Pour comprendre l’éveil arabe

Des soulèvements importants et fascinants

On dit que tout a commencé avec l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi, un marchand de fruits tunisien. Cet acte de protestation contre la corruption policière provoqua une réaction en chaîne qui mena au renversement du Président Zine el-Abidine Ben Ali. La frénésie se répandit ensuite en Égypte, menant à la chute de Hosni Moubarak. Le vent de révolte souffle maintenant, avec plus ou moins d’intensité, en Lybie, à Oman, au Maroc, au Bahreïn, et au Yémen, où l’issue reste encore incertaine.

Je ne suis pas un spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient, loin s’en faut, mais ces insurrections me fascinent. Même si  les conséquences pour l’équilibre de la région sont ambiguës, on ne peut s’empêcher de ressentir une vive sympathie pour ces peuples longtemps tyrannisés et d’appeler de ses vœux une résolution non-violente et démocratique. La situation soulève aussi des questions passionnantes. Comment expliquer des changements sociaux aussi soudains? Peut-on recréer ces conditions pour faciliter l’émergence de mouvements démocratiques ailleurs dans le monde, voire en Chine? Ces luttes populaires ont-elles des chances d’établir des démocraties stables et véritables?

Enfermées dans l’immédiat, les analyses à chaud des médias commerciaux n’éclairent pas notre lanterne. Sauf exception, elles tendent à expliquer ce nouveau printemps des peuples par un indéfinissable « effet de contagion » ou par la magie des nouvelles technologies de communication. On se contente donc de décrire les éléments déclencheurs ou les mécanismes contingents sans chercher à comprendre les causes sociales plus profondes qui sont à l’œuvre. Certes, Facebook facilite la mobilisation des militants, mais c’est un certain contexte social qui motive la contestation, qui la rend possible et qui décide de son sort (c.f. Lehmann, 2011). Que sait-on de ce contexte? Quels facteurs sont à l’œuvre? Les théories de science sociales offrent des pistes de réponse.

Quelques outils pour mieux cerner le phénomène

De même que la lumière est à la fois onde et particule, la mobilisation du monde arabe semble prendre plusieurs formes contradictoires. Elle peut être conçue tantôt comme une révolution, une rébellion passagère, un mouvements social ou une révolte contre la coalition dirigeante.

(1.)  Si nous approchons le phénomène comme une révolution, nous mettrons l’emphase sur ses dimensions sociales et institutionnelles dans une échelle macroscopique. Inspiré par Moore (1966) et Skocpol (1979, 1994), nous constaterons que les pressions militaires et économiques exercées par le système international sur le Moyen-Orient ont créé une profonde crise des institutions étatiques. Ces problèmes divisent les factions administratives, militaires et religieuses de l’élite, et le contexte offre donc la possibilité à une classe sociale dominée de se mobiliser et de saisir le pouvoir. Cette révolution sera couronnée de succès si la classe moyenne émergente arrive à prendre les rennes d’un État modernisé et démocratisé.

(2.) Compris comme une forme de rébellion, la mobilisation actuelle est  la réaction viscérale, spontanée et éphémère d’une population frustrée. Ici, l’analyse est psychologique et microscopique. Pour Ted Gurr, les gens se rebellent lorsqu’il y a un fossé large et soudain entre les attentes et la réalité. En comparant sa situation au passé ou à son entourage, la population éprouve maintenant un sentiment de privation relative qui le pousse à réagir. « The potential for collective violence varies strongly with the intensity and scope of relative deprivation among members of a collectivity » (Gurr, 1970: 24). Les événements de Tunisie et d’Égypte font tache d’huile parce qu’ils ont changé les attentes de la « rue arabe ». La tyrannie endurée stoïquement hier est intolérable aujourd’hui parce que la révolte semble chose possible. En revanche, la rébellion est un phénomène passager qui ne transforme pas nécessairement les structures sociales et politiques du pays. Si c’est le cas, il y a fort à parier qu’un autocrate succèdera à un autre.

