Quelles valeurs canadiennes?

Etes-vous un vrai canadien? Si, comme la majorité des électeurs, vous n’avez pas voté conservateur lors des dernières élections, vos valeurs sont anti-canadiennes.

Du moins, c’est ce que suggère le dernier discours du premier ministre. S’adressant à des militants réunis à l’occasion du Stampede de Calgary, il a affirmé :

« Les valeurs conservatrices sont les valeurs canadiennes. Les valeurs canadiennes sont les valeurs conservatrices […] Elles l’ont toujours été. Et les Canadiens retournent au parti qui reflète le plus fidèlement ce qu’ils sont: le Parti Conservateur, qui est le parti du Canada »  (ma traduction, Globe and Mail, 10 juillet 2011).

Cette déclaration n’était sans doute qu’une hyperbole visant à galvaniser les troupes conservatrices. D’ailleurs, l’attaque avait déjà été employée lors du premier caucus en mai et lors de la convention de juin. Il est normal de se taper sur l’épaule entre militants, mais il ne faudrait pas prendre ce genre d’esbrouffe pour une contribution sérieuse au discours public. Je défie monsieur Harper de se lever en Chambre et d’affirmer, sans rire, que son parti détient le monopole de l’identité canadienne. Les membres en règle du PC sont-ils plus canadiens que Wilfrid Laurier, Lester Pearson, Pierre Trudeau, Tommy Douglas, Norman Bethune, Nellie McClung, Agnes Macphail, Thérèse Casgrain, George Erasmus, André Laurendeau, Jean Lesage ou David Suzuki?

En confondant l’identité nationale et partisane, les conservateurs cherchent peut-être à exploiter le désir d’intégration des immigrants. Le message subliminal, c’est qu’il faut appuyer le PC pour devenir pleinement canadien. Les nouveaux citoyens ne seront pas dupes. Après s’être préparé pour l’examen de citoyenneté, ils connaissent l’histoire du pays mieux que la plupart des citoyens natifs. Au besoin, ils pourront rappeler à monsieur Harper que ce sont les libéraux qui ont gouverné pendant 84 des 144 années de la Confédération, et que ce sont les néo-démocrates qui sont à l’origine de notre système de santé publique, un point d’ancrage de l’identité canadienne. Nul doute, l’âme des Canadiens est trop vaste et trop riche pour se laisser enfermer dans un seul parti.

S’il faut en croire certains sondages du Manning Centre, les attitudes politiques des Canadiens seraient maintenant à droite. Il faut prendre ces études avec un grain de sel. Le commanditaire est partisan et les indicateurs choisis ne sont ni fiables ni fidèles. De toute façon, la culture politique d’un État ne peut se mesurer par deux coups de sonde. Elle s’exprime aussi par les évènements formatifs de son histoire, par sa constitution et ses institutions, par sa production culturelle et par le contenu de l’éducation politique reçue par les citoyens. À cet aulne, il est difficile de présenter le Parti conservateur comme le principal artisan du Canada.

Ceci dit, je me réjouis que monsieur Harper évoque ainsi les valeurs du Parti conservateur. S’il prend cet héritage politique au sérieux, il pourra enfin dépasser les dogmes étriqués du Reform Party. Comme héritier de Macdonald et de Bennett, il se rappellera de l’importance des interventions économiques de l’État, ce qui l’aidera à tempérer son fétichisme du libre-marché. En bon successeur de Borden, il acceptera que certaines infrastructures clefs doivent être nationalisées, que l’impôt sur le revenu est un mal nécessaire et qu’il est bon de financer les sciences.

Inspiré par Diefenbaker, monsieur Harper développera peut-être une meilleure appréciation pour nos traditions parlementaires. En émulant Robert Stanfield, il verra l’importance des programmes sociaux, même dans un contexte de restriction budgétaire. Qu’il songe à George-Étienne Cartier ou à Joe Clark, et il comprendra mieux le pacte fondateur de notre fédération et percevra le Canada comme une « communauté de communautés ». Cela le forcera à consulter les provinces avant de réformer le Sénat. En examinant le bilan de Brian Mulroney, il voudra peut-être ratifier, lui aussi, les accords internationaux qui protègent l’environnement et visent à prévenir les désastres climatiques.

Qu’il mette de côté les pamphlets d’Ezra Levant et lise les vrais intellectuels de la famille conservatrice, les W.L. Morton, Northrop Frye, Donald Creighton, George Grant ou Hugh Segal. En plus de redécouvrir l’importance de l’érudition, de la recherche et de la pensée critique, notre premier ministre y trouvera de multiples références à l’idéal du bien commun. Il verra que le Canada est plus qu’un agrégat d’individus isolés, de contribuables égoïstes, ou de clientèles électorales. Le Canada rassemble des citoyens qui vivent de façon interdépendante dans des communautés enracinées.

Les communautés anglophones, francophones et autochtones du pays ont développé leur propre culture, leur propre univers de valeurs et elles offrent des conceptions différentes de la justice et de la vie heureuse. Elles proposent aux citoyens un large éventail d’identités riches de sens. En même temps, ces sociétés forment un partenariat au sein de la fédération. Il y a des recoupements de valeurs. Certains principes et objectifs sont partagés par toutes les communautés fondatrices:  la démocratie, le fédéralisme, la primauté du droit, le respect des droits et libertés de la personne, l’égalité entre les personnes des deux sexes, la protection des minorités linguistiques et culturelles, l’accueil et l’intégration des immigrants, la redistribution économique entre les communautés, la solidarité sociale.

C’est ici, dans cette confluence, que se situent les fameuses « valeurs canadiennes ». Elles ne sont pas l’apanage du Parti conservateur, ni d’une communauté particulière, ni même du Canada, mais elles expliquent et justifient notre désir de vivre ensemble dans un même État au Nord de l’Amérique.

Une réflexion sur “Quelles valeurs canadiennes?

  1. Monsieur,

    Votre serviteur a goûté votre usage de la langue et vos renvois à des sources hélas! jetées aux oubliettes.

    Voici ma modeste critique.

    À bien y réfléchir, le poème que voilà, en l’état, non versifié, eût gagné à puiser dans les ressources rythmiques, rhétoriques et grammaticales (le subjonctif imparfait s’imposait…)

    Aussi votre texte, pour écrit fût-il, est trop long. La prochaine fois, une prolixité serait indiquée.

    Côté analyse politique, Harper n’en est pas seulement à galvaniser ses troupes; à la vérité, il réforme les symbôles canadiens ; lesquels, aux dernières nouvelles, appartiennent en propre au PLC.

    Mes amitiés.

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