Racistes, les Québécois?

Si le projet de loi 94 est adopté, toute personne voulant fournir ou recevoir des services du gouvernement québécois devra le faire à visage découvert.  Cette mesure touchera donc les agents de l’État, mais aussi les patients des hôpitaux, les élèves des écoles, les prestataires d’aide sociale et les détenus des prisons provinciales.

Malgré un certain ressac dans la presse anglophone, les sondages indiquent un accueil assez favorable pour cette mesure. Elle est appuyée par Jean Charest et Pauline Marois aussi bien que par Stephen Harper et Michael Ignatieff. Elle reçoit l’aval de 95% des Québécois et de 80% de tous les Canadiens.

Au cours de la dernière décennie, une pléthore d’auteurs se sont intéressés au rapport entre les francophone et les minorités du Québec. Citons, en vrac : Ancelovici et Dupuis-Déri (1997), Bouchard et Taylor (2008), Bourque et Duchastel (1996, 2000), Bock-Côté (2007), Helly et Van Schendel (2000), Jewsiewicki et Létourneau (1998), Juteau (1999),  Karmis (2005), Kymlicka (1995), Maclure et Gagnon (2000), Simon (1999), Turgeon et collègues (1997).

Cette effervescence résulte, en partie, d’événements politiques contingents. On songe, entre autre, au discours de défaite de Jacques Parizeau sur « le vote ethnique », au mouvement partitionniste, à l’affaire Michaud, à la Commission Larose sur l’avenir du français. Une série de polémiques médiatiques saugrenues ont aussi éclaté, portant tantôt sur les « Normes de vie » de Hérouxville, tantôt sur le foulard islamique, tantôt sur le retrait du  porc dans une érablière. Ces événements ont été injustement invoqués comme preuve de l’intolérance des Québécois.

Pourtant, l’intégration des nouveaux venus n’est pas un défi purement local. C’est une tendance de fonds suscitée par des dynamiques sociales d’ampleur mondiale. D’une part, l’immigration diversifie forcément les horizons culturels de nos sociétés, ce qui alimente la réflexion identitaire. D’autre part, la logique de la modernité radicale érode les appartenances collectives. Les forces du marché, de l’État de droit et de la citoyenneté néocorporatiste favorisent l’individualisme et les appartenances particularistes au dépend de la nation (Beauchemin 2007).

Cette réalité occidentale prend une coloration particulière dans la Belle Province. Tout au cours de leur histoire, les francophones se sont perçus comme une minorité fragile au sein des Amériques et du Canada. En 1995, le référendum opposait de façon tranchée les francophones aux autochtones, anglophones et allophones de la province, modifiant ainsi la donne. Pour la première fois, les francophones prenaient conscience de leur responsabilité en tant que majorité . Cette double échelle crée des contradictions insoutenables.  Comment revendiquer des droits minoritaires au palier fédéral tout en les refusant au niveau provincial?

On peut suivre Kymlicka (1996, 1998) et différencier les « cultures sociétales » des minorités ethniques issues de l’immigration récente au Canada. Cela permet de justifier des protections culturelles plus étendues aux Québécois qu’aux nouveaux venus, par exemple. Pourtant, cette distinction est peu utile pour comprendre la situation des anglophones et des autochtones du Québec, deux communautés  profondément enracinées dans l’histoire de la province et qui ne se définissent ni comme immigrants, ni comme des cultures sociétales autonomes et complète.

Le  modèle interculturel québécois est censé répondre à ce dilemme en offrant une troisième voie, quelque part entre l’assimilation et le multiculturalisme à la canadienne.

L’interculturalisme a émergé suite à une série de débats et de compromis historiques qui se sont exprimés dans la pratique démocratique, dans les chartes des droits et libertés, dans la Charte de la langue française, et L’Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration. Ces principes se voyaient récemment réitérés et précisés dans le Rapport de la Commission Bouchard-Taylor. Ainsi, l’interculturalisme québécois :

a) institue le français comme langue commune des rapports interculturels;

b) cultive une orientation pluraliste et soucieuse de la protection des droits;

c) préserve la tension créatrice entre diversité, continuité du noyau francophone et lien social;

d) met un accent particulier sur l’intégration;

e) préconise la pratique des interactions. » (Bouchard et Taylor 2008, p.41-45).

Est-ce très différent du multiculturalisme canadien? Presque pas, s’il faut en croire Gagnon et Iacovino (2008).  Les deux approches visent à gérer la diversité tout en assurant la cohésion sociale et le respect des droits individuels.

À la différence du modèle canadien, cependant, l’interculturalisme québécois veut assurer la continuité culturelle d’un groupe ethnique particulier et il désigne le français comme seule langue de convergence. L’État québécois n’est donc pas neutre. Il est porteur d’un certain projet culturel allant au-delà de la moralité démocratique minimale et du simple « consensus par recoupement ».  Il favorise une conception substantive et spécifique du bien, celle de la majorité franco-québécoise.

