Cette fois, c’est différent…

Je suis présentement dans le train Ottawa-Toronto, comprimé dans mon siège économie, et mordillant un sandwiche aussi insipide que corriace. Et pourtant je souris.

C’est que ma visite-éclair dans la capitale a été fascinante. En compagnie d’Alex Himelfarb et de quatre étudiants gradués de Glendon (Jenilee Ward, Edgar Bartolome, Marie-Anitha Jaotody et Tenjig Desakur), j’ai pu assister à un déjeûner-causerie organisé par Canada 2020 avec l’appui du Centre sur les défis mondiaux. Une agréable façon de terminer la semaine, non?

Le saumon et le risotto étaient irréprochables et la salle néo-gothique du Château Laurier n’était pas vilaine non plus, mais le clou de l’événement, c’était la présentation de Kenneth Saul Rogoff. Grand maître d’échec et ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, le professeur de Harvard est l’homme idéal pour discuter de la crise fiancière actuelle. Son plus récent ouvrage (This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly) retrace justement l’histoire des crises financières.

L’approche  s’inscrit dans la « longue durée » historique, ce qui pourrait rappeller les travaux de Fernand Braudel, de l’école des Annales et d’Immanuel Wallerstein. La ressemblance s’arrête là. Ici la méthodologie est résolument quantitative. Elle isole les phénomènes économiques de leur plus large contexte social et politique.

Les données déterrées par Rogoff et Reinhard forment une série presque ininterrompu sur les crises financières dans 19 pays européens et 18 pays de l’Amérique latine dans les 800 dernières années. Ces indicateurs incluent la dette publique, les types de crises, les revenus et dépenses gouvernementales, les prix du logement et des marchandises. Personne n’est jamais allé si loin pour observer les flux et reflux de la prospérité mondiale.

Les conclusions de ces savantes analyses? Suprenantes! La défaillance financière des États n’est pas un rare accident historique. C’est une récurrence cyclique. Par exemple, la France aurait faillit à cinq reprises alors que l’Espagne aurait connu de tels déboires à plus de 10 occasions. La Grèce est championne toutes catégories puisqu’elle serait en situation de non-paiement une année sur deux! Plusieurs États développés et supposément stables sont en fait des «délinquants en série». Ces calamité sont oubliées lorsque la prospérité revient, et l’on se persuade aisément que « cette fois, c’est différent» et que la croissance sera permanente.

Ce vaste panorama historique relativise  la crise financière actuelle. Elle apparait comme une sorte de phénomène naturel passager et inévitable. L’analyse de Rogoff est forte en descriptions macro, mais faible en explications micro. Quels mécanismes font surgir les crises avec une telle régularité? Peuvent-ils être brisés? Quelles sont les solutions du point de vue des politiques publiques? Quel rôle pour les acteurs et décideurs économiques?  Le travail «archéologique» accompli par Rogoff et Reinhard ouvre la voie et permet d’investiguer ces questions avec plus d’applomb, mais elle ne répond pas directement.

En personne, l’économiste de Harvard n’hésite pas à dépasser la problématique du livre et à prodiguer ses conseils. Les mandarins et journalistes en présence ont pu profiter de commentaires éclairants sur la situation européenne (l’Allemagne ne pourra rescaper le Portugal et l’Italie) et sur la politique macroéconomique (il faut hausser les taxes, contrôler les dépenses gouvernementales et ne manipuler la devise qu’en dernier ressort).

En tout cas, il y a ample matière à réflexion. Assez pour occuper plus d’un voyage en train.

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