La politique canadienne: en français dans le texte


Avez-vous déjà observé le vol d’une samare? Non, ce n’est pas un volatile exotique. Il s’agit plutôt de la graine ailée de l’érable qui tournoie comme un hélicoptère en se laissant emporter aux quatre vents. C’est aussi le nom d’un organisme à but non-lucratif, Samara, qui cherche à diffuser des idées sur la participation des citoyens et des journalistes à la démocratie canadienne.

À l’occasion de la Fête du Canada, Samara lançait un concours pour trouver les meilleurs ouvrages politiques canadiens des 25 dernières années. En bibliophile compulsif, j’ai immédiatement mordu à l’hameçon, soumettant mes propres suggestions et attendant avec impatience le dévoilement des bouquins choisis.

Une tempête dans un verre d’eau?

Je l’avoue, la liste des finalistes m’a un peu déçu. Elle propose des œuvres de grande qualité, certes, mais elle ne compte aucun politologue, à l’exception notable de Stephen Clarkson. Les experts universitaires auraient-ils trimés en vain pendant un quart de siècle? Pourquoi ignore-t-on les contributions magistrales de Vincent Lemieux ou Will Kymlicka, par exemple?

Plus choquant encore, la liste ne comprend aucun titre en français. Cette lacune a rapidement été signalée par Jean-François Lisée et citée comme une preuve supplémentaire de la «déquébécisation du Canada». Pour l’ancien conseiller des premiers ministres Parizeau et Bouchard, il va sans dire que la bifurcation des deux sociétés justifie la souveraineté du Québec. Il ironise: « c’est beaucoup demander aux jurys canadiens basés à Toronto de faire semblant de s’occuper du Québec, puis de le faire avec compétence. Nous sommes si loin…».

Dans une optique un peu plus constructive, j’ai rencontré la cofondatrice et directrice générale de Samara, Alison Loat, pour mieux comprendre son palmarès. Surprise! La liste n’est pas le produit d’un groupes d’experts ignorants ou anglocentriques. Elle résulte simplement d’une consultation populaire dans les médias sociaux. Puisque Samara est une organisation récente, son site web n’est pas encore traduit dans la langue de Molière. Voilