Gouverner comme des parents poules

Si vous deviez élire des personnages de téléromans, préféreriez-vous être gouverné par Joseph-Arthur Lavoie (le patriarche strict mais juste du Temps d’une paix) ou par les parents affectueux mais désorganisés du Monde de Charlotte?

La question est moins innocente qu’elle n’y parait. Elle révèle le cadre cognitif qui façonne inconsciemment vos valeurs politiques. Du moins, c’est ce que suggèrent les travaux George Lakoff, un professeur renommé de linguistique cognitive à l’Université de la Californie, Berkeley.

La linguistique cognitive est une discipline hybride qui observe le langage (cadres conceptuels, espaces mentaux, métonymies, métaphores, récits culturels, etc.)  pour mieux comprendre le fonctionnement de l’esprit humain.  Le sujet peut sembler abstrait, mais il se prête à des applications tout à fait concrètes.

Loin d’être cloîtré dans sa tour d’ivoire, Lakoff est engagé de plain-pied dans les débats politiques américains. C’est un militant du Parti démocrate et le fondateur d’un laboratoire d’idées progressistes, le défunt Rockridge Institute.  Cet engagement l’a conduit à utiliser les avancées de la théorie cognitive pour formuler des stratégies à l’intention des Démocrates. Les récents ouvrages de Lakoff ont connu de beaux succès de librairie, ont sucité d’intenses débats (cf. Nunberg 2006, Pinker 2006) , et ils ont influencé plusieurs membres de l’establishment démocrate, incluant Howard Dean. Alex Himelfarb y faisait aussi récemment allusion dans son blogue.

Selon Lakoff, les membres du Parti républicain et du Parti démocrates habiteraient deux univers éthiques distincts, régis par deux visions antagonistes du gouvernement.

D’une part, l’idéologie conservatrice s’ancrerait sur la métaphore du père autoritaire (strict father metaphor) qui valorise l’obéissance, l’ordre, la discipline, la punition, et la compétition, autant de nécessités dans un monde sans pitié. Ce sont ces valeurs patriarcales qui relierait des politiques républicaines aussi hétéroclites que l’opposition à l’avortement et au mariage gai, la guerre au terrorisme, la privatisation des services publiques, la défense du port d’armes à feu, la déréglementation des entreprises, les réduction d’impôts, ou l’insistance sur la loi et l’ordre.

D’autre part, les idées des progressistes américains découleraient de la métaphore des parents attentionnés (nurturing parents metaphor). Dans nos imaginaires, ces couples égalitaires habilitent (empower) et protègent leurs enfants pour cultiver leur empathie, leur sens des responsabilité, et leur quête d’excellence. L’évocation symbolique de ces aspirations articule des politiques progressistes telles que la protection de l’environnement, la défense des syndicats, le renforcement du système public de santé, et la récolte de la richesse commune pour avancer le bien commun.

Quelles sont les conséquences de ces idées pour les acteurs et partis de gauche au Canada?

Premièrement, Lakoff rappelle une ancienne vérité, soit l’importance de la rhétorique. Les mots sont dotés d’un grand pouvoir politique. Il faut donc éviter de répéter machinalement les slogans conservateurs et forger des expressions qui cadrent la réalité dans un contexte progressiste.  Par exemple:

Deuxièmement,  il faut faire campagne non pas sur l’idéologie partisane (c’est trop abstrait pour mobiliser), ni sur les politiques publiques (c’est trop technique), ni sur l’intérêt personnel des électeurs (ça renforce le schème individualiste qui profite aux  conservateurs). Lakoff suggère plutôt de faire un appel émotionnel aux valeurs de la gauche.

Au lieu d’invoquer le développement durable ou d’expliquer le fonctionnement d’une bourse du carbone dans le menu détail, il faudrait cadrer le débat en terme d’empathie, de responsabilité et d’excellence.  Les problèmes environnementaux sont planétaires et nous regardent en temps que membre de la famille humaine. Nous sommes responsables du bien-être des générations futures et devons laisser derrière-nous un monde meilleur. Etc. etc.

Troisièmement, Lakoff insiste que les électeurs ambivalents ne sont pas situés au «centre», quelque part entre deux pôles idéologiques extrêmes. Il sont plutôt «biconceptuels» et utilisent tantôt le schéma autoritaire, tantôt le schéma empathique dans différents domaines de leur vie.  Les progressistes ne peuvent donc recruter ces électeurs en se positionnant plus à droite, ni en reniant leurs propres valeurs.  La meilleure tactique consiste à activer les domaines déjà associés au schéma empathique, à renforcer ces valeurs et les élargir graduellement à d’autres domaines.

