Akerlof, la crise et les sciences humaines

J’ai exécuté une petite danse de joie quand j’ai appris que George Akerlof assisterait à la conférence du 24 mars.

Bien sûr, cela donne du lustre à notre événement. On parle ici d’un éminent économiste de Berkeley, ancien conseiller économique de Bill Clinton et co-lauréat du Prix Nobel d’économie de 2001. Ces réalisations sont assez éloquentes pour impressionner l’universitaire le plus blasé. Après des mois de confusion et d’hystérie médiatique, cette visite offre aussi la chance d’entendre un point de vue sobre et éclairé sur la tourmente économique actuelle.

Pourtant, c’est le projet scientifique qui m’enthousiasme le plus. Akerlof et Robert J. Shiller viennent de publier une plaquette stimulante intitulée Animal Spirit : How Human Psychology Drives the Economy, and Why It Matters for Global Capitalism (2009, Princeton University Press). C’est un ouvrage progressiste. Il secoue les dogmes du néo-libéralisme et réhabilite la mémoire de John Maynard Keynes. L’État peut intervenir pour le bien commun. Il doit changer ses politiques monétaires et fiscales pour affronter les défis actuels. Très obamien, tout ça.

Dépourvu des habituelles formules mathématiques, l’ouvrage est accessible aux non-économistes. Akerlof s’adresse non seulement à ses pairs, mais aux lecteurs éduqués et curieux. C’est une sorte de manifeste pour une science économique renouvelée et multidisciplinaire.

Et les « esprit animaux », que viennent-ils faire dans cette galère ?  L’expression est de Descartes, relayée par Keynes. Elle rappelle l’influence des instincts sur le comportement humain. Plus spécifiquement, elle réfère aux dimensions irrationnelles des décisions prises par les consommateurs, les travailleurs et les investisseurs.

Ainsi, le succès de la politique de relance économique dépendrait en bonne partie de l’esprit animal des acteurs. Ont-ils assez confiance pour dépenser ou injecter des capitaux ? Sont-ils indignés par les inégalités sociales, ou par la corruption et la mauvaise foi de certains PDG? Est-ce qu’ils ignorent l’inflation et cèdent à « l’illusion monétaire » ? Quels récits économiques circulent dans les médias et colonisent l’imaginaire?

On le voit, l’homo œconomicus d’Akerlof n’est pas enfermé dans la pure rationalité instrumentale. Ce n’est pas seulement un « maximisateur d’utilité », mais un être doté d’une psychologie complexe.

Akerlof s’inscrit dans la mouvance de l’économie comportementale (behavioural economics) auquelle on peut rattacher Herbert Simon, Amos Tversky et Daniel Kahneman. Cette approche explore la psychologie de l’acteur économique sous l’angle de la cognition et de l’évolution. Dans ce paradigme, la pensée résulte de l’intéraction entre une série de modules mentaux plus ou moins bien intégrés. Ces mécanismes sont l’héritage de 80,000 générations d’homo sapiens. Ils sont donc partagés par l’ensemble de l’espèce humaine et adaptés à la résolution des problèmes ancestraux du Pléistocène.

Cet héritage évolutif pose deux limites importantes. Si l’on en croit Steven Pinker, les mécanismes mentaux sont rétifs.  La socialisation et les réformes politiques ne peuvent transformer radicalement et subitement une nature humaine qui s’est façonnée pendant des myriades de générations. La gauche doit donc oublier les utopies de « l’homme nouveau » et chercher améliorer la société en harnarchant les tendances innées des individus. En prenant acte de ces limites humaines, elle doit proposer des institutions qui favorisent la coopération plutôt que le conflit, les démunis plutôt que les privilégiés. Du moins, c’est ce que suggèrent les néo-darwiniens de gauche tels que Peter Singer, Robert Trivers, Samuel Bowles et Herbert Gintis.

