La fin du centrisme

Le centrisme des partis canadiens

Nos partis n’ont jamais été très idéologiques.  On pourrait même dire que la tradition des partis attrape-tout est aussi canadienne que le sirop d’érable.

Cela s’explique aisément. Depuis la Confédération, les distorsions engendrées par notre mode de scrutin ont pénalisé les partis marginaux et assuré la prédominance des libéraux et conservateurs. En même temps, la fragmentation régionale, économique et linguistique de la fédération a forcé les deux partis centraux à faire preuve d’une grande flexibilité idéologique. La stratégie consistait à diluer des intérêts contradictoires pour rassembler la plus large base possible.

Le résultat, c’est que les programmes des partis se recoupent largement et que nous débattons plus souvent des moyens que des fins. Il y a bien eut des mouvements de protestation passagers (créditistes, progressistes, réformistes, etc.) mais  nous n’avons pas connu les grandes luttes européennes entre partis communistes, socialistes, chrétiens et libéraux. Nous avons aussi évité le radicalisme américain et les attaques personnelles qui sévissent entre républicains et démocrates. En somme, nos campagnes électorales sont relativement tolérantes et civilisées. Elles sont agréablement dormitives.

Cette ère de centrisme respectueux serait-elle terminée ? Certains commentateurs croient que oui. On note que depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs, le gouvernement n’a pas hésité a soulever des questions qui divisent profondément les Canadiens. Par exemple, songeons aux initiatives qui visent à :

Certains journalistes (p.ex.: Paul Wells, Marcia McdonaldSusan Riley, Alec Castonguay , Hélène Buzetti) ont remarqué le durcissement idéologique du PC, les tactiques qui enveniment les conflits de valeur, et l’influence grandissante de la droite religieuse au pays.

Qu’est-ce qui motive ces prises de position radicales? Les conservateurs  ne craignent-ils pas de s’aliéner les électeurs centristes dont ils ont tant besoin pour former une majorité?

La politique du clivage

L’explication se résume en deux mots : wedge politics.  Importée des Etats-Unis (Hofstadter 1964; Medvic 2001; Frank 2007; Westen 2007), la «politique du clivage» consiste à mousser certains enjeux viscéraux tels que l’avortement, les armes à feu, le mariages de même sexe, la religion ou l’immigration. Un parti utilisera cette polémique:

  1. pour mobiliser ses militants, galvaniser ses donateurs et faire sortir le vote des sympathisants encore tièdes;
  2. pour gagner le vote de groupes influents et conquérir des circonscriptions susceptibles de changer de camps;
  3. pour semer la zizanie dans le parti adverse et recruter ses membres ambivalents.

Si les partis peuvent prendre ce genre de risque stratégique, c’est qu’ils disposent de nouvelles technologies de marketing électoral. Alors que les stratèges d’antan évaluaient l’humeur des grandes régions du pays de façon sommaire et intuitive, ils disposent aujourd’hui de données exhaustives et précises. En combinant les sondages d’opinions et les banques de données de l’entreprise privée, ils peuvent quadriller tout le pays et profiler presque chaque électeur individuel.  Il est donc possible d’identifier les enjeux qui transcendent les clivages partisans et d’adapter le message pour chaque groupe cible.

En ce sens, le succès du marketing électoral pourrait sonner le glas des partis attrape-tout. Au lieu de formuler des positions centristes pour courtiser l’électorat modéré, un parti peut maintenant forger une coalition temporaire entre son noyau dur et des groupes d’électeurs passionnément mobilisés par un enjeu spécifique.

Est-ce que ça fonctionne?

Stephen Harper est un fin stratège et il y a fort à parier que les plus récentes controverses ne sont pas accidentelles (Wells 2006; Hébert 2007; Flanagan 2009). Pourtant, il n’y a rien d’intrinsèquement «conservateur» dans cet technique. Les autres partis peuvent jouer ce jeu à leur avantage, comme le reconnaît Warren Kinsella, ancien stratège libéral sous Jean Chrétien.

Si cette approche conflictuelle permet effectivement de réaliser des gains électoraux, cela changera nécessairement la culture politique du Canada et du Québec.

Est-ce que ça fonctionne vraiment? Il encore trop tôt pour évaluer l’efficacité de la stratégie à Ottawa, mais nous disposons d’amples données sur l’expérience américaine. Les travaux de Hylligus et Shields (2010) traitent du sujet avec brio, et leur nouvel ouvrage est déjà un classique. En compilant une masse impressionnante de sondages d’opinions et d’études électorales, ces chercheurs montrent qu’un électeur appuyant habituellement un parti A transfèrera son vote au parti B si celui-ci est mieux aligné avec sa propre position sur un enjeux clivant.  Par exemple, les démocrates pro-vie tendent à voter républicain lorsque la question de l’avortement domine la campagne (Frank 2004).

Ces résultats sont compatibles avec les plus récentes découvertes en neuroscience et en psychologie politique. Les travaux de Marcus et collègues (2000; 2002) suggèrent que les affects sont antérieurs à la cognition, et qu’ils sont générés par deux modules inconscients et indépendants: le système de disposition et le système de surveillance.

Lorsqu’une campagne électorale se joue de façon usuelle, c’est le système de disposition et la mémoire procédurale qui prennent les commandes.  L’électeur répète les scripts appris par expérience personnelle et par socialisation politique. Il continue d’appuyer son parti habituel.

En revanche, ces automatismes s’interrompent lorsqu’une campagne est dominée par des enjeux anxiogènes. Le système de surveillance et la mémoire sémantique sont alors activés, ce qui a pour effet d’élargir le champs d’attention, d’encourager la recherche d’information, de motiver la réflexion rationnelle et de provoquer des comportements nouveaux.  C’est dans ce contexte qu’un électeur est susceptible de changer de camps. C’est à ce moment que les gouvernements sont faits et défaits.

Et la démocratie dans tout ça?

Loin de nuire à la délibération publique «sereine», les émotions sont  intrinsèquement liées à la réflection rationnelle. Les questions clivantes et les conflits de valeurs ont donc le potentiel donc rehausser la rationalité des décisions collectives.

Encore faut-il que les partis se battent à armes égales. Westin (2007) montre que le Parti démocrate a longtemps hésité à harnacher les émotions et les valeurs du public. Lorsqu’ils prêchent une idéologie trop générale, lorsqu’ils font campagne sur des politiques publiques trop spécifiques, lorsque leur programme cible trop cyniquement les intérêts matériels des individus, les démocrates cèdent le champs des valeurs aux républicains. Les défaites de Carter, Mondale, Dukakis et Gore illustreraient cette erreur tactique.

Les observations de Westen gardent leur pertinentes au nord du 49e parallèle. Comme le remarque Alex Himelfarb, la gauche est tout aussi riche en valeurs que la droite, mais elle doit apprendre à reformuler ses grands thèmes et à réaffirmer son leardership éthique. Oui, parlons de «valeurs familiales». Nos aînés ont besoin de soins et l’éducation de nos enfants exige des écoles adéquatement financées. Parlons de «sécurité», oui, et prenons aussi des mesures pour éviter les changements climatiques et les marées de pétrole.

Pour le meilleurs et pour le pire, la politique du clivage est  là pour rester. Dans une fédération en constante quête d’unité, elle créera certainement des pleurs et des grincements de dent. Il y a quand même de bons côtés. Les polémiques électorales favorisent la délibération publique vigoureuse et la découverte de solutions nouvelles. Cette stratégie est accessible à la gauche comme à la droite parce que le coeur et la conviction ne sont pas l’apanage d’aucun parti.

SOURCES

  • Flanagan, T. (2009). Harper’s Team. Behind the scene in the conservative rise to power (2e éd.). Montréal: McGill-Queen’s University Press.
  • Frank, T. (2007). What’s the matter with Kansas? How conservatives won the heart of America. New York: Metropolitan / Owl Books.
  • Hébert, C. (2007). French kiss. Le rendez-vous de Stephen Harper avec le Québec. Montréal: Éditions de l’homme
  • Hofstadter, R. (1964). The paranoid style in American politics. New York: Vintage.
  • Hylligus, S. et Shields, T. (2009). The persuadable voter: Strategic candidates and wedge issues in political campaigns. Princeton: Princeton University Press.
  • Kinsella, W. (2007). The war room: Political strategies for business, NGO’s, and anyone who wants to win. Toronto: Dundurn.
  • Lees-Marshment, J. (2009). Political Marketing: Principles and applications. New York: Routledge.
  • Marcus, G. E. (2002). The Sentimental Citizen: Emotions in democratic politics. University Park: Penn State University Press.
  • Marcus, G. E., Russell Neuman, W. et MacKuen, M. (2000). Affective intelligence and political judgment. Chicago: University of Chicago Press.
  • Sears, D. O., Huddy, L. et Jervis, R. (Dir.). (2003), Oxford Handbook of Political Psychology, Oxford: Oxxford University Press.
  • Wells, P. (2006). Right side up: The fall of Paul Martin and the rise of Stephen Harper’s new conservatism. Toronto: Douglas Gibson.
  • Westen, D. (2007). The Political Brain: The Role of Emotions in Deciding the Fate of the Nation, New York: Public Affairs.

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