Vers un Canada républicain?

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Avant de prendre mes derniers jours de vacance estivale, laissez-moi partager mes soupçons.  L’ancien Greffier du Conseil privé et actuel Directeur du Centre sur les défis mondiaux, Alex Himelfarb, serait-il un républicain?

Non, je ne crois pas qu’il soit un fervent Grand Old Party.  Je doute aussi qu’il se soit prononcé sur l’avenir de la monarchie au Canada. Et pourtant, les idées exprimées dans son blogue ont une résonance étrangement républicaine… Au sens classique du terme.

Le  républicanisme n’a rien à voir avec le G.O.P.

Soyons clair. Le républicanisme n’est pas l’idéologie de George Bush. C’est l’une des premières philosophies politiques de l’histoire, une tradition intellectuelle développée tour à tour par Aristote, Cicéron, Machiavel, Montesquieu, Rousseau, Harrington, Madison et Tocqueville. C’est une pensée toujours pertinente qui vise à émanciper les citoyens contre toute forme de pouvoir arbitraire.

La défense de la chose publique, la res publica, est une idée aussi ancienne que répandue.  Elle a animé l’agora d’Athènes et les forums romains, elle a guidé Florence et l’Italie renaissante, elle a inspirée les Commonwealth Men britanniques, les  révolutionnaires américains et français. Au Canada, le républicanisme a rallié les patriotes du Haut-Canada et du Bas-Canada, et même les Métis du Nord-Ouest (Chevrier 2009;  Smith 1987; Papineau 1867; cf. Ajzenstat et Smith 1995).

Dans sa plus récente incarnation, la pensée républicaine se situe au confluent de l’histoire des idées (Bayli, Harvey, Pocock, Skinner, Smith), de la philosophie politique (Blattberg, Pettit, Sandel) et du droit constitutionnel (Ackerman, Sunstein). Ces penseurs  se montrent beaucoup plus progressistes que le parti soit-disant « républicain ».  Selon eux, le républicanisme bien compris s’oppose à la domination des femmes, des travailleurs, des consommateurs, des minorités ou des victimes environnementales (Pettit 1994; Maynor 2003). Il accepte les impôts et les taxes de bonne grâce, lorsque nécessaire pour le bien commun et l’épanouissement de la liberté (Holmes et Sunstein 1999). Rien à voir avec Ronald Reagan, Sarah Palin ou Pat Buchanan, donc.

Des républicains monarchistes

Dans l’imaginaire populaire, le républicanisme évoque le spectre de Marie-Antoinette sur l’échafaud ou le tintamarre des manifestations antimonarchiques lors des visites royales à Ottawa. En réalité, plusieurs sources républicaines classiques (e.g. Cicero, Montesquieu, Machiavel) acceptent qu’un monarque soit chef d’État. Que le poste soit héréditaire importe moins que la stricte délimitation de ses pouvoirs (Pettit 1997: 20).

À la rigueur, des néo-républicains canadiens pourraient s’accommoder de la Couronne d’érable, à condition que les règles sur la nomination et les responsabilités du Gouverneur général soient clarifiées et codifiées. Les contradictions flagrantes entre l’Acte d’Amérique du Nord Britannique et les conventions constitutionnelles actuelles créent des ambiguïtés et ouvrent la porte à l’arbitraire. Songez à la saga de la prorogation. Pour un véritable républicain, cette insécurité constitutionnelle est plus pressante que le pseudo-règne des Windsor.

La républicanisme ici et maintenant

Les valeurs républicaines ne s’appliquent pas seulement à la définition d’un régime politique, mais aussi à ses politiques publiques. Les républicains partagent l’engagement des libéraux pour la liberté, mais ils la conçoivent de façon plus substantielle et plus interventionniste. Pour eux, la liberté ne se réduit pas à la non-interférence. C’est l’action positive de l’État pour réduire l’asservissement des uns par les autres.

Cette conception de la liberté comporte trois corollaires. D’une part, l’État doit prémunir les citoyens contre ses propres caprices. Il ne saurait exercer son pouvoir de façon arbitraire. Cela suppose la primauté du droit, des contraintes constitutionnelles, des contrepoids institutionnels, une certaine dispersion du pouvoir, la revue judiciaire des lois, des garanties pour les minorités et le droit des citoyens à la contestation démocratique. Sauf exception, ces principes sont déjà largement appliqués au Canada.

En deuxième lieu, le gouvernement a le droit et le devoir d’intervenir dans la vie des individus, à condition d’agir pour le bien commun et par le truchement de lois non-arbitraires. C’est ici que républicains et libéraux divergent.  L’État ne saurait rester neutre à l’égard des innombrables conceptions individuelles de la vie bonne. Il doit transcender les préférences personnelles, les intérêts corporatistes, les factions politiques et les régionalismes pour promouvoir les intérêts communs des citoyens.

