birth to new forms of political participation and engaging a whole new generation of citizens — precisely the kind of young people so often accused of apathy.


Translated from the original French by Jamie McLennan. © 2011 Gaston Murdock

Two solitudes, deux perspectives?

Avez-vous récemment éprouvé un sentiment de «déjà vu»? Ça m’est arrivé ce matin en ouvrant ma boîte aux lettres.  Le dernier numéro de l’Actualité s’y trouvait et la couverture semblait vaguement familière. Elle annonçait un dossier spécial sur les indignés.

Ah mais oui, bien sûr! Le cousin anglophone du magazine, le célèbre Maclean’s, aborde aussi la question. La comparaison est inévitable parce que les deux principaux périodiques d’affaires publiques canadiennes ont le même format, le même propriétaire, et traitent d’un même sujet incontournable.

Pourtant, l’angle est différent. La photographie de Maclean’s représente les indignés comme une masse anonyme de protestataires nocturnes armés de pancartes injurieuses.  Dans l’équivalent québécois, un séduisant jeune barbu vous sourit, cappuccino à la main, et campe dans un charmant décor automnal. C’est peut-être votre barista favori.

Le contenu est tout aussi différent. Alors que le dossier de l’Actualité présente une vision équilibrée des occupants et de leurs revendications, l’article d’Andrew Coyne adopte une ligne éditoriale bien campée. Il reproche aux occupants d’être envieux, d’attaquer la méritocratie canadienne et d’ignorer la science économique.

Le contraste entre les deux magazines reflète peut-être la culture plus social-démocrate de la Belle Province, mais rappelons quand même que le premier élu du pays à ordonner l’expulsion des occupants est Régis Labeaume, le maire de Québec.

En français comme en anglais, les deux dossiers sont à lire. Le mouvement des indignés réagit à un réel problème, celui des inégalités sociales.  Le nombre et l’enthousiasme des membres peuvent fluctuer, les tactiques peuvent changer et varier en efficacité, mais le mouvement force les médias à aborder des questions souvent négligées, il propose de nouvelles formes de participation politique et il politise une nouvelle génération, celle que l’on accuse souvent d’être apathique.

Vers un troisième mandat libéral?

L’état d’âme des Ontariens

Vous souvenez-vous de ma première analyse des intentions de vote en Ontario? C’était encore l’été, les gens étaient politiquement insouciants et le lieutenant-gouverneur n’avait pas encore convoqué les électeurs aux urnes. À ce moment, les données prévoyaient un balayage conservateur. Les libéraux étaient dans l’eau chaude.

Après deux semaines de campagne, la situation a évolué. Du moins, c’est ce que suggèrent les trois derniers sondages publics (Harris-Decima, Nanos, et Ipsos-Reid). Ajustons les résultats moyens de ces trois sondage selon la taille de leur échantillon respectif. Ce calcul accorde 38% des intentions de vote aux libéraux, 34% aux conservateurs, 24% aux néo-démocrates et 3% aux verts.

Puisque la différence entre les appuis des Grits et des Tories tombe à l’intérieur de la marge d’erreur, nous pouvons considérer que les deux partis sont maintenant nez à nez. C’est une remontée significative des libéraux au détriment des conservateurs. Quant aux néo-démocrates ontariens, ils semblent au beau fixe, en dépit du capital de sympathie généré par le décès du leader fédéral, Jack Layton.

La montagne accouche d’une souris

En utilisant encore une fois ma méthode rudimentaire de projection de sièges, ces intentions de vote se traduisent par une situation politique presque inchangée.  Après quatre semaines de campagne, l’Ontario se retrouverait avec un troisième gouvernement libéral majoritaire, avec une opposition officielle conservatrice et une carte électorale largement intacte. À peine une douzaine de circonscriptions changeraient de partis.

Ainsi, les libéraux ne gagneraient aucune nouvelle circonscription et en perdraient une dizaine. Les principaux bénéficiaires de cette usure du pouvoir seraient les néo-démocrates. Ils pourraient conquérir des comtés dans la capitale fédérale (Ottawa Centre), à Toronto (Davenport, York South-Weston) et dans le Nord de la province (Algoma-Manitoulin, Thunder Bay-Atikokan, Thunder Bay-Superior North, Timiskaming-Cochrane).

Le Parti conservateur serait le grand perdant de ces élections. Il devrait préserver ses comtés actuels et faire des gains, par la peau des dents, dans Barrie, Eglinton-Lawrence, Kitchener-Conestoga et Nipissing, mais ce serait une mince consolation. En ne détenant qu’une trentaine de sièges à Queen’s Park, Tim Hudak perdrait sa chance de gouverner la province et se verrait confiner au poste de Leader de l’Opposition officielle. Ses militants pourraient aussi lui montrer la porte de sortie.

Comprendre la remontée libérale

Comment expliquer cette remontée significative des libéraux dans les intentions de vote?  En science politique, le choix des électeurs est généralement expliqué par quatre facteurs:

  1. la loyauté à l’égard d’un parti politique (une habitude acquise en famille),
  2. la perception des chefs de parti (leadership, compétence, intégrité, empathie), 
  3. la comparaison des plateformes électorales en fonction des intérêts personnels (calcul coût-bénéfice), et
  4. la perception du bilan économique du gouvernement sortant (surtout à l’égard de l’emploi).

L’importance relative de ces différents facteurs varie selon les circonstances. Dans le cas actuel, c’est probablement la perception des chefs qui a changé le plus rapidement dans les dernières semaines.

Après le congé de la Fête du travail, la publicité électorale s’est intensifiée. Elle a rejoint un public plus large et plus attentif.  Les camps libéraux et conservateurs ont tous deux diffusé des publicités négatives, mais avec des impacts différents. En effet, il est plus facile de démoniser un politicien lorsqu’il est relativement inconnu et que son image est encore malléable. D’ailleurs, les données de Nanos sur la perception des chefs confirment que les attaques ont porté un coup plus dur à Hudak qu’à McGuinty.

Pourtant, la propagande politique n’expliquent pas tout. Le chef conservateur est l’artisan de son propre malheur. Il a terni son image en critiquant la promesse libérale d’un crédit d’impôt pour l’embauche d’immigrants qualifiés. Ce projet pose quelques problèmes, j’en conviens, mais en le présentant comme un « plan d’action affirmative pour les travailleurs étrangers », Hudak a frisé la xénophobie et violé les normes de la culture politique ontarienne. Cette manœuvre l’associe aux tactiques polarisatrices d’un Mike Harris plutôt qu’à la politique rassembleuse des Leslie Frost, John Robarts et Bill Davis. Elle a pu plaire à une frange déjà gagnée au Parti conservateur mais elle pousse les indécis dans les bras du Parti libéral.

