Le phénomène Ford

Toronto s’est prononcée. La Ville Reine était gouvernée par un distingué diplômé de Harvard, un David Miller progressiste et fin concepteur de politiques publiques. Le nouveau maire est aux antipodes. Bourru, baroudeur et simpliste, Rob Ford offre un message populiste de droite presque entièrement dépourvu de solutions concrètes. Ses idées phares? Abolir la taxe de 60$ sur l’enregistrement des voitures et priver les conseillers municipaux de leur « assiette au beurre »  (gravy train). Du jour au lendemain, la gouverne de Toronto est passée de Miller à Ford, du philosophe roi à l’entraîneur de football.

Comment expliquer le phénomène Ford? Certains ont invoqué la faiblesse des alternatives. Il est vrai que l’autre candidat vedette, George Smitherman, est l’ancien ministre de la santé de Dalton McGuinty. La politique libérale d’harmonisation de la taxe provinciale est impopulaire et les cafouillages du programme de cyberSanté ont pu miner la crédibilité de Smitherman. Le fait qu’il soit marié à un autre homme a aussi pu nuire, quoique son orientation sexuelle n’ait jamais été ouvertement débattue lors de la campagne électorale. Il reste que le vote est très polarisé entre le centre-ville et la banlieue. Cela suggère qu’il y a des dynamiques géographiques et sociales qui comptent davantage que la simple personnalité des candidats.

Plusieurs commentateurs invoquent la « colère » des Torontois à l’égard de l’administration Miller et trouvent des parallèles avec le Tea Party américain.  L’explication n’est pas entièrement satisfaisante. Smitherman proposait des politiques assez différentes du maire sortant. En théorie, il aurait pu canaliser le mécontentement tout aussi bien que Ford. Et puis, cette colère, d’où provient-elle? Et pourquoi est elle concentrée dans les districts de la couronne de Toronto? Pourquoi les électeurs d’Etobicoke, de York, de North York, d’East York et de Scarborough seraient-ils plus irrités que les autres?

Le tableau s’éclaircit à mesure que les données électorales deviennent disponibles. Dans le dernier numéro de Eye Weekly, Edward Keenan propose d’intéressantes pistes d’analyse:

Rosedale, St. James Town, Cabbagetown and Regent Park — affluent and impoverished neighbourhoods that butt right up against each other within cozy walking distance in the dense central city — all voted against Ford. Meanwhile, neighbourhoods that supported Ford, including wealthy ones like the Bridle Path and Royal York, and poor ones such as Malvern and Jane-Finch, are completely geographically and psychologically isolated from each other — and from the rest of the city. In the dense, transit-heavy, mixed-income neighbourhoods of the downtown core, people voted for progressive candidates. In the sprawling, isolated neighbourhoods of the suburbs, people rich and poor alike chose Ford.

En sommes, les résidents des quartiers homogènes et isolés tendent à voter selon leurs intérêts économiques individuels et immédiats. Ils sont sensibles la rhétorique des réductions de taxe, même si à moyen terme, ces économies de bout de chandelles mineront les infrastructures essentielles de la ville. Inversement, les résidents des quartiers les mieux intégrés à la trame urbaine sont plus exposés aux autres classes sociales. Ils montrent un sens civique plus développé et votent selon une certaine conception du bien commun

Si ce diagnostic est juste, la prescription sera complexe. Pour éviter les dérives populistes et la polarisation sociale, la trame urbaine doit être reconfigurée. Elle doit encourager la coexistence et le dialogue entre les groupes ethniques et les classes économiques. Cela exige des lieux publics pour faciliter la rencontre, un réseau de transport en commun plus ramifié et un urbanisme moins monolithique (à la Jane Jacob). Il faut aussi des associations de quartier qui sachent développer les aptitudes démocratiques des citoyens et stimuler la délibération politique. En somme, il faut outiller les «contribuables» pour qu’ils redeviennent des citoyens.

C’est un vaste programme qui dépasse les ambitions du maire actuel. C’est aussi un avertissement pour Montréal et Vancouver.

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