(3.) L’éveil arabe peut aussi être conceptualisé comme un mouvement social. On établit ainsi une analogie avec mai ’68, avec la lutte des droits civils aux États-Unis ou avec le mouvement féministe et écologiste en Occident. Cette approche permet de mettre l’emphase sur  les interactions informelles et sur le réseautage entre des participants qui partagent certaines croyances, valeurs et identités. On notera aussi la forme non-conventionnelle de cette contestation qui contourne les canaux institutionnels et crée de nouvelles formes de protestations.

En transposant les analyses de Smelser (1960), Touraine (1981), Offe (1985) ou Melucci (1982, 1989, 1996) on notera d’abord que d’importantes transformations sociales sont à l’origine des mouvements de protestation. Le développement inégal, une économie centrée sur l’extraction, le chômage conjoncturel et le poids démographique de la jeunesse arabe créent des conditions favorables à la contestation.  C’est dans ce contexte que des entrepreneurs politiques peuvent recruter des participants pour former de nouveaux acteurs collectifs, et ces acteurs agissent de façon rationnelle.

Selon la théorie de la mobilisation des ressources (Zald & Ash, 1966; Zald & McCarthy, 1987; Oberschall, 1973; Tilly 1978) les mouvements sociaux évaluent les coûts et bénéfices de leur action en tenant compte des obstacles, des incitatifs et des ressources disponibles. Ainsi, les insurgés arabes profitent de la nouvelle « structure d’opportunité politique » (Tarrow, 1983, 1989) créée par l’exemple tunisien, par la politique étrangère d’Obama et les appuis internationaux, par le vieillissement des dictateurs et par les dissensions au sein de l’élite. Cette situation stratégique leur permet de mobiliser avec succès des ressources informationnelles  (la téléphonie cellulaire, l’internet, Al Jazeera) et un répertoire renouvelé de tactiques militantes. L’économie égyptienne repose en bonne partie sur le tourisme, ce qui permet de développer une main d’œuvre multilingue, ouverte sur le monde, bien informée, et donc plus aisément mobilisable.

(4.) Finalement, les insurrections du Moyen-Orient et du Maghreb peuvent être comprises comme un ré-alignement de la coalition dirigeante.  La théorie du sélectorat de Bueno de Mesquita et collègues (2003) permet d’explorer cette idée. Elle suppose que l’action collective résulte de l’agrégation d’une myriade de décisions individuelles rationnelles (cf. Olson, 1965; Schelling, 1978).  Or, les individus peuvent être subdivisés en trois groupes aux intérêts très distincts. D’abord, il y a les désaffranchis, ceux qui sont exclus du jeu politique et n’ont pas voix au chapitre. Ensuite, il y a les sélecteurs, le groupe incluant toutes les personnes effectivement impliquées dans le choix du leader. Au sein du sélectorat, les membres de la coalition gagnante forment le cercle intime du pouvoir. C’est le petit groupe de personnes qui appuient activement le leader du pays et qui dépendent de lui.

Les intérêts des acteurs individuels varient selon leur appartenance à l’un ou l’autre de ces groupes. Ils varient aussi selon la taille relative de la coalition gagnante par rapport à l’ensemble du sélectorat. Plus la coalition est restreinte et plus il est possible pour le leader d’acheter sa loyauté en lui attribuant des biens privés: pots-de-vins, honneurs, accès au marché noir, sinécures, privilèges.  Ce contexte est favorable à la kleptocratie et à l’oppression politique. Inversement, une coalition large et inclusive incite le leader à fournir des biens publics à l’ensemble du sélectorat, ce qui favorise une bonne gouvernance. L’échelle de la coalition dirigeante est donc une variable institutionnelle cruciale. Elle explique le contexte dans lequel les désaffranchis et les sélecteurs ont intérêt à s’allier pour renverser l’ordre établi.

« (…) protest, civil war, and revolutions are tactics in the domain of the many who are deprived of private goods in small-coalition systems. Members of the selectorate who are not in the winning coalition and who have poor odds of getting into the coalition  (…) can increase their prospects of future coalition membership if they throw the rascals out. » (Bueno de Mesquita et collègues, 2003: 361-2).