Andrea Horwath s’est bien tirée d’affaire jusqu’à maintenant. Les électeurs qui la connaissent la perçoivent comme une personne empathique et intègre mais elle doit maintenant faire valoir ses qualités de leadership et sa compétence à gouverner. Le débat des chefs sera donc crucial pour la cheffe du NPD.

Pas si vite…

Je dois résister à la tentation d’analyser à l’excès. La campagne vient à peine de prendre son envol et une importante tranche de l’électorat reste volatile. La projection de siège indique des luttes serrées (≤ 5 % de différence) dans environ un tiers des circonscriptions. Rien n’est encore joué. Restez à l’écoute!

Pour une rentrée scolaire sans ségrégation religieuse

Quatre façons de compliquer la rentrée scolaire

Si vous avez des enfants, inutile de vous rappeler que la rentrée scolaire est arrivée. Vous avez déjà englouti des sommes folles pour les fournitures scolaires et les vêtements de vos petits anges. Vous avez probablement rencontré plusieurs enseignants et réglé les nombreux détails de l’inscription.

Une tracasserie supplémentaire se présente si vous habitez l’Ontario. Votre progéniture fréquentera-t-elle une école du réseau 1) francophone publique, 2) francophone catholique, 3) anglophone publique ou 4) anglophone catholique?

Ne riez pas. Les contribuables ontariens financent bel et bien quatre systèmes scolaires distincts. Vous pouvez l’imaginer, ce morcellement pose de sérieux problèmes de gestion. Les chevauchements de ces multiples réseaux coûteraient près de 500 million de dollars par année.

Cela provoque des situations absurdes. Lorsque le nombre d’enfants décline dans une petite communauté, cela cause souvent une sous-occupation à la fois dans l’école publique et dans l’école catholique. Au lieu de regrouper tous les élèves dans une seule école commune, les conseils scolaires se voient alors forcés de fermer toutes les écoles locales. Ce sont les enfants qui en subissent les conséquences. Ils sont séparés de leurs amis de quartier et se voient imposer de longs trajets quotidiens en autobus.

Une atteinte à l’égalité et à la liberté de conscience

Je ne plaiderai pas pour un système unique. L’éducation de langue française est essentielle pour la survie de la minorité francophone. C’est un élément central du pacte fondateur canadien et le résultat de la longue lutte historique des Franco-Ontariens. En revanche, la ségrégation religieuse n’est pas indispensable. Il y a d’autres endroits que l’école pour apprendre les dix commandements. La grande majorité des parents dans la grande majorité des pays occidentaux transmettent leur foi en privé.

En fait, il y a d’importants principes qui militent pour la déconfessionnalisation des écoles ontariennes. Pourquoi financer les Catholiques mais exclure les Musulmans, les Juifs ou les Protestants? La pratique est foncièrement discriminatoire. Elle attaque aussi la liberté de conscience de sept millions de non-catholiques en les forçant à subventionner les enseignements du Vatican, tout en leur empêchant d’être embauché dans ce même réseau scolaire.

La Commission des droits de l’homme de l’ONU a dénoncé cette iniquité à deux reprises, en statuant que le système scolaire ontarien viole le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Nous nous retrouvons ainsi dans le même club que la Corée du Nord, le Soudan et la Chine.

Quand les évêques s’en mêlent

Ce qui aggrave les choses, c’est que les réseaux catholiques abusent fréquemment de leurs privilèges. Ils forcent leurs enseignants à se référer à la Bible et au Catéchisme dans les cours de chimie et de biologie et ils empêchent leurs pupilles de s’exprimer s’exprimer librement sur la question de l’avortement.

Le plus décevant, c’est peut-être l’insensibilité des écoles catholiques à l’égard de leurs élèves gais et lesbiens. On se rappellera que le Conseil de Durham s’est battu bec et ongle pour interdire à l’un de ses étudiants d’assister au bal de fin d’étude en compagnie de son amoureux. Plus récemment, le Conseil scolaire de Halton et l’école St. Joseph de Mississauga interdisaient aux élèves gais et lesbiens de former des groupes de support. Le Conseil de Dufferin-Peele a poussé le ridicule jusqu’à censurer les images d’arc-en-ciel, jugées «trop politiques».

Pis encore, le Toronto District Catholic Board vient d’adopter une résolution qui défie l’esprit de la directive d’équité et d’inclusion du Ministère de l’éducation en stipulant que « lorsqu’il y a un conflit apparent entre les droits confessionnels et d’autres droits, le conseil favorisera la protection des droits confessionnels». C’est ainsi que des dispositions adoptées en 1867 pour protéger une minorité sont perverties pour harceler une autre minorité.

Neutralité de l’État et intégration citoyenne

Je ne veux quand même pas pointer les Catholiques du doigt. Toutes les religions ont leurs caprices. C’est le principe même d’une école à la fois publique et religieuse qui est aberrant.

L’État ne peut sanctionner un crédo particulier. Il doit surplomber les innombrables visions rivales de la vie bonne. Pour que chacun puisse vivre selon ses convictions particulières, l’État ne peut promouvoir que les grands principes nécessaires au vivre-ensemble, à la démocratie et à la liberté.  L’éducation publique ne saurait servir à l’endoctrinement sectaire.

Le système actuel nuit aussi à l’intégration des nouveaux Canadiens. La province qui accueille le plus d’immigrants est aussi celle qui sépare ses enfants le plus gravement, en multipliant les ghettos scolaires. En quoi cette ségrégation religieuse contribue-t-elle à la formation d’une citoyenneté commune?  Insensée pour la majorité anglophone, cette mesure est suicidaire pour la minorité francophone. Les Franco-Ontariens ne peuvent se permettre de diluer leurs ressources et d’éparpiller leurs enfants.

L’immobilisme des partis politiques

La saine administration, les droits de la personne, le respect des minorités et l’intégration des immigrants sont autant de bonnes raisons de mettre fin à la ségrégation religieuse. Sondage après sondage, les Ontariens confirment leur appui à cette solution. Pourtant, la question reste taboue. À quelques jours de la campagne électorale provinciale, les chefs évitent le sujet comme la peste. Scrutez les plateformes politiques à la loupe: aucune n’y fait allusion.

L’article 93 de la Loi constitutionnelle de 1867 protège le réseau catholique, c’est bien vrai, mais rien n’empêche l’Ontario de procéder à un amendement bilatéral avec Ottawa. La procédure est légitime, simple, et a été utilisée par le Québec et par Terre-Neuve-et-Labrador. Non, les obstacles ne sont pas légaux, mais politiques. En Ontario, la question des écoles séparées a été explosive en 1985 et en 2007 et les trois grands partis favorisent maintenant le statuquo.

