La silencieuse mutation du Canada

Le Canada est en train de changer subtilement mais profondément, et sans débat public. Il faut orienter ce changement avant qu’il ne s’impose à nous.

Ma traduction de l’article d’Alex Himelfarb publiée dans The Mark News le 1e mars 2010.

Il ne fait nul doute que le Canada est en train de changer de façon importante, omniprésente et accélérée. Pourtant, ce changement résulte moins d’un vigoureux débat public que d’une dérive cumulative, presque imperceptible mais profondément dangereuse. Que verrons-nous quand nous dresserons le bilan des 150 premières années du Canada, en 2017? Trouverons-nous un pays fermement engagé sur le sentier que nous avons aidé à choisir, ou chercherons-nous à comprendre ce qui s’est passé — comment en sommes-nous arrivé là?

Les défis sont bien connus : assurer de bons emplois à nos enfants et petits-enfants dans une économie mondiale hypercompétitive; préserver nos ressources naturelles pour les générations futures et contribuer à lutte contre les changements climatiques; restructurer nos programmes de santé et de services sociaux pour parer à l’effondrement démographique; définir notre commune citoyenneté dans une culture mondialisée; mériter notre place à la table des nations – et au coeur des choses, mieux comprendre le rôle du gouvernement pour relever ces défis. Pourquoi ne discutons-nous pas ensemble de ces sujets?

La réponse est, en partie, qu’Ottawa n’a pas su à impliquer significativement les Canadiens dans ces débats. Plusieurs évoquent avec nostalgie les grandes politiques publiques qui ont façonné le Canada de l’après-guerre: le rapatriement et la Charte, ou l’Accord de libre échange Canada États-unis, par exemple. Ils s’en souviennent comme d’une période ou le pays a su faire face à la musique et ou, pour le meilleur ou pour le pire, le gouvernement comptait. Même sans un tel fiat créateur, un pays est toujours en mutation. Que le gouvernement oriente ce changement ou qu’il accepte de le subir, il prend une décision.

Bien des changements au Canada se produisent sans discussion. Ils arrivent par entropie, par négligence sélective et par accumulation de petites décisions, et s’ils sont moins visibles, ils n’en sont pas moins sérieux. Ils nous tombent dessus et, à moins que nous leur prêtions attention, ils nous dirigent plus que nous les dirigeons. Compte tenu des enjeux et des choix actuels, et quelles que soient nos opinions, nous ne pouvons nous permettre de tourner le dos au processus politique ni de laisser Ottawa baisser les bras. Lorsque croissent la méfiance et le cynisme à l’égard du gouvernement, nous tendons à nous retirer dans la sphère privée comme si la sphère publique était insignifiante ou impossible à influencer. Nous exigeons trop peu de nos dirigeants, et c’est exactement ce que nous obtenons.

Les forces mondiales et nationales n’attendent pas Ottawa. La dérive a une direction : la dégradation environnementale s’accélère, les inégalités s’approfondissent, le fossé compétitif s’élargit, notre population vieillit, les programmes de santé et d’aide sociale qui nous ont si bien servi s’effilochent.

Comment expliquer l’insouciance du gouvernement à l’égard d’enjeux aussi incontournables? D’une part, la capacité d’analyse des politiques est sur le déclin depuis quelque temps déjà, résultant de compression dans la recherche et des divisions grandissantes entre les élus et les fonctionnaires dont les conseils sont moins demandés ou moins acceptés. La fonction publique fédérale qui a longtemps été une source majeure, quoique largement invisible, de la force du Canada, est de plus en plus décrite comme en crise. Elle tâche de servir dans un climat où l’imputabilité sert de prétexte à la récrimination et la méfiance.

Il est évident que les gouvernements, et particulièrement en situation minoritaire, hésitent à s’attaquer aux grands enjeux parce qu’ils soulèvent nécessairement de délicats problèmes de juridiction et soulignent les intérêts conflictuels et les divisions régionales. C’est encore plus évident dans les questions d’éducation, d’énergie et d’environnement, des domaines où une approche pan-canadienne exigerait que des visions contradictoires du pays et les sérieuses rivalités économiques de nos provinces soient réconciliés. Dans ces cas comme dans bien d’autres, l’inaction est plus aisée que le développement de politiques publiques.

