La bataille de l’Ontario

Nous y voici.  Le Gouverneur général a finalement dissout le Parlement et la campagne électorale est lancée d’un océan à l’autre. Le temps fort de la démocratie canadienne a commencé et c’est le moment idéal pour les citoyens de participer à la vie politique du pays, non seulement en votant, mais aussi en se mobilisant et en faisant entendre leur voix. C’est l’un des objectifs du réseau social multipartisan À l’action.

Dans les prochains jours, nous serons bombardés par la propagande politiques et par les oracles des commentateurs politiques.  La volume et la qualité inégale de cette information pourront créer un certain état de confusion. On nous racontera qu’il y a un «momentum» ou un «vent» rouge, bleu ou orange soufflant sur le pays. Que les Canadiens, une indéfinissable entité collective, «veulent» ceci ou cela. On dira qu’une province est «d’humeur» conservatrice,  libérale, voire bloquiste.

Ces raccourcis sont parfois utiles, mais ils dissimulent un fait essentiel. Dans notre système électoral, tout se joue au niveau local. Les partis politiques luttent d’abord et avant tout pour gagner des circonscriptions. Or, il n’y a qu’une poignée de comtés qui sont vraiment en jeux. Par exemple, les Conservateurs ont toutes les chances de préserver leurs emprise sur les circonscriptions de l’Ouest, tandis que le centre-ville de Toronto restera probablement un bastion libéral. Si l’on exclut ces châteaux-forts, il reste peu de localités qu’une formation rivale peut espérer conquérir.  Du point de vue stratégique, ce sont ces quelques circonscriptions vacillantes qui importent le plus.

Les tactiques électorales des partis visent à séduire un électorat qui est  segmenté sur la base de quelques attributs sociologiques et qui est précisément localisé dans une cinquantaine de circonscriptions serrées. Si les médias décrivent souvent la lutte électorale en terme de pays, de provinces ou de régions brossés à grands traits, les partis eux, adoptent une approche microscopique qui profile les électeurs quartier par quartier.

Certes, le Québec et l’Ontario demeurent les principaux champs de bataille, mais ce n’est pas seulement parce qu’ils représentent 181 circonscriptions, soit 58% des sièges aux Communes. En fait, les deux provinces sont le centre névralgique de la campagne parce qu’elles comptent le plus grand nombre de circonscriptions volatiles. On peut donc s’attendre à ce que les chefs ratissent et quadrillent ces localités, qu’ils adaptent leur programme pour les séduire, et qu’ils y consacrent la majeure partie de leur budget publicitaire.

Définissons les circonscriptions volatiles comme celles où la marge séparant le vainqueur de son principal rival était égale ou inférieure à 10% de votes lors de la dernière élection fédérale.  Sur cette base, l’Ontario compte 31 circonscriptions volatiles. De ce nombre 13 sont très serrées puisqu’elles présentaient une marge de victoire égale ou inférieure à 5% en 2008. Voici donc un tableau des circonscriptions les plus chaudes et qui recevront une attention disproportionnée pendant la campagne.

Toronto

La région métropolitaine de Toronto (Greater Toronto Area) est généralement un bastion libéral et les principaux adversaires sont souvent néo-démocrates. Les conservateurs pourraient cependant faire une percée dans Eglinton-Lawrence et dans Don Valley West.