Le Parti Conservateur est l’allié traditionnel des groupes religieux et il ne peut heurter cette base électorale en défendant la laïcité. John Tory croyait avoir trouvé une solution équitable lors des dernières élections, en promettant de financer les écoles de toutes les religions. La proposition a provoqué un tollé qui a largement contribué à sa défaite électorale. Son successeur, Tim Hudak, a bien appris la leçon et évite scrupuleusement le sujet.

Depuis le règne de Mitchell Hepburn, les Libéraux bénéficient habituellement du vote catholique. Ils appuient donc le système actuel. L’administration McGuinty a élaboré une excellente politique d’équité et d’inclusion dans les écoles mais n’a pas osé l’imposer aux écoles récalcitrantes. Quand à Andrea Horwath, elle se montre tout aussi réticente, peut-être à cause de l’influence des syndicats d’enseignants catholiques au sein du NPD.

La ségrégation religieuse de nos enfants est onéreuse, rétrograde et inéquitable. Il est grand temps de déconfessionaliser les écoles anglophones et francophones de l’Ontario. Les politiciens tenteront à tout prix d’éviter le sujet. À nous de les interpeller pendant cette campagne électorale.

Provincial elections: will Ontario put all its eggs in one basket?

If current trends continue, the next Ontario government will be a Conservative majority.

But with ten weeks until voting day, the election outcome is far from assured. As we’ve seen with previous Ontario and federal elections, campaigns matter, and there’s many a slip ‘twixt cup and lip. It’s still possible for the Dalton McGuinty Liberals to stage a comeback and win a third term, but they will need to rethink their strategy.

Right now, the Forum Research poll published on July 30 reveals a strong Conservative lead. Of the 2,256 Ontarians surveyed on July 27 and 28, 38% intend to cast their ballots for the Conservatives, 28% will vote Liberal, 24% support the NDP and 7% are Green voters. These results are accurate to within 2.8%, 19 times out of 20.

How would this particular provincial poll translate into seats at Queen’s Park? The research firm doesn’t provide any answers, but we can attempt a projection based on a rough model. First, subtract current voting intentions from the election results of each party in 2007. This gives an idea of the direction opinion is moving in the province: +7.23 (NDP), +6.38 (CON), -1.02 (GP) and -14.25 (LIB). Apply these current trends to the 2007 results in each district, and voilà, we have our seat projection.

The details are available here, and they’re pretty interesting. They predict the Conservatives in a majority government with 64 seats, the Liberals reduced to 26 seats and the New Democrats gaining 17.

According to this model, Tim Hudak and Andrea Horwath would handily win their districts, but Dalton McGuinty would have trouble getting elected. The Liberals would lose most of their current cabinet members, including Leona Dombrowsky (Education Minister), Deb Matthews (Health), Kathleen Wynn (Transport) and Sophia Aggelonitis (Revenue).

On the other hand, the Conservatives would elect four star candidates: Jack McLarren (former president of the Ontario Landowners Association), Rocco Rossi (former federal Liberal organizer and Toronto mayoral candidate), Donna Skelly (a local TV host) and Simon Nyilassi (CEO of Caldwell, an investment company).

Any Conservative win would be at the expense of the Liberals. Gains would be made:

  • in the 905 region (Ajax-Pickering, Oak Ridges-Markham, Richmond Hill, Bramalea-Gore-Malton, Mississauga South, Mississauga Erindale, Brampton-Springdale, Brampton West, Etobicoke Centre, Etobicoke-Lakeshore, Pickering-Scarborough East, Scarborough Southwest, Scarborough-Guilwood);
  • in the North of Toronto (Don Valley West, Eglinton-Lawrence, Willowdale, York Centre);
  • in Ottawa and the East of the province (Ottawa South, Ottawa West-Nepean Ottawa-Orleans, Northumberland-Quinte West, Prince Edward-Hastings Stormont-Dundas-South Glengarry)
  • in Kitchener and the Centre-West of the province (Guelph, Huron-Bruce, Kitchener Centre, Kitchener-Conestoga, Perth Wellington, Wellington-Halton Hills).

The New Democrats would retain all their current seats and gain four new districts in the North of the province (Algoma-Manitoulin, Thunder Bay-Atikokan, Thunder Bay-Superior North, Timiskaming-Cochrane). They’d pick up two more in Toronto (Davenport, South York -Weston), and could also take Ottawa Centre from the Liberals.

A majority of provincial districts would thus align with their federal riding counterparts. In Toronto, the polarization that played out in last municipal election might be repeated, with urban areas supporting centrist or progressive platforms and the suburbs voting for right-wing candidates. These projections paint a picture of a three-pronged right-wing hegemony in the Toronto, Ontario and Canadian governments.

But this model is pretty rudimentary, and it’s not perfect. It doesn’t take into account the electoral advantage usually enjoyed by party leaders, former ministers, incumbents or star candidates. In addition, the data shows a pretty narrow margin of victory (<5%) in more than a quarter of the districts. That leaves plenty of room for local conditions and plain uncertainty to have a profound influence.

Nevertheless, this analysis raises alarm bells. In Canada, all levels of government have considerable power, but federalism maintains a system of checks and balances. It allows ambition to counteract ambition and limits the abuse and corruption that inevitably results from the concentration of power. By electing three levels of government with same conservative agenda, Ontarians would drop this counterweight. They’d be putting all their eggs in the one basket.

Will Tim Hudak join Steven Harper and Rob Ford on their fishing trip next summer? Ontario voters have until October 6 to decide.

 


Translated from the original French by Jamie McLennan. © 2011 Gaston Murdock

Élections provinciales: les Ontariens mettront-ils tous les oeufs dans le même panier?

Si la tendance se maintient… le prochain gouvernement de l’Ontario sera conservateur et majoritaire.

À dix semaines des élections provinciales, cette situation stratégique est loin d’être coulée dans le béton.  Les dernières élections ontariennes et fédérales ont démontré que les campagnes électorales comptent et qu’elles peuvent réserver des surprises. Il est encore possible pour les libéraux de Dalton de McGuinty de renverser la vapeur et de remporter un troisième mandat, mais ils devront donner un sérieux coup de barre.

Pour l’instant, le sondage Forum Research publié le 30 juillet révèle une solide avance conservatrice. Chez les 2256 Ontariens interrogés le 27 et le 28 juillet, 38% ont l’intention de voter conservateur, 28% pour les libéraux, 24% pour les néo-démocrates et 7% pour les verts. Ces données sont exactes à plus ou moins 2.8% 19 fois sur 20.