Dans cette optique, Ottawa doit promouvoir activement le progrès social et doit réviser ses méthodes d’élaboration des politiques publiques.  Les décisions collectives ne devraient pas résulter d’un marchandage à huis-clos entre différents groupes d’intérêts  (ce qui donne une influence indue aux acteurs les plus puissants) ni d’une simple agrégation des préférences individuelles des contribuables  (ce qui peut contredire l’intérêt public). Elles doivent surgir de débats démocratiques.

Finalement, ce devoir d’intervention étatique s’applique, a fortiori, aux rapports de dominations entre citoyens. Par exemple, les lois doivent protéger les femmes contre la violence domestique, renforcer les syndicats pour limiter l’exploitation des travailleurs, et mettre les minorités à l’abri de la discrimination. Malgré de nombreuses avancées, le Canada a encore du chemin à faire dans ces domaines.

Une voix pour les valeurs républicaines?

Le lecteur attentif notera que plusieurs de ces idées apparaissent, ça et là, dans le blogue de l’ancien Greffier du Conseil privé. Les billets répondent spontanément à l’actualité du moment, bien sûr, mais ils laissent aussi transparaître une conception assez cohérente de la vie politique au Canada. Cette vision me semble assez proche de la pensée néo-républicaine. En voici les thèmes centraux:

Ainsi réunies, ces idées forment un programme plutôt inspirant pour le Canada et le Québec. Himelfarb n’acceptera peut-être pas l’exégèse que j’impose à ses réflexions impromptues, mais les intuitions centrales du républicanisme restent étonnamment pertinentes  pour nous aujourd’hui. Elles rappellent l’importance du bien commun, de l’engagement politique des citoyens, de la revalorisation du rôle de l’État et de l’émancipation de nos concitoyens marginalisés. Ces idées sont négligées par le discours dominant. Elles méritent une plus large audience.

SOURCES PRIMAIRES

ÉVOLUTION HISTORIQUE

  • Ackerman, B. (2000). We the people. Cambridge: Harvard University Press.
  • Ajzenstat, J. et Smith, P.J., dir. (1995), Canada’s Origins: Liberal, tory, or republican? Ottawa: Carleton University Press.
  • Audier, S. (2004). Les théories de la république. Paris: La Découverte.
  • Audier, S. (2004). Tocqueville retrouvé. Paris: Vrin.
  • Baron, H. (1966). The crisis of the early Italian Renaissance. 2e édition. Princeton: Princeton University press.
  • Basquiat, P. et Dupuis, E., dir. (2007). L’idée républicaine en Europe. XVIIIe – XXIe siècle. Paris: L’Harmattan.
  • Baylin, B. (1992). The ideological origins of the American Revolution. 2e édition. Cambridge: Belknap Press of Harvard University Press.
  • Blais, M.-C. (2000). Au principe de la république. Le cas Renouvier. Paris: Gallimard.
  • Bock, G. Skinner, Q, et Viroli, M., dir. (1990). Machiavelli and republicanism. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Chevrier, M. (2008). L’idée républicaine au Québec et au Canada français. Dans L’idée républicaine dans le monde. XVIIIe – XXIe siècle. Nouveau Monde, Afrique, monde musulman (p.31-64).  Basquiat, P. et Dupuis, E., dir. Paris: L’Harmattan.
  • Ewart, J.S. (1917).  Imperial Projects and the Republic of Canada.
  • Ferry, L. et Renaud, A. (1985). Philosophie politique. Des droits de l’homme à l’idée républicaine. Paris: Presses universitaires de France.
  • Fink, Z.S. (1962). The classical republicans: an essay in the recovery of a pattern of tought in seventeen century England. 2e édition. Evanston: Northwestern University Press.london: Routledge.
  • Fontana, B., dir. (1994). The invention of the modern republic. Cambridge: Vambridge University Press.
  • Furet, F. et Ozouf, M. (1992). La République. Paris: Gallimard.
  • Gauchet, M. (1995). La révolution des pouvoirs. La souveraineté, le peuple et la représentation, 1789-1799. Paris: Gallimard.
  • Greer, A. (1997). Habitants et Patriotes. La Rébellion de 1837 dans les campagnes du Bas-Canada. Montréal: Boréal.
  • Harvey, L.-G. (2005). Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837. Montréal: Boréal.
  • Kelly, S. (1997). La petite Loterie. Comment la Couronne a obtenu la collaboration du Canada français après 1837. Montréal: Boréal.
  • Nicolet, C. (1992). La république en France. État des lieux. Paris: Seuil.
  • Nicolet, C. (1995). L’idée républicaine en France, 1789-1924. Paris: Gallimard.
  • Oldfield, A. (1990). Citizenship and community. Civic republicanism and the modern world. London: Routledge.
  • Pagden, A., dir. (1987). The language of political theory in early modern Europe. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Pocock, J.G.A. (1975). The Machiavellian moment: Florentine political thought and the Atlantic republican tradition. Princeton: Princeton University Press.
  • Raab, F. (1965). The English face of Machiavelli: a chaging interpretation, 1500-1700. London: Routledge.
  • Sieffert, D. (2006). Comment peut-on (vraiment) être républicain? Paris: La Découverte.
  • Skinner, Q. (1978). The foundations of modern political thought. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Skinner, Q. (1998). Liberty before liberalism. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Skinner, Q. (2008). Hobbes and republican liberty. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Smith, P.J. (1987). The Ideological Origins of Canadian Confederation. Revue canadienne de science politique (20): 3-29.
  • Viroli, M. (1995). For love and country. An essay on patriotism and and nationalism. Oxford: Oxford University Press.