  • BeachesEast York. Maria Minna (LIB) représente cette circonscription depuis 1993. Elle fera face à deux nouveaux venus, Matthew Kellway (NPD) et  Bill Burrows (CON).
  • Don Valley West. Rob Oliphant (LIB) est le député sortant et mènera une chaude lutte contre John Carmichael (CON), sa Némésis de 2006 et de 2008. Nicole Yovanoff représente le NPD.
  • Eglinton—Lawrence. Joseph Volpe, un ancien candidat à la chefferie du parti libéral représente cette circonscription depuis 1988. Il avait arraché une victoire par la peau des dents en 2008, mais son adversaire conservateur,  Joe Oliver, est de retour et pourrait profiter des politiques Pro-israël de Harper pour marquer des points dans un secteur qui compte beaucoup d’électeurs juifs. Le candidat du NPD est encore inconnu mais sera probablement une quantité négligeable dans ce duel.
  • Parkdale—High Park. Un ex-ministre provincial et ancien candidat à la chefferie libérale fédérale, Gerard Kennedy, devra se battre pour conserver son siège. Sa principale rivale, Peggy Nash (NPD), était député en 2006 et candidate en 2004 et 2008. Le conservateur Taylor Train n’a aucune chance dans ce bastion progressiste.
  • Trinity—Spadina. Olivia Chow (NPD), une ancienne conseillère municipale et épouse de Jack Layton, a de bonnes chances de vaincre Christine Innes (LIB) qu’elle avait déjà affrontée en 2008.  Le nouveau venu, Gin Siow (CON) n’a guère de chance de se faufiler entre les deux candidates vedettes.
  • York Centre. L’ancien joueur de hockey et ministre Ken Dryden (LIB) représente cette circonscription  depuis  2004, mais rien n’est acquis. Mark Adler (CON), le fondateur du Canada Economic Club est un nouveau venu à surveiller. La banière du NPD sera portée par Kurtis Bayli, est un vétéran de la campagne de 2008.

La couronne de Toronto

Ces circonscriptions désignées par leur code téléphonique, le 905 , forment la «couronne de Toronto». C’est une région qui a connu un grand essor immobilier depuis les vingt dernières années. Ses petites communautés rurales sont ainsi devenues des banlieues pour les jeunes ménages non-syndiqués de la classe moyenne supérieure, incluant celles de nombreux canadiens d’origine asiatique et indienne. Ainsi, plus de 44% des résidents ont une langue maternelle autre que l’anglais ou le français dans la région de Peele. Ces électeurs tendent de plus en plus à voter conservateur, y compris sur la scène provinciale (depuis le gouvernement Harris), et c’est ici que les troupes de Stephen Harper espèrent faire le plus de gain.  On suivra donc de près les dix circonscriptions suivante:

  • Ajax—Pickering. Le député libéral de cette circonscription depuis 2004, Mark Holland fera face à Christopher Alexander (CON), ancien ambassadeur du Canada en Afghanistan. Jim Koppens est le candidat NPD.
  • Bramalea—Gore—Malton. Le député Gurbax Singh Malhi (LIB) représente cette circonscription depuis 1993. Il fera face à Baljit Gosal (CON), un candidat défait à plusieurs reprises sur la scène provinciale et fédérale, et à Jagmeet Singh Dhaliwal (NPD), un jeune ingénieur électrique.
  • Brampton West.  Le député libéral sortant Andrew Kania reprendra une lutte très serrée contre ses adversaires de 2008, l’ancien nageur olympique et avocat Kyle Seeback (PC) et le courtier d’assurance Jagtar Shergill (NPD).
  • Brampton—Springdale. La libérale Ruby Dhalla tentera de conserver le siège qu’elle occupe depuis 2004. L’homme d’affaire Parm Gill (CON) tentera pour une seconde fois de lui ravir la circonscription et la lutte s’annonce très chaude.  L’activiste Manjit Grewal arborera l’orange du NPD.
  • Mississauga South. Paul Szabo (LIB) représente cette circonscription depuis 1993 mais il est passé à un cheveux de perdre lors des dernières élections. Il affrontera l’ancienne adjointe du ministre des finances Jim Flaherty, Stella Ambler (CON), laquelle avait essuyé une défaite dans Bramalea—Gore—Malton en 2008. C’est une jeune activiste, Farah Kalbouneh qui représente le NPD.
  • Mississauga—Erindale. La lutte s’annonce très serrée entre le député sortant, Bob Dechert (CON) et Omar Alghabra (LIB), son adversaire de 2008 et l’ancien député de la circonscription entre 2006-2008. Mustafa Rizvi défendra les couleurs du NPD pour une seconde fois.
  • Mississauga—Streetsville. Bonnie Crombie (LIB) représente cette circonscription depuis 2008. Elle affrontera deux nouveaux-venus, Brad Butt (CON) et Syed Naqvi (NPD)
  • Oak Ridges—Markham. Une circonscription qui oscille entre deux partis. Le député conservateur Paul Calandra aura fort à faire pour protéger son siège contre Lui Temelkovski, l’ancien député libéral entre 2004 et 2008. Si Janice Hagan (NPD) mène une bonne campagne, elle pourrait ravir les votes de gauches dont les Libéraux ont besoin pour remporter la victoire.
  • Thornhill. Le tout nouveau ministre de l’environnement Peter Kent (CON) affrontera Dr  Karen Mock (LIB), une psychologue de l’éducation et une militante des droits de la personne. Un vétéran des campagnes de 2006 et 2008, Simon Strelchik, représente ici le NPD.
  • Vaughan. Le ministre des aînés et ancien chef de police Julian Fantino (CON) luttera pour conserver le siège arraché aux libéraux par 964 voix lors de l’élection complémentaire de novembre 2010. Pourra-t-il répéter son exploit et renforcer les assises conservatrices dans une circonscription traditionnellement rouge? C’est ce que semble penser son adversaire de novembre, Tony Genco, qui vient de retourner sa veste pour se rallier aux conservateurs. Fantino affrontera donc l’ancien conseiller municipal Mario Ferri (LIB).