Comment ces intentions de vote provinciales se traduiraient-t-elles en sièges à Queen’s Park? La firme de sondage n’offre pas de réponse, mais risquons une projection basée sur un modèle grossier. Soustrayons les intentions de vote actuelles des résultats provinciaux de chaque parti lors les élections de 2007. Cela donne une indication du mouvement d’opinion dans la province : +7,23 (NPD), +6.38 (CON), -1.02 (PV) et -14,25 (LIB).  Appliquons ces tendances aux résultats de 2007 dans chaque circonscription et voilà, nous obtenons une projection de sièges.

Les détails sont disponibles ICI, et ils sont fort intéressants. Ils prédisent un gouvernement conservateur majoritaire détenant 64 sièges, des libéraux réduits à 26 sièges et des néo-démocrates grimpant à 17 sièges.

Selon ce modèle, Tim Hudak et Andrea Horwath se feraient élire sans encombre, mais Dalton McGuinty aurait du fil à retordre dans sa propre circonscription. Les libéraux perdraient la majorité des membres du Cabinet actuel, incluant Leona Dobrowsky (ministre de l’Éducation), Deb Matthews (Santé), Kathleen Wynn (Transports) et Sophia Aggelonitis (Revenu).

En contrepartie, les conservateurs réussiraient à faire élire quatre candidats vedettes : Jack McLarren (l’ancien président du Ontario Landowners Association), Rocco Rossi (l’ancien organisateur libéral fédéral et candidat à la mairie de Toronto), Donna Skelly (une animatrice de télévision locale) et Simon Nyilassi (le PDG de la société d’investissement Caldwell).

Les conquêtes conservatrices se feraient au détriment des libéraux. Elles se concentreraient:

  • dans les villes de la Couronne de Toronto (Ajax-Pickering, Oak Ridges-Markham, Richmond Hills, Bramalea-Gore-Malton, Mississauga South, Mississauga Erindale, Brampton-Springdale, Brampton West, Etobicoke Centre, Etobicoke-Lakeshore, Pickering-Scarborough East, Scarborough Southwest, Scarborough-Guilwood);
  • dans le Nord de Toronto (Don Valley West, Eglinton-Lawrence, Willowdale, York Centre);
  • à Ottawa et dans l’Est de la province (Ottawa South, Ottawa West-Nepean, Ottawa-Orleans, Northumberland-Quinte West, Prince Edward-Hastings, Stormont-Dundas-South-Glengarry)
  • à Kitchener et dans le Centre Ouest de la province (Guelph, Huron-Bruce, Kitchener Centre, Kitchener-Conestoga, Perth Wellington, Wellington- Halton Hills).

Les néo-démocrates conserveraient tous leurs sièges actuels et gagneraient quatre nouvelles circonscriptions dans le Nord de la province (Algoma-Manitoulin, Thunder Bay-Atikokan, Thunder Bay-Superior North, Timiskaming-Cochrane ) et deux à Toronto (Davenport, York South-Weston). Ils pourraient aussi arracher Ottawa Centre aux libéraux.

Une majorité des circonscriptions provinciales s’aligneraient donc sur les circonscriptions fédérales. Le clivage observé à Toronto lors des élections municipales pourrait aussi se reproduire, alors que le centre-ville appuierait des plateformes centristes ou progressistes tandis que la banlieue voterait à droite. Ces projections suggèrent donc une triple hégémonie de la droite sur les gouvernements torontois, ontarien et canadien.

Le modèle utilisé ici est rudimentaire et doit être pris avec un grain de sel. Il ne tient pas compte de l’avantage électoral dont bénéficient habituellement les chefs de parti, les anciens ministres, les candidats sortants ou les candidats vedettes. De plus, les données révèlent une marge de victoire étroite (<5%) dans plus du quart des circonscriptions. Cela laisse beaucoup de place aux facteurs locaux et aux impondérables.

L’analyse sert quand même de signal d’alarme. Notre système politique confère énormément de pouvoirs aux gouvernants et le fédéralisme est leur principal contrepoids. Il permet à l’ambition de freiner l’ambition et limite les abus et la corruption qui résultent invariablement de la concentration du pouvoir.  En élisant trois niveaux de gouvernements animés par un même agenda conservateur, les Ontariens perdraient ce contrepoids et mettraient tous leurs œufs dans leur même panier.

Tim Hudak se joindra-t-il à l’expédition de pêche de Steven Harper et de Rob Ford l’été prochain? Les électeurs Ontariens ont jusqu’au 6 octobre pour y réfléchir.

The Best Canadian Political Books: In French Too

Have you ever seen a samara floating on the wind? No, it’s not an exotic bird. It’s the maple seed that spins like a mini-helicopter as it flies through the air. Samara is also the name of a non-profit organization that disseminates ideas on the participation of citizens and journalists in Canadian democracy.

This past Canada Day, Samara launched an open contest to find the best Canadian political books of the past 25 years. A self-confessed bookworm, I jumped at the chance to submit my suggestions and then awaited the list’s unveiling with bated breath.

A tempest in a teapot?

I must confess I was a bit disappointed when the list of finalists was announced. Certainly, it contains important works, but with the notable exception of Stephen Clarkson, none of the authors are political scientists. Have the ivory towers of academia really produced nothing worthwhile since 1986? Why was Vincent Lemieux and Will Kymlicka overlooked, for instance?

But even more perplexing is the absence of a single French title. Jean-François Lisée was quick to jump on this omission, citing the list as further evidence of the “de-Quebecisation of Canada”. Lisée is a former advisor to Parizeau and Bouchard, and he sees any gap between the two solitudes as further justification for Quebec sovereignty. He quipped: “It’s asking a lot of Toronto-based Canadian juries to feign interest in Quebec and to do so convincingly. We’re so far away….”

In an attempt to be a bit more… constructive, I arranged a meeting with the co-founder and Executive Director of Samara, Alison Loat, to get better understanding of their selection process. Surprise! The list wasn’t generated by a group of misinformed, anglocentric pundits after all. It was actually created through a popular vote using social media. Samara is a young organization, and its website is still unilingually English. This explains the paucity of academic works and the lack of French titles. So much for the anti-Quebec conspiracy.

Embarrassment of riches

In an effort to “bridge the solitudes,” I took the liberty of developing my own list of political books published in French. My first draft had more than 150 titles , so I decided I needed to set some stringent criteria. The books had to:

  1. Contribute to the understanding of the key issues, players and institutions that affect all of Canada.
  2. Display originality of thought.
  3. Possess high-quality and extensive research and compelling arguments.
  4. Be politically or academically influential.
  5. Be written in an accessible style suitable for a general readership.