Cette conception de la gouverne est « républicaine », en ce sens qu’elle met l’emphase sur le rôle de l’État dans l’intégration civique et dans l’émancipation des individus par rapport à la religion. C’est une forme militante de laïcité longtemps incarnée par la France.

Dans cette perspective, le niqab est à banir. Cette préférence vestimentaire empêche la pleine intégration des immigrantes et encourage leur oppression religieuse. On retrouve ces idées dans le Manifeste Pour un Québec laïc et pluraliste, un document associé à Guy Rocher, Bernard Landry, Jean-François Lisée, Jacques Beauchemin, Pierre Drouilly, Henri Brun, Dorval Brunelle, Andrée Ferretti, Marcel Fournier, Simon Langlois et bien d’autres.

En revanche, on peut aussi voir le port du Niqab comme l’expression d’un engagement personnel fondamental. L’État ne peut ni encourager ni interdire  une telle pratique. Ce serait violer l’égalité morale et la liberté de conscience des citoyens.

Cette approche « libérale pluraliste » est défendue dans le Manifeste pour un Québec pluraliste. Le document est signé par une kyrielle d’intellectuels de renoms tels que Daniel Weinstock, Luc Bégin, Georges Leroux, Alain-G Gagnon, Louis Balthazar, Guy Laforest, Pierre Bosset, Danielle Juteau, Jocelyn Létourneau, Micheline Milot, François Rocher, Régine Robin, Dimitrios Karmis, Marcel Fournier, Jane Jenson, Stéphan Gervais, Diane Lamoureux, Jocelyn Maclure, Dominique Leydet, Marie McAndrew.

On le voit, le débat québécois sur la citoyenneté et le pluralisme est riche et nuancé. Le désaccord ne porte pas sur la démocratie, ni sur les droits de la personne, ni sur la laïcité, mais sur la façon d’interpréter ces principes dans des cas spécifiques et particulièrement épineux.  Cette réflexion mérite d’être entendue par-delà les confins de la province. Elle peut contribuer au dialogue interculturel dans les autres provinces canadienne et à l’étranger.

C’est pour cette raison que la prochaine table ronde du Centre sur les défis mondiaux se tiendra au Québec cet automne. Un panel d’experts québécois, canadiens et internationaux sera réuni pour trouver un équilibre juste et réalistes entre la diversité religieuse et la citoyenneté commune. À suivre!

Sources

  • Ancelovici, M. et Dupuis-Déri, F. (1997). L’Archipel identitaire: recueil d’entretiens sur l’identité culturelle. Montréal: Boréal.
  • Beauchemin, J. (2007). La Société des identités : Éthique et politique dans le mond contemporain (2e éd.). Boisbriand : Éditions Athéna.
  • Bouchard, G. et Taylor, C. (2008). Rapport final de la Commission sur les pratiques d’accomodement reliées aux différences culturelles. Québec : Publications du Québec.
  • Bourque, G. et Duchastel, J. (1996). L’Identité fragmentée : nation et citoyenneté dans les débats constitutionnels canadiens, 1941-1992. Québec : Fides.
  • Bock-Côté, M. (2007). La dénationalisation tranquille. Montréal: Boréal.
  • Gagnon, A.-G. et Iacovino, R. (2008). De la nation à la multination. Les rapports Québec-Canada.  Montréal: Boréal.
  • Helly, D. et Van Schendel, N. (2001). Appartenir au Québec: nation et société civile. Québec: Presses de l’Université Laval.
  • Jewsiewicki, B., et Létourneau, J. (Dir.). (1998). Identités en mutation: socialité en germination. Québec: Septentrion.
  • Juteau, D. (1999). L’Ethnicité et ses frontières. Montréal: Boréal.
  • Karmis, D. (2005). Pluralisme et identité(s) nationale(s) dans le Québec contemporain: clarification conceptuelles, typologie et analyse du discours. Dans Québec, État et société. Gagnon, A.-G. (Dir.). Montréal: Québec Amérique.
  • Kymlicka, W. (1995). Multicultural citizenship: A liberal theory of minority rights. Oxford: Oxford University Press.
  • Kymlicka, W. (1998). Finding our ways: Rethinking ethnocultural relations in Canada. Oxford: Oxford University Press.
  • Maclure, J. et Gagnon, A.-G. (Dir.). (2001). Repères en mutation. Identité et citoyenneté dans le Québec contemporain. Montréal: Québec Amérique.
  • Maclure, J. et Taylor, C. (2010). Laïcité et liberté de conscience. Montréal: Boréal.
  • McAndrew, M. et collègues. (Dir.). (2008). L’accommodement raisonnable et la diversité religieuse à l’école publique : normes et pratiques. Montréal : Éditions Fides.
  • Simon, S. (1999). Hybridité culturelle. Montréal: L’Île de la tortue.
  • Turgeon, L, Létourneau, J. et Fall, K. (Dir.). (1997). Les Espaces de l’identité. Québec: Presses de l’Université Laval.

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