Kim Campbell était franche, quoique impolitique, lorsqu’elle remarquait qu’une campagne électorale n’est pas le moment idéal pour élaborer des politiques publiques. Lorsque nos gouvernements minoritaires sont continuellement en mode électoral, Ottawa est continuellement politisé. La politicaillerie, les slogans et l’invective l’emportent sur les débats de fonds, donnant l’impression que les partis sont plus intéressés à leur survie qu’à la nôtre.

Les média reflètent et renforcent cette préoccupation tacticienne. Les grands enjeux sont difficiles. Leur résolution demande «le courage d’être barbant», de ne pas simplifier le complexe ni complexifier le simple. Cette richesse est souvent perdue dans un contexte de compétition pour l’attention du public et de continuelle chasse à l’actualité.

Ce tapage partisan et cette apparente insouciance ne signifient pas que les gouvernements, ou du moins, les gouvernements lucides, ne poursuivent pas des objectifs bien définis. L’inattention aux enjeux n’est pas seulement un échappatoire. Elle peut aussi refléter des valeurs profondes quant au rôle du gouvernement dans un État fédéral. Lorsqu’Ottawa ignore les grand enjeux, il favorise automatiquement les initiatives privées et régionales au détriment des initiatives nationales. Ces choix conscients ne sont qu’embrouillés derrière la grivèlerie politique.

De même, nous pourrions être surpris quand l’impact cumulatif d’une série de microdécisions se manifestera. Dans le domaine de la justice criminelle, par exemple, les peines s’endurcissent, la discrétion judiciaire est réduite et les libérations conditionnelles se raréfient. D’année en année, petit à petit, notre système est transformé sans qu’il n’y ait de véritable débat, même si les experts insistent que la sécurité publique  en souffrira et que ces approches ne fonctionnent pas. Ils notent que les taux de criminalité sont en baisse depuis presque vingt ans, en parti grâce à des politiques mieux équilibrées et moins punitives. Cela n’exclut pas les nécessaires débats sur les peines justes et efficaces, mais nous sommes en droit d’exiger une véritable conversation sur les options, les données probantes, les coûts et les compromis.

Et puis il y a les conséquences de plusieurs années d’austérité budgétaires, des coupures mises en oeuvre sans débattre de leurs implications. Sans que l’on sache comment, les décisions fiscales sont maintenant divorcées des biens et services publics achetés. À quelques exceptions près, les politiciens refusent de parler du régime de taxes et d’imposition, de peur d’être dénoncés comme «taxeurs gaspilleurs». Ils hésitent à questionner les approches pénales draconiennes, de peur d’être perçus comme «complaisants à l’égard des criminels». Le résultat? Nous ne débattons plus du genre de gouvernement que nous sommes prêt à financer.

Il n’y a pas si longtemps, le politologue John Meisel nous décrivait comme «un pays d’entreprise publique», un pays qui se fie au gouvernement et qui croit aux projets collectifs et au partage du risque. Pourrions-nous toujours nous décrire ainsi? Nous sommes en train de muter par inattention sélective et par accumulation de micro-décisions. Ô combien préférable d’exercer notre liberté et de maîtriser notre évolution!

Nous devrons être plus exigeants à l’égard de nos dirigeants. C’est le moment idéal pour agir.

Voyez comment des anciens mandarins du ministère des Finances, si réservés d’habitude, se lancent dans la mêlée et tentent de susciter un véritable débat sur le rôle du gouvernement et sur notre résolution à en payer le prix. Voyez la réaction des Canadiens à la prorogation, ce qui pourrait signaler un malaise encore plus profond. Ceux qui portent un intérêt pour les politiques publiques ont maintenant la chance – et la responsabilité – de faire avancer la discussion.

Il y a d’autres signes encourageants. De nouvelles écoles de politiques publiques et des centres surgissent à travers le pays. Des leaders universitaires sont engagés dans les grands débats, certains de nos meilleurs magazines et sites d’actualité créent un nouvel espace et de nouvelles approches pour faire face aux enjeux qui comptent et pour joindre un nouveau public. Les média en ligne exploitent les possibilités de l’internet pour créer une agora virtuelle.

Nous avons maintenant besoin d’un débat public qui n’écarte ni ne flatte nos inquiétudes personnelles, mais qui les relie aux enjeux publics. Le moment est venu de surmonter notre tendance à maquiller nos différence et de demander à nos décideurs de s’engager avec nous dans ce dialogue difficile mais tellement nécessaire. Nous ne pouvons laisser le Canada s’altérer sans nous battre, ou du moins, sans une conversation énergique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s