Par exemple, on sait que les électeurs ruraux adhèrent plus volontiers aux idées économiques  conservatrices et qu’ils tendent à percevoir l’environnementalisme comme une utopie de citadins granolas. En même temps, ils sont dotés d’un extraordinaire sens de la solidarité communautaire, ils apprécient la nature lors d’activités de plein air, et tiennent à la protection des zones publiques de chasse et de pêche. Les progressistes doivent activer ces valeurs, les cultiver et les appliquer à des enjeux toujours plus larges et plus nombreux.

Que penser des idées de Lakoff?  Sa conception de l’électeur converge avec les travaux les plus avancés en psychologie politique (Markus et collègues 2000; Markus 2002, Frank 2007; Hylligus et Shields 2009; Lau et Redlawsk 2006, Sears et collègues 2003), en économie comportementale (Kahneman, Slovic et Tversky 1982; Tversky et Kahneman 1981) et en neuroscience (Westen 2007). Il est bien établi que l’acteur individuel n’agit pas toujours de façon consciente, cohérente et rationnelle. Les modules mentaux sont moins bien adaptés à certaines tâches et peuvent distordre notre compréhension de la réalité.  La raison et les affects sont intimement liés. Dans ce contexte, l’emphase sur les valeurs plutôt que sur l’idéologie ou sur les outils de politiques publiques semble être une bonne stratégie pour courtiser certains types d’électeurs.

En même temps, la schéma Père autoritaire / parents attentionnés est un peu réducteur. Suffit-il vraiment à expliquer les conflits politiques? Est-il universel ou seulement américain? Quel est son lien avec la socialisation politique primaire? Comme le remarque Pinker (2006), les prescriptions de Lakoff donnent trop de crédit au pouvoir de l’euphémisme. Elles sont condescendantes à l’égard des électeurs.

Et puis, le développement des politiques publiques ne doit pas être dicté par les stratégies de communication.  Comme le dirait Joseph-Arthur, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs.

Sources

  • Frank, T. (2007). What’s the matter with Kansas? How conservatives won the heart of America. New York: Metropolitan and Owl Books.
  • Hylligus, S. et Shields, T. (2009). The persuadable voter: Strategic candidates and wedge issues in political campaigns. Princeton: Princeton University Press.
  • Kahneman, D., Slovic, P et Tversky, A. (1982). Judgment under uncertainty: heuristic and biases. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Lakoff, G. (1996). Moral politics: what Conservatives know that Liberals don’t. Chicago: University of Chicago Press.  New York: Penguin.
  • Lakoff, G. (2004). Don’t think of an elephant! Know your values and frame the debate. New York: Chelsea Green.
  • Lakoff, G. (2005). Moral politics: how Liberals and Conservatives think. Conférence donnée le 17 octobre. The Helen Edison Lecture Serie and the University of California: San Diego.
  • Lakoff, G. (2006). Thinking points: communicating our American values and vision. New York: Farrar, Straus and Giroux.
  • Lakoff, G. (2007). Whose freedom? Tthe battle over America’s most important idea. New York: Picador.
  • Lakoff, G. (2008). The political mind. Conférence donnée le 20 juin. The Commonwealth Club: San Francisco.
  • Lakoff, G. (2008). The political mind: a cognitive scientist’s guide to your brain and its politics. New York: Penguin.
  • Lakoff, G. (2009). Politics of language. Conférence donnée le 3 août. The Commonwealth Club: San Francisco.
  • Lakoff, G. et  Johnson, M. (2003). Metaphors we live by (2e édition). Chicago: University of Chicago Press.
  • Lau, R. et Redlawsk, D. (2006). How voters decide. Information processing during election campaigns. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Markus, G. E. (2002). The sentimental citizen: emotions in democratic politics. University Park: Penn State University Press.
  • Markus, G. E., Russell Neuman, W. et MacKuen, M. (2000). Affective intelligence and political judgment. Chicago: University of Chicago Press.
  • Nunberg, G. (2006). Frame game. The New Republic. 4 novembre.
  • Pinker, S. (2006). Block that metaphor! The New Republic. 2 novembre.
  • Sears, D. O., Huddy, L. et Jervis, R. (Dir.). (2003), Oxford Handbook of Political Psychology, Oxford: Oxford University Press.
  • Tversky, A et Kahneman, D. (1981). The framing of decision and the psychology of choice. Science 211(4481): 453-463.
  • Westen, D. (2007). The political brain. The role of emotions in deciding the fate of the nation. New York: Public Affairs.

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