L’est de la province

Lors des élections de 2008, seulement quatre circonscriptions de l’est de la province ont résisté aux Conservateurs. Les Libéraux ont remporté le sud d’Ottawa et Vanier tandis que les néo-démocrates ont remporté le centre de la capitale. La division des votes de gauche a cependant permis aux Conservateurs de l’emporter dans l’ouest d’Ottawa et dans Orléans.  Kingston et les Milles-Iles forment une enclave rouge depuis 1988. Il s’agit du comté de Peter Miliken, le populaire Président de la Chambre des Communes qui prend maintenant sa retraite. Qui lui succèdera?

  • Ottawa—Orléans. Cette circonscription bilingue et aisée est représentée par Royal Galipeau (CON) un défenseur des Franco-ontariens et ancien militant libéral qui s’oppose au mariage de même sexe et à l’avortement.  L’avocat David Bertschi tentera de ramener le comté dans le giron libéral. Le NDP est représenté par le militant anti-pauvreté John Courtneige.
  • Ottawa West—Nepean. L’ancien ministre et whip du gouvernement, le très symapthique John Baird (CON), devrait l’emporter même s’il aura fort à faire pour élargir l’étroite marge de victoire obtenue en 2008. Il affrontera Anita Vandenbeld (LIB), une experte sur les questions du développement démocratique international et des droits de la femme, et Marlene Rivier, une psychologue, syndicaliste et vétérante du NPD.
  • Kingston and the Islands. Un nouveau venu, Theodore Hsu (prononcer «choux»), chercheur en physique et courtier, tentera de défendre ce siège libéral contre une agente immobilière de Kingston, Alicia Gordon (CON), et contre l’artiste et activiste Daniel Beals (NPD).

Au nord de la province

Le nord comprend une importante minorité franco-ontarienne et son économie repose sur l’industrie minière et forestière, deux secteurs ouvriers qui sont fortement syndiqués.  C’est la seule région de la province dominée par les néo-démocrates, mais les libéraux les talonnent de près dans quatre circonscriptions.

  • Kenora. Une circonscription atypique, la plus grande de la province et la seule au nord qui soit représentée par un conservateur, Greg Rickford. Roger Valley (LIB) tentera de reconquérir ce siège qu’il a occupé entre 2004 et 2008, mais il s’agit d’une véritable lutte à trois. Tania Cameron (NPD) avait obtenu plus de 20% des votes en 2008 et pourrait brouiller les cartes.
  • Sault Ste-Marie. Le néo-démocrate Tony Martin représente cette circonscription depuis 2004 et retrouvera Christiano Provenzano, son adversaire libéral de 2004 et 2006 dans une lutte qui s’annonce très serrée. Le candidat conservateur, Brian Hayes, est un analyste financier et ancien conseiller municipal. Ses chances sont limitées.
  • Sudbury. Glenn Thibeault est le député sortant (NDP) et affrontera deux nouveaux venus, Carol Hartman (LIB) et Fred Slate (CON). La marge de 2008 était serrée, mais avec le départ de l’ancienne ministre libérale Diane Marleau, Thibeault devrait pouvoir élargir sa base électorale.
  • Thunder BayRainy River. Chaude lutte à prévoir. John Rafferty (NDP) a pu arracher cette circoncription aux libéraux de justesse en 2008, mais l’ancien député libéral Ken Boschkoff (2004-2008) revient à la charge pour reconquérir le comté. Ce duel ne laisse guère de place à la conservatrice Maureen Comuzzi-Stehmann.
  • Thunder BaySuperior North. En 2008, le néo-démocrate Bruce Hyer a réussi à capturer cette circonscription libérale depuis 1988. Il devra maintenant affronter deux novices, l’avocat Yves Fricot (LIB) et Richard Harvey, un ancien conseiller municipal de Nipigon (CON).