After much gashing of teeth, I whittled my list down to 13 titles.  I guess that’s my lucky number.

Defining the Quebec nation

It seems fitting to start with Genesis, or rather, Genèses:

  • BOUCHARD, Gérard, (2000), Genèse des Nations et Cultures du Nouveau Monde, Montreal: Boréal. Translated by Michelle Weinroth and Paul Leduc Browne as The Making of the Nations and Cultures of the New World: An Essay in Comparative History.
  • DUMONT, Fernand, (1993), Genèse de la société québécoise, Montreal: Boréal.

These historical books recount the building of Quebec’s identity. They show how a handful of French “habitants” come to be defined first as Canadians, then as French-Canadians and finally as Québécois.

We learn of the events that shaped the province’s political culture and left their mark on the federation.

Interestingly, these two influential authors present different sides to Quebec’s origin story. Dumont, a noted sociologist, examines the province’s cultural and ethnic roots. Bouchard is the brother of the former Quebec Premier and co-chair of the much-discussed Commission on reasonable accommodation. An historian, he offers a more civics-based  perspective on Quebec. Today, political discourse in la Belle Province seems to be dominated by a synthesis of both approaches.

Canada-Quebec relations

The following works deal more directly with relations between Quebec and Canada:

  • BURELLE, André, (1995), Le Mal canadien. Essai de diagnostic et esquisse d’une thérapie, Montreal: Fides.
  • DION, Léon, (1995), Le duel constitutionnel Québec-Canada, Montreal: Boréal, 1995.
  • GAGNON, Alain-G. (2008), La Raison du plus fort: plaidoyer pour le fédéralisme multinational. Montreal: Québec-Amériques. Translated as The Case for Multinational Federalism: Beyond the All-Encompassing Nation.
  • PARIZEAU, Jacques, (1997), Pour un Québec souverain. Montreal: VLB. Translated by Robin Philpot as An Independent Quebec: The Past, the Present and the Future.
  • PELLETIER, Benoît, (2010), Une certaine idée du Québec : parcours d’un fédéraliste de la réflexion à l’action. Québec: Presses de l’Université Laval.

It’s instructive to read Parizeau’s sovereignist speeches alongside those of the federalist Stéphane Dion — two former academics who entered public life to defend opposing ideals. The other works lie somewhere between these two extremes. They criticize the 1982 Constitution but argue for a renewed federalism to better accommodate Canada’s duality (Gagnon, Pelletier, Dion L.). It’s worth noting the different visions of Dion père and Dion fils.  I also recommend two books available in French translation: Un Pays à refaire (Misconceiving Canada) by Kenneth McRoberts and La Voie canadienne (Finding Our Way by Will Kymlicka.

Biographies

If you want to explore the human element in Canadian and Quebec politics, I suggest:

  • GODIN, Pierre, (2007), René Lévesque: un homme et son rêve. Montreal: Boréal.
  • LISÉE, Jean-François, (1994), Le tricheur et Le naufrageur. Robert Bourassa et les Québécois.  2 volumes. Montréal: Boréal. Abridged and translated by Simon Horn, Wanda Taylor and Robert Chodos as The Trickster Robert Bourassae and the Quebecers, 1990-1992.

Quebec has its own political celebrities, both revered and reviled. I’m thinking of Henri Bourassa, Maurice Duplessis, Lionel Groulx, André Laurendeau, Wilfrid Laurier, Jean Lesage, Honoré Mercier, Brian Mulroney, Joseph Papineau, Jacques Parizeau and Pierre Elliott Trudeau. These towering figures have all been the subjects of numerous biographies, but I’m a bit partial to René Lévesque’s. The book I’m suggesting is actually the condensed version of a monumental four-volume work. It paints a picture of an imperfect, charming and complex Lévesque, taking us inside one of the most fascinating periods in Canadian political history.

Lisée’s book isn’t a biography per se, but it focuses on Robert Bourassa and his political journey following the failure of Meech Lake. It describes the clever and often misleading manoeuvres of the federalist Premier as he attempts to stem the largest sovereignist tide in Canadian history. The book is well researched and provides a window into the mechanisms of power in Quebec City. It garnered a lot of attention when it was first published, and provided ammunition for the Yes vote leading up to the 1995 referendum. Since then, Lisée has emerged as an éminence grise of the Parti Quebecois. It’s a compelling read.

Current Issues

Finally, three books on key social issues:

  • MACLURE, Jocelyn et Charles TAYLOR, (2010), Laïcité et liberté de conscience. Montreal: Boréal. Translated by Jane Mary Todd as Secularism and Freedom of Conscience.
  • MARTEL, Marcel et Martin PAQUET, (2010), Langue et politique au Canada et au Québec. Montreal: Boréal.
  • DUPUIS, Renée, (2001), Quel Canada pour les Autochtones? La fin de l’exclusion. Montreal: Boréal. Translated by Robert Chodos and Susan Joanis as Justice for Canada’s Aboriginal Peoples.

After over 400 years of cohabitation in Canada, Aboriginal peoples and European descendants continue to live under a cloud of conflict. Renée Dupuis explores the long-time marginalization of our First Nations: the tyranny of British rule, the reservation system, the destruction of traditional ways of life and governance, the nightmare of residential schools and the late acquisition of the right to vote. She recommends several legal and political solutions — including self-government — to improve Aboriginal peoples’ living conditions.

It’s been argued that politics in Britain are entwined with class struggle and that American political life is dominated by questions of race. Canadian politics, meanwhile, can be seen as a face-off between two linguistic groups. These are all generalizations, of course, but you can’t begin to understand Canada without acknowledging a simple fact: in this country, we have a French-speaking minority that is itself a majority in one of our ten provinces. This has made all the difference to our history, and explains a lot of our current issues. Marcel Martel and Martin Pâquet’s superb historical summary examines this fundamental tension. It illustrates the mobilizing power of linguistic issues across the country, from the British Conquest to the most recent Supreme Court decisions.

The concept of ethnic and religious accommodation provoked heated debates on the place of the burka, the kirpan and the eruv in this country. It raises important questions for Quebec, Canada and any place immigration plays a major role. Should we impose codes of behaviour that aim to protect our citizens, or should we defer to freedom of conscience? In other words, should our model of integration be liberal or republican, in the classic sense of the words? Taylor, one of Canada’s most important thinkers and the former co-chair of the Bouchard-Taylor Commission, explores the issue with his colleague, the philosopher Jocelyn Maclure. A eloquent and illuminating work.

And that’s my list. But you, what are your desert-island political books (en français)?