APPLICATIONS CONTEMPORAINES

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  • Bernstein, S. et Rudelle, O., dir. (1992). Le modèle républicain. Paris: Presses universitaires de France.
  • Bourdeau, V. (2007). La république et ses démons. Essai de républicanisme appliqué. Paris: Ere.
  • Blattberg, C. (2000). From pluralism to patriotic politics: putting practice first. Oxford: Oxford University Press.
  • Blattberg, C. (2003). Shall we dance? A patriotic politics for Canada. Montréal: McGill-Queen’s University Press.
  • Debray, R. (1998). La république expliquée à ma fille. Paris: Seuil.
  • Fraser, A. W. (1990). The Spirit of the Laws: Republicanism and the Unfinished Project of Modernity. Toronto: University of Toronto Press.
  • Holmes, S. et Sunstein, C. (1999). The cost of rights. Why liberty depends on taxes. New York: Norton.
  • Kriegel, B. (1998). La cité républicaine. Paris: Galilée
  • Kriegel, B. (1998). Philosophie de la république. Paris: Plon.
  • Krulic, B., dir. (2009). La république en perspective. Québec: Presses de l’Université Laval.
  • Maclure, J. et Taylor, C. (2010). Laïcité et liberté de conscience. Montréal: Boréal.
  • Maynor, J. (2003). Republicanism in the modern world. Cambridge: Polity Press.
  • Pettit, P. (1994). Republicanism: a theory of governement and freedom. Oxford: Oxford University Press.
  • Pettit, P. (2001). A theory of freedom: from the psychology to the politics of agency. Oxford: Oxford University Press.
  • Putnam, R. (2000). Bowling alone: the collapse and revival of American communities. New York: Simon and Schuster.
  • Renaut, A. (2005). Qu’est-ce qu’un peuple libre ? Libéralisme ou républicanisme. Paris: Grasset.
  • Sandel, M. (1996). Democracy’s discontent: America in search of a public philosophy. Cambridge: Belknap Press of Harvard University Press.
  • Spitz, J.-F. (1995). La liberté politique. Paris: Presses universitaires de France.
  • Spitz, J.-F. (2005). Le moment républicain en France. Paris: Gallimard.
  • Sunstein, C. (1990). After the rights revolution: reconceiveing the regulatory state. Cambridge: Harvard University Press.
  • Sunstein, C. (1993). The enduring legacy of republicanism. Dans A new constitutionnalism: designing political institutions for a good society (p. 174-206). Elkin, S.E. et Soltan,, K.E., dir. Chicago: Chicago University Press.
  • Sunstein, C. (1999). Free markets and social justice. Oxford: Oxford University Press.
  • Sunstein, C. (2004). The second Bill of rights: FDR’s unfinished revolution and why we need it more than ever. New York: Basic Books.
  • Sunstein, C. (2005). Why societies need dissent. Cambridge: Harvard University Press.
  • Taylor, C. (1991). What’s wrong with negative liberty (p. 141-162). Dans Liberty (p.141-162), Miller D., dir. Oxford: Oxford University Press.
  • Tenzer, N. (1993). La république. Paris: Presses universitaires de France.
  • Taylor, C. (1995). Philosophical arguments. Cambridge: Harvard University Press.
  • Weinstock, D. et Nadeau, C., dir. (2004). Republicanism: history, theory and practice. London: Frank Cass.

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