De même, Richard Dawkins nous rappelle que l’évolution de la pensée a été dictée par les intérêts « égoïstes » de nos gènes. Cela impose des limites à notre rationalité même. En effet, nos prises de décisions sont influencées par des impératifs génétiques qui peuvent contredire nos intérêts en tant qu’individus et que société. Le népotisme, la dilapidation, l’ethnocentrisme, la soif de domination et de prestige sont des tendances génétiquement explicables mais dangereuses. Elles menacent constamment de brouiller notre jugement. Ces distorsions sont aggravées par les capacités limitées du cerveau, par les carences en information et par les contraintes de temps. Il faudrait donc de méfier des approches de sciences sociales qui présupposent l’absolue rationalité des acteurs individuels. Public Choice, anyone ?

Les progrès de l’éthologie offrent-ils un nouveau modèle pour la science économique et pour les sciences humaines en général ? Si l’on évite les pièges du déterminisme biologique, ce n’est pas impossible.   En tout cas, les thèses et méthodes néo-darwiniennes ont inspiré des travaux fascinants dans plusieurs disciplines:

  • La psychologie (John Tooby, Leda Cosmides, David Buss, Steven Pinker, Henry Plotkin, Donald Campbell  Ann Russon)
  • Les études littéraires et culturelles (Susan Blackmore, Denis Dutton, Jonathan Gottschall, David Sloan Wilson, Ellen Dissanayake, Geoffrey Miller, Steven Brown, Joseph Caroll, Kathryn Coe, Richard Brodie, Aaron Lynch, Seth Godin, Jack Balkin, Agner Fog,  S. Jan)
  • La philosophie, l’éthique et l’épistémologie (Daniel Dennett, Peter Singer, Joshua Green, Brian Skyrms, David Hull, Stephen Toulmin, Donald Campbell, Gary Cziko)
  • La science politique (Peter Tetlock, Elinor Ostrom, Robert Axelrod, Larry Arnhart, Peter Singer, Franz De Waal, James Sidanius, Richard L. Lau, David P. Redlawsk, Paul H. Rubin, Drew Westin)
  • La sociologie et l’anthropologie (Martin Daly et Margo Wilson, Robert Wright, E. O. Wilson, Leslie White, Elman Service, Robert Carneiro, Pascal Boyer, Michael Tomasello, Peter Richerson, Robert Boyd, Donald E. Brown, Napoleon Chagnon, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, Richard Boyd, Peter Richerson, William Durham, Frank Theodor Cloak, George Murdock)
  • La science économique (Samuel Bowles, Herbert Gintis, George Akerlof, Daniel Kahneman, Amos Tversky, Richard Thaler, Paul H. Rubin, Thomas Schelling, )
  • L’histoire (Luigi Cavalli-Sforza, Jared Diamond, William Hardy McNeill, Daniel Lord Smail, Nicholas Wade).
  • La linguistique et les sciences du langage (Steven Pinker, Sue Savage-Rumbaugh, Irene Pepperberg, Jim Benson, William Greaves)

Après la vogue du postmodernisme, les tenants de ce paradigme favorisent un retour à la recherche empirique. Ils tendent à adopter l’individualisme méthodologique tout en reconnaissant les biais cognitifs et émotionnels enracinés dans la nature humaine.  Ils combinent volontiers les méthodes quantitatives et qualitatives. Ils se réfèrent souvent à la théorie des jeux et aux simulations par ordinateur. De la crise économique actuelle à l’ontologie des sciences sociales, le livre d’Akerlof lie donc les enjeux pratiques les plus urgents aux considérations scientifiques les plus élevées.  En rappelant l’importance des passions et des biais de perception, il invite les économistes à refaire connaissance avec leurs collègues des autres sciences sociales.

Terminons avec une anecdote. Je ne suis pas un monarchiste enragé, mais Elizabeth a parfois du bon. Lors de sa dernière visite à London School of Economics, Sa Gracieuse Majesté s’est enquît de l’échec des experts à prédire la crise. Le Professeur Tim Besley et ses collègues firent parvenir une respectueuse missive à Buckingham Palace où ils expliquèrent la malencontreuse situation par  « […] une défaillance de l’imagination collective chez plusieurs personnes brillantes, à la fois en ce pays et internationalement, face aux risques présentés par le système dans son ensemble. »

À l’heure où nous subissons les conséquences catastrophiques de cette stérilité analytique, les travaux d’Akerlof paraissent salutaires. Ils contribuent à réveiller l’imagination économique.

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