Translated from the original French by Jamie McLennan. © 2011 Gaston Murdock

La politique canadienne: en français dans le texte


Avez-vous déjà observé le vol d’une samare? Non, ce n’est pas un volatile exotique. Il s’agit plutôt de la graine ailée de l’érable qui tournoie comme un hélicoptère en se laissant emporter aux quatre vents. C’est aussi le nom d’un organisme à but non-lucratif, Samara, qui cherche à diffuser des idées sur la participation des citoyens et des journalistes à la démocratie canadienne.

À l’occasion de la Fête du Canada, Samara lançait un concours pour trouver les meilleurs ouvrages politiques canadiens des 25 dernières années. En bibliophile compulsif, j’ai immédiatement mordu à l’hameçon, soumettant mes propres suggestions et attendant avec impatience le dévoilement des bouquins choisis.

Une tempête dans un verre d’eau?

Je l’avoue, la liste des finalistes m’a un peu déçu. Elle propose des œuvres de grande qualité, certes, mais elle ne compte aucun politologue, à l’exception notable de Stephen Clarkson. Les experts universitaires auraient-ils trimés en vain pendant un quart de siècle? Pourquoi ignore-t-on les contributions magistrales de Vincent Lemieux ou Will Kymlicka, par exemple?

Plus choquant encore, la liste ne comprend aucun titre en français. Cette lacune a rapidement été signalée par Jean-François Lisée et citée comme une preuve supplémentaire de la «déquébécisation du Canada». Pour l’ancien conseiller des premiers ministres Parizeau et Bouchard, il va sans dire que la bifurcation des deux sociétés justifie la souveraineté du Québec. Il ironise: « c’est beaucoup demander aux jurys canadiens basés à Toronto de faire semblant de s’occuper du Québec, puis de le faire avec compétence. Nous sommes si loin…».

Dans une optique un peu plus constructive, j’ai rencontré la cofondatrice et directrice générale de Samara, Alison Loat, pour mieux comprendre son palmarès. Surprise! La liste n’est pas le produit d’un groupes d’experts ignorants ou anglocentriques. Elle résulte simplement d’une consultation populaire dans les médias sociaux. Puisque Samara est une organisation récente, son site web n’est pas encore traduit dans la langue de Molière. Voilà qui explique l’absence d’ouvrages savants ou rédigés en français. Point de complot anti-québécois donc.

L’embarras du choix

Dans un modeste effort pour «rapprocher les solitudes», j’ai élaboré ma propre liste de bouquins politiques publiés en français. La première ébauche comptant plus de 150 titres, je me suis fixé des critères de sélection plus stricts. Les voici:

  1. Contribution à la compréhension des principaux enjeux, acteurs et institutions qui touchent l’ensemble du Canada.
  2. Originalité des idées.
  3. Qualité et étendue de la recherche et de l’argumentation
  4. Influence politique ou universitaire de l’ouvrage
  5. Élégance de l’écriture et facilité d’approche pour le grand public.

Après plusieurs ratures et de bien cruelles trahisons, j’en suis venu à 13 titres. On ne pourra pas m’accuser de superstition!

Définir la nation québécoise

En toute logique, commençons par la Genèse, ou plutôt, les genèses:

  • BOUCHARD, Gérard, (2000), Genèse des Nations et Cultures du Nouveau Monde, Montréal: Boréal.
  • DUMONT, Fernand, (1993), Genèse de la société québécoise, Montréal: Boréal.

Ces essais historiques racontent la construction de l’identité québécoise. On voit comment une poignée «d’habitants» français en viennent à se définir successivement comme Canadiens, Canadiens français, puis Québécois. On découvre les évènements qui ont forgé la culture politique de la province et ont marqué la fédération.

Notons que ces deux auteurs influents présentent des conceptions opposées de la nation québécoise. Dumont, un grand sociologue, insiste davantage sur l’enracinement culturel et ethnique. Bouchard, frère de l’ancien premier ministre, historien et coprésident de la fameuse Commission sur les accommodements raisonnables, offre une vision plus civique de la nation. Une synthèse des deux approches semble maintenant dominer le discours dans la province.

Les rapports Canada-Québec

Les ouvrages suivants débattent plus directement des relations entre le Québec et le Canada:

  • BURELLE, André, (1995), Le Mal canadien. Essai de diagnostic et esquisse d’une thérapie, Montréal : Fides.
  • DION, Léon, (1995), Le duel constitutionnel Québec-Canada, Montréal: Boréal, 1995.
  • DION, Stéphane, (1999), Le pari de la franchise. Discours et écrits sur l’unité canadienne. Montréal : McGill-Queen’s University Press.
  • GAGNON, Alain-G. (2008), La Raison du plus fort: plaidoyer pour le fédéralisme multinational. Montréal: Québec-Amériques.
  • PARIZEAU, Jacques, (1997), Pour un Québec souverain. Montréal: VLB
  • PELLETIER, Benoît, (2010), Une certaine idée du Québec : parcours d’un fédéraliste de la réflexion à l’action. Québec : Presses de l’Université Laval.

Il est instructif de lire en parallèle les discours souverainistes de Parizeau avec les allocutions fédéralistes de Stéphane Dion. Deux anciens universitaires qui se sont engagés en politique pour défendre des idéaux opposés. Quelque part entre ces deux pôles, les autres ouvrages critiquent la constitution de 1982 mais proposent de renouveler le fédéralisme pour mieux accommoder la dualité canadienne (Gagnon; Pelletier; L. Dion). On remarquera le contraste entre les idées de Dion père et fils.  Je recommande aussi deux ouvrages disponibles en traduction française : Un Pays à refaire (Kenneth McRoberts) et La Voie canadienne  (Will Kymlicka).

Biographies

Pour une approche plus humaine de la vie politique au Canada et au Québec, je suggère:

  • GODIN, Pierre, (2007), René Lévesque: un homme et son rêve. Montréal: Boréal.
  • LISÉE, Jean-François, (1994), Le tricheur et Le naufrageur. Robert Bourassa et les Québécois.  2 volumes. Montréal: Boréal.

La Québec a canonisé son propre panthéon de personnages politiques honnis ou adulés. Pensons, par exemple, à Henri Bourassa, Maurice Duplessis, Lionel Groulx, André Laurendeau, Wilfrid Laurier, Jean Lesage, Honoré Mercier, Brian Mulroney, Joseph Papineau, Jacques Parizeau ou Pierre Elliott Trudeau. Ces figures de proue ont toutes fait l’objet de biographies, mais j’ai un faible pour celle de René Lévesque. Le bouquin suggéré condense une œuvre monumentale originellement publiée en quatres tomes. On y découvre la personnalité imparfaite, attachante et complexe de Lévesque tout en revivant de l’intérieur l’une des période les plus fascinante de l’histoire politique canadienne.

