Les prochaines batailles pour Marja

Ce texte de Joshua Foust publié dans le New York Times du 2 mars 2010 permet de mettre en perspective la mission canadienne en Afghanistan.

Cette année encore, et pour la troisième année consécutive, des dizaines de milliers de troupes américaines sont déployées en Afghanistan avec pour mission  «d’affranchir, de maintenir et de reconstruire» les secteurs contrôlés par les Talibans. Les précédents renforts de troupe n’ont guère suffit à  maintenir et à reconstruire, alors que la coalition internationale et le gouvernement afghan ont inévitablement échoués à proposer des plans réalistes pour l’après-combat. La campagne de Marja est-elle vouée au même destin?

L’objectif stratégique de la coalition internationale en Afghanistan est «d’établir un État stable, sécuritaire, prospère et démocratique ». Ce n’est qu’en se consacrant aux difficiles étapes de reconstruction à moyen terme — aux mois et peut-être aux années qui suivront la fin des combats — que nous avons une chance de réaliser cet objectif. À cet égard, Marja présente quatre obstacles particuliers. (Divulgation: je suis analyste pour un contracteur militaire, mais ce point de vue est le mien).

Le problème des populations déplacées est le plus urgent. Pendant les semaines ayant mené à l’offensive actuelle, les autorités afghanes et américaines ont demandé aux résidents de quitter leur demeure. Plusieurs ont acquiescé. Selon les Nations Unies, des milliers de familles, représentant jusqu’à 25 000 personnes, ont évacué le secteur.

Cependant, il est difficile d’obtenir des renseignements exacts en Afghanistan, et  la coalition occidentale évalue à 200 le nombre de familles ayant fuit devant l’avancée des combats. Quoi qu’il en soit, les secouristes indiquent que les familles sont privées d’abris et d’assistance médicale aussi bien à Lashkar Gah, la capitale de la province de Helmand, qu’à Kaboul. Les maisons et les gagne-pain de plusieurs centaines d’autres résidents ont été anéantis par les combats.

Et puis, on se demande comment Marja sera gouvernée.  Le leadership occidental reste incertain de la délimitation des lieux. Selon les autorités contactées, Marja est soit un envahissant«centre urbain» de 85 000 résidents, soit une ville agricole isolée d’à peu près 50 000 âmes, soit un district de 125 000 habitants. Si Marja est un district, il n’est pas reconnu par le ministère afghan de l’Intérieur. Et si Marja est une ville, elle est forcée par la constitution d’élire un maire, et Kaboul ne saurait donc lui imposer un gouverneur.

Quel que soit le statut de Marja, le choix du nouveau «gouverneur de district», Haji Abdul Zahir, est illogique. Monsieur Zahir a vécut en Allemagne lors des 15 dernières années et n’avait jamais posé les pieds à Marja avant son arrivée, il y a deux semaines.  Il est aussi perçu comme un acolyte de Gulab Mangal, le gouverneur provincial. Le principal rival politique de Monsieur Zahir dans le secteur est Abdul Rahman Jan, un sinistre ancien chef de police dont les forces ont une si mauvaise réputation que les habitants de Marja ont demandé la protection des Talibans. Les forces internationales doivent trouver un candidat plus convenable ou tenir des élections.

L’établissement d’un bon gouvernement importerait moins si l’économie ne se traînait pas les pieds. L’opium est le socle de l’agriculture  à Marja et les nouvelles politiques antinarcotiques feront des ravages. Arrêter ou supprimer les traffiquants de drogue revient à attaquer les agriculteurs locaux. Le moment de l’offensive ne saurait être plus mal choisi: l’opium est planté en hiver et récolté au printemps, ce qui signifie que les planteurs de l’an passé perdront leur investissement.

À Helmand, l’opium est la seule façon pour les agriculteurs d’accéder au crédit. Ils contractent de petits prêts (salaam) auprès des trafiquants locaux ou des autorités talibanes. Des graines de pavots sont empruntées puis remboursées lors des récoltes d’opium. À défaut de pouvoir récolter, ils risquent de ne pouvoir rembourser, une situation on ne peut plus périlleuse.

Les organisations humanitaires occidentales ont bien distribué des semences de blé cet automne, mais elles n’ont guère assuré de suivi, et il semble que peu d’agriculteurs les aient utilisées. Cette année, les secouristes devraient se préparer à compenser les agriculteurs pour les récoltes perdues suites aux combats, et la coalition occidentale devrait aider les groupes à mettre sur pied un système de microcrédit.

Enfin, les progrès sur ces autres fronts resteront vains si les Talibans reprennent le pouvoir, ce qui signifie qu’un nombre significatif de troupes doit rester pour au moins un an. Le général David Petraeus, chef du Commandement central, a affirmé que Marja n’en était encore qu’aux salves initiales d’une campagne de 18 mois qui vise aussi à reprendre la province voisine de Kandahar, le berceau des Talibans. Kandahar est la seconde ville la plus populeuse d’Afghanistan. On peut donc assumer que des forces seront prélevées à Marja pour cette campagne.

Ce cycle commence à être familier: des troupes se déplacent dans un secteur, suppriment tous les mitrailleurs puis se transfèrent vers la prochaine grande cible en espérant laisser un gouvernement fonctionnel derrière elles. Voilà pourquoi les nombreuses communautés du Helmand central ont vu trois vagues de forces de l’OTAN en trois ans.

Il faudrait qu’au moins deux bataillons demeurer de façon permanente à Marja pour appuyer le nouveau gouvernement.  Au lieu d’établir une nouvelle base hors de la ville ou de se «transporter» dans le secteur depuis un bastion de Helmand tel que le Camp Leatherneck, ces soldats devraient vivre au coeur de la ville, prodiguant sécurité et assistance de l’intérieur. Si l’on veut vraiment adopter une stratégie contre-insurrectionnelle centrée sur les civils, il faut s’occuper de la population d’abord et avant tout.

Joshua Foust est l’auteur du blogue Registan.net sur l’Asie centrale.

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