L’ouest de la province

La plupart des circonscriptions de l’ouest de la province sont rurales, et elles tendent à voter bleu. En revanche, les comtés urbains offrent une carte électorale plus contrastée, avec des luttes à trois aux effets imprévisibles. En 2008, la division du vote de gauche a permis aux conservateurs de conquérir Oakville, Kitchener—Waterloo, Kitchener Centre et London-West. Le NPD a quand même préservé ses châteaux-forts (Windsor West, Windsor Tecumseh, London—Fanshawe) et arraché Welland aux Libéraux, lesquels se sont repliés à Guelph et dans London North Centre. Ces circonscriptions demeurent volatiles et pourraient réserver des surprises.

  • Guelph. Cette circonscription est libérale depuis 1993, mais le député sortant, Frank Valeriote (LIB) devra quand même résister au tir croisé d’un militaire à la retraite, Marty Burke (CON) et de la travailleuse sociale Bobbi Stewart (NPD). Le lutte s’annonce serrée.
  • Kitchener Centre. Le conservateur Stephen Woodworth affrontera à nouveau Karen Redman (LIB), l’ancienne députée de la circonscription entre 1997 et 2006. Ici aussi, quelques centaines de voix pourraient faire la différence. C’est un gérant de magasin et grand défenseur du logement social, Peter Thurley, qui représentera NPD.
  • Kitchener—Waterloo. Peter Braid, le député conservateur sortant, avait arraché cette circoncription par seulement 17 voix en 2008. Il retrouve maintenant son adversaire, le libéral Andrew Telegdi qui a représenté la circonscription de 1993 à 2006. Le candidat NPD n’est pas encore nommé, mais chaque vote qu’il ou elle recevra fera avancer la cause de la droite dans ce comté très volatil.
  • London North Centre. Cette circonscription schizophrène tend à voter bleu au niveau provincial, et rouge au niveau fédéral. Elle est actuellement représentée par Glen Pearson (LIB). Il affrontera deux nouveaux venus, Susan Truppe (CON) et German Gutierrez (NPD).
  • London West.  Cette circonscription oscille entre le rouge et le bleu. Le conservateur Ed Holder tentera de renouveller son mandat contre un novice libéral (le juriste Doug Ferguson) et contre  son adversaire NPD de 2008, Peter Lawrence Ferguson. Lors des dernières élection, la marge de victoire n’était que de 3,7%, ce qui rend téméraire toute prédiction.
  • Oakville. Le conservateur Terence Young défend son siège contre deux nouveaux venus: l’avocat Max Khan (LIB) et un doctorant en science politique de l’Université York, l’activiste James Ede (NPD).
  • Welland. Le député sortant Malcolm Allen (NDP) affronte son adversaire de 2008, Joe Maloney (LIB), ancien député de la circonscription entre 2004 et 2008. Leana Villella (CON) est une novice mais tout est possible dans ce comté très divisé.

Voilà donc, en quelques lignes, les circonscriptions ontariennes qui seront chouchoutées par les partis politiques dans les semaines à venir.

On remarquera que logique même de notre système électoral, aggravée par les progrès du profilage assisté par ordinateur, produit une politique extrêmement localisée. Je suis le premier à le déplorer. Notre système favorise les intérêts locaux et particuliers au détriment du bien commun, il donne un pouvoir disproportionné à certaines circonscriptions clefs, il pénalise les petits partis et gaspille le vote des électeurs qui les appuient.  Combinés, ces facteurs pourraient aussi contribuer à la chute du taux de participation.  Est-ce le moment de relancer le débat sur une réforme électorale et sur la représentation proportionnelle? Je le crois. Ce sera pour un autre billet.

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