L’ouvrage de Lisée n’est pas tout à fait une biographie, mais il est entièrement consacré à Robert Bourassa et à sa politique suivant l’échec de l’Accord du Lac Meech. L’auteur décrit les manœuvres habiles et souvent trompeuses d’un premier ministre fédéraliste tentant d’endiguer la plus importante marée nationaliste de l’histoire canadienne. L’ouvrage est bien documenté et révèle la mécanique du pouvoir à Québec. Explosif lors de sa publication, le livre a contribué à l’argumentaire souverainiste avant le référendum de 1995 et Lisée est devenu une éminence grise du Parti Québécois. Une chronique passionnante.

Enjeux actuels

Finalement, trois livres sur des grands enjeux de société:

  • MACLURE, Jocelyn et Charles TAYLOR, (2010), Laïcité et liberté de conscience. Montréal : Boréal.
  • MARTEL, Marcel et Martin PAQUET, (2010), Langue et politique au Canada et au Québec. Montréal : Boréal.
  • DUPUIS, Renée, (2001), Quel Canada pour les Autochtones? La fin de l’exclusion. Montréal: Boréal.

Après plus de 400 ans de cohabitation, les peuple autochtones et les descendants des colons européens continuent de vivre des relations d’incompréhension et de conflit. Renée Dupuis nous rappelle la longue marginalisation des premiers canadiens: la tutelle britannique, le régime des réserves, la destruction des mode de vie et de gouvernance traditionnels, les écoles résidentielles et l’acquisition tardive du droit de vote. L’auteure préconise plusieurs solutions légales et politiques, dont l’autonomie gouvernementale, afin d’améliorer les conditions de vie des Autochtones.

On a parfois affirmé que la politique britannique se résume aux luttes de classe, que la politique américaine est affaire de race, alors que la politique canadienne oppose deux groupes linguistiques. Il s’agit d’une caricature, bien sûr, mais on ne peut rien comprendre au Canada si l’on ignore un fait déterminant: il y a une minorité francophone qui est majoritaire dans l’une des dix province. Cela change tout et cela explique beaucoup. La superbe synthèse historique de Marcel Martel et Martin Pâquet nous rappelle cette tension essentielle. Elle montre le pouvoir mobilisateur des questions linguistique d’un océan à l’autre, de la Conquête aux derniers jugements de la Cour suprême.

Après de vifs débat sur la burka, le kirpan ou l’érouv, l’accommodation du pluralisme ethnique et religieux pose des questions centrales pour le Québec, le Canada et tous les pays d’immigration. Doit-on imposer certaines pratiques qui visent à l’émancipation des citoyens ou faire primer la liberté de conscience? En d’autres termes, notre modèle d’intégration devrait-il être républicain ou libéral? L’un des plus grand penseur canadien, l’ancien coprésident de la Commission Bouchard-Taylor, offre ici la réflexion développée avec son collègue, le philosophe Jocelyn Maclure. Une plaquette claire et éclairante.

Et vous, quels ouvrages vous semblent essentiels?

On Canadian Values

Are you a real Canadian? If, like most voters, you didn’t vote Conservative in the last election, your values are un-Canadian.

At least, that’s what our Prime Minister thinks, if his last speech is to be believed. Addressing supporters at the Calgary Stampede, Harper said:

« Conservative values are Canadian values. Canadian values are conservative values….They always were. And Canadians are going back to the party that most closely reflects who they really are: the Conservative Party, which is Canada’s party. » Globe and Mail, July 10, 2011).

Obviously, Harper was playing to his base with these exaggerated claims. In fact, he used a similar tactic at his first caucus meeting in May, and again at the Conservative convention last June. This kind of slap on the back to partisan supporters is normal, and it shouldn’t be taken as a serious contribution to public discourse. Frankly, I’d love to see Harper stand up in the House of Commons and declare, with a straight face, that his party holds a monopoly on Canadian identity. Are we supposed to believe that today’s Conservative Party members are more Canadian than Wilfrid Laurier, Lester Pearson, Pierre Trudeau, Tommy Douglas, Norman Bethune, Nellie McClung, Agnes Macphail, Thérèse Casgrain, George Erasmus, André Laurendeau, Jean Lesage and David Suzuki?

In mingling national identity with party affiliation, the Conservatives seem to be targeting immigrants and exploiting their desire to integrate. The not-so-subtle message? You need to toe the Conservative Party line to be fully Canadian. But newcomers won’t be so easily fooled. Our rigorous citizenship test pretty much guarantees that immigrants know our country’s history better than most made-in-Canada citizens. New Canadians could remind Harper that the Liberals have governed for 84 of the 144 years of Confederation. They could also point out that it’s thanks to the NDP that we have our public health system, a treasured cornerstone of our national identity. Clearly, the Canadian spirit is too vast and too rich to be contained within a single party.

If we believe certain Manning Centre polls, Canadians are leaning to the right nowadays. But these studies should be taken with a heaping tablespoon of salt. The poll sponsor is, of course, partisan, and the chosen indicators are neither reliable nor valid. At any rate, no one can claim to know Canada’s character after only two surveys. A country’s political culture is read in its formative events, its constitution and through its institutions. It is revealed through its cultural products and in the kind of political education citizens receive. From this angle, it’s hard to accept the Conservatives as the main architect of Canada.

That being said, I’m pleased that Harper harkened back to the values of the great late Progressive Conservative Party. If he takes this political legacy seriously, he might finally break free of the Reform Party’s narrow dogma. As heir to Macdonald and Bennett, he might remember the importance of state economic intervention, which could soften his obsession with the free market. Taking a page from Borden, he would have to concede that key infrastructure should be nationalized, that income tax is a necessary evil and that it’s a good idea to fund scientific research.

Inspired by Diefenbaker, Harper might develop an appreciation for our parliamentary traditions. In following Robert Stanfield’s example, he’d recognize the importance of social programs, even in the context of budgetary restrictions. He could also turn to George-Étienne Cartier or Joe Clark to get a better grasp of our federation’s founding pact, which lays out Canada as a « community of communities ». This may persuade him to consult the provinces before embarking on any kind of Senate reform. Examining the legacy of Brian Mulroney, Harper might also decide to ratify international agreements that seek to protect the environment and prevent climate disasters.

Harper should set aside Ezra Levant, and instead read some true conservative intellectuals like W.L. Morton, Northrop Frye, Donald Creighton, George Grant and Hugh Segal. Not only would he rediscover the importance of scholarship, research and critical thinking — our Prime Minister might be surprised to find multiple references to the idea of common good among these authors’ writings. He would see that Canada is more than a collection of isolated individuals and selfish taxpayers. More than an electoral clientele. Canada is a country of people who live interdependently in deeply rooted communities

Anglophone, Francophone and Aboriginal communities have all developed their own cultures and values. They have different concepts of justice and different visions of the good life. Together, they offer citizens a wide range of rich identities to choose from. But at the same time, these groups are partners within our federation, and their values often overlap. Certain ideas and objectives are shared by all the founding communities: democracy, federalism, rule of law, respect for rights and freedoms, gender equality, the protection of linguistic and cultural minorities, the welcoming and integration of immigrants, economic redistribution between communities and social solidarity.

It is here, at this convergence, where true “Canadian values” reside. These values are not the property of the Conservative Party, or of any community in particular. Or even of Canada itself for that matter. But they explain and justify our desire to live together in a single state within North America.


Translated from the original French by Jamie McLennan (email: jamie@gastonmurdock.com), © 2011 Gaston Murdock.

Quelles valeurs canadiennes?

Etes-vous un vrai canadien? Si, comme la majorité des électeurs, vous n’avez pas voté conservateur lors des dernières élections, vos valeurs sont anti-canadiennes.

Du moins, c’est ce que suggère le dernier discours du premier ministre. S’adressant à des militants réunis à l’occasion du Stampede de Calgary, il a affirmé :

« Les valeurs conservatrices sont les valeurs canadiennes. Les valeurs canadiennes sont les valeurs conservatrices […] Elles l’ont toujours été. Et les Canadiens retournent au parti qui reflète le plus fidèlement ce qu’ils sont: le Parti Conservateur, qui est le parti du Canada »  (ma traduction, Globe and Mail, 10 juillet 2011).

Cette déclaration n’était sans doute qu’une hyperbole visant à galvaniser les troupes conservatrices. D’ailleurs, l’attaque avait déjà été employée lors du premier caucus en mai et lors de la convention de juin. Il est normal de se taper sur l’épaule entre militants, mais il ne faudrait pas prendre ce genre d’esbrouffe pour une contribution sérieuse au discours public. Je défie monsieur Harper de se lever en Chambre et d’affirmer, sans rire, que son parti détient le monopole de l’identité canadienne. Les membres en règle du PC sont-ils plus canadiens que Wilfrid Laurier, Lester Pearson, Pierre Trudeau, Tommy Douglas, Norman Bethune, Nellie McClung, Agnes Macphail, Thérèse Casgrain, George Erasmus, André Laurendeau, Jean Lesage ou David Suzuki?

En confondant l’identité nationale et partisane, les conservateurs cherchent peut-être à exploiter le désir d’intégration des immigrants. Le message subliminal, c’est qu’il faut appuyer le PC pour devenir pleinement canadien. Les nouveaux citoyens ne seront pas dupes. Après s’être préparé pour l’examen de citoyenneté, ils connaissent l’histoire du pays mieux que la plupart des citoyens natifs. Au besoin, ils pourront rappeler à monsieur Harper que ce sont les libéraux qui ont gouverné pendant 84 des 144 années de la Confédération, et que ce sont les néo-démocrates qui sont à l’origine de notre système de santé publique, un point d’ancrage de l’identité canadienne. Nul doute, l’âme des Canadiens est trop vaste et trop riche pour se laisser enfermer dans un seul parti.

S’il faut en croire certains sondages du Manning Centre, les attitudes politiques des Canadiens seraient maintenant à droite. Il faut prendre ces études avec un grain de sel. Le commanditaire est partisan et les indicateurs choisis ne sont ni fiables ni fidèles. De toute façon, la culture politique d’un État ne peut se mesurer par deux coups de sonde. Elle s’exprime aussi par les évènements formatifs de son histoire, par sa constitution et ses institutions, par sa production culturelle et par le contenu de l’éducation politique reçue par les citoyens. À cet aulne, il est difficile de présenter le Parti conservateur comme le principal artisan du Canada.

Ceci dit, je me réjouis que monsieur Harper évoque ainsi les valeurs du Parti conservateur. S’il prend cet héritage politique au sérieux, il pourra enfin dépasser les dogmes étriqués du Reform Party. Comme héritier de Macdonald et de Bennett, il se rappellera de l’importance des interventions économiques de l’État, ce qui l’aidera à tempérer son fétichisme du libre-marché. En bon successeur de Borden, il acceptera que certaines infrastructures clefs doivent être nationalisées, que l’impôt sur le revenu est un mal nécessaire et qu’il est bon de financer les sciences.

Inspiré par Diefenbaker, monsieur Harper développera peut-être une meilleure appréciation pour nos traditions parlementaires. En émulant Robert Stanfield, il verra l’importance des programmes sociaux, même dans un contexte de restriction budgétaire. Qu’il songe à George-Étienne Cartier ou à Joe Clark, et il comprendra mieux le pacte fondateur de notre fédération et percevra le Canada comme une « communauté de communautés ». Cela le forcera à consulter les provinces avant de réformer le Sénat. En examinant le bilan de Brian Mulroney, il voudra peut-être ratifier, lui aussi, les accords internationaux qui protègent l’environnement et visent à prévenir les désastres climatiques.

Qu’il mette de côté les pamphlets d’Ezra Levant et lise les vrais intellectuels de la famille conservatrice, les W.L. Morton, Northrop Frye, Donald Creighton, George Grant ou Hugh Segal. En plus de redécouvrir l’importance de l’érudition, de la recherche et de la pensée critique, notre premier ministre y trouvera de multiples références à l’idéal du bien commun. Il verra que le Canada est plus qu’un agrégat d’individus isolés, de contribuables égoïstes, ou de clientèles électorales. Le Canada rassemble des citoyens qui vivent de façon interdépendante dans des communautés enracinées.

Les communautés anglophones, francophones et autochtones du pays ont développé leur propre culture, leur propre univers de valeurs et elles offrent des conceptions différentes de la justice et de la vie heureuse. Elles proposent aux citoyens un large éventail d’identités riches de sens. En même temps, ces sociétés forment un partenariat au sein de la fédération. Il y a des recoupements de valeurs. Certains principes et objectifs sont partagés par toutes les communautés fondatrices:  la démocratie, le fédéralisme, la primauté du droit, le respect des droits et libertés de la personne, l’égalité entre les personnes des deux sexes, la protection des minorités linguistiques et culturelles, l’accueil et l’intégration des immigrants, la redistribution économique entre les communautés, la solidarité sociale.

C’est ici, dans cette confluence, que se situent les fameuses « valeurs canadiennes ». Elles ne sont pas l’apanage du Parti conservateur, ni d’une communauté particulière, ni même du Canada, mais elles expliquent et justifient notre désir de vivre ensemble dans un même État au Nord de l’Amérique.