Pour que le printemps des peuple ait un impact constructif et durable, il ne suffit donc pas de remplacer un président autoritaire par un autre, ni de confier le timon à une junte militaire.  Les militants dovent promouvoir des réformes étatiques qui élargiront la taille de la coalition dirigeante. Concrètement, les républiques arabes (Égypte, Yémen, Tunisie et Syrie) doivent permettre une véritable compétition électorale plutôt que de tenir des référendums sporadiques, truquée et sans opposition.  Le parlement pourra ainsi supplanter le parti unique, offrant un espace plus large et plus transparent pour la formation des coalitions gouvernantes. Dans les monarchique de la région (Maroc, Oman,  Bahreïn, etc.), il faut aussi renforcer le pouvoir des assemblées élues et limiter les responsabilités du souverain par des règles constitutionnelles plus strictes. Selon la théorie du sélectorat, ces types de changements institutionnels sont indispensables pour assurer le bien-être des populations.

Et maintenant?

J’ai survolé quatre façons d’approcher les événements actuels. Il y en a d’autres, mais ces catégories bien connues identifient les principaux facteurs à observer dans les rues du Caire ou de Tripoli. Elles permettent de passer du clip à l’analyse, de l’événement passager aux structures profondes. Malgré cette importante contribution, les théories ne permettent pas de prédire le dénouement final. Kadhafi sera-t-il vaincu? Les monarchies pétrolières vont-elles s’adapter ou s’effondrer? La tyrannie cèdera-t-elle à la liberté? Seuls les militants peuvent répondre. La destiné du Levant est entre les mains de ses enfants.

POUR ALLER PLUS LOIN

  • Bueno de Mesquita, Bruce, Alastair Smith, Randolph M. Siverson & James D. Morrow (2003). The Logic of Political Survival. Cambridge: MIT Press.
  • Diani, Mario &  Doug McAdam. (2003). Social Movements and Networks. New York: Oxford University Press.
  • Gamson, William. (1968). The Strategy of Social Protest. Homewood: Dorsey.
  • Goodwin, Jeff & James M. Jasper. (2009). The Social Movement Reader: Cases and Concepts. 2e édition.  Chichester: Wiley-Blackwell.
  • Gurr, Ted Robert. (1970). Why Men Rebel. New Haven: Princeton University Press.
  • McAdam, Doug, John D. McCarthy & Mayer Z. Zald, dir. (1996). Comparative Perspectives on Social Movements: Political Opportunities, Mobilizing Structure, and Cultural Framing. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Melucci, Alberto. (1989). Nomads of the Present. Social Movements and Individual Needs in Contemporary Society. Philadelphia: Temple University Press.
  • Moore, Barrington. (1966). States and Social Revolutions : a Comparative Analysis of France, Russia and China. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Oberschall, Anthony. (1973). Social Conflicts and Social Movements. Englewood: Prentice Hall.
  • Olson, Mancur. (1965). Logic of Collective Action: Public Goods and the Theory of Groups. Cambridge: Harvard University Press.
  • Scalbert, Augustin. (2011). « Olivier Roy: Comme solution politique, l’Islamisme est fini« . Rue89.
  • Schelling, Thomas C. (1978). Micromotives and Macrobehavior. New York: Norton.
  • Skocpol, Theda. (1979). States and Social Revolutions : A Comparative Analysis of France, Russia and China. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Skocpol, Theda. (1994). Social Revolutions in the Modern World. Cambridge, Cambridge University Press.
  • Smelser, Neil J. (1962). Theory of Collective Behavior. New York: Free Press.
  • Tarrow, Sidney. (1994). Power in Movement: Collective Action, Social Movements and Politics. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Tilly, Charles. (1978). From Mobilization to Revolution. Reading: Addison-Wesley.
  • Tilly, Charles. (2004). Social Movements, 1768–2004. Boulder:  Paradigm Publishers.
  • Tocqueville, Alexis. (1840). De la démocratie en Amérique.
  • Tocqueville, Alexis. (1856). L’Ancien régime et la révolution.
  • Zald, Meyer & R. Ash. (1966). Social Movements Organizations: Growth, Decay and Changes. Social Forces (44): 327-40.
  • Zald, Meyer & John D. McCarthy, dir. (1987).  Social Movements in an Organizational Society. New Brunswick: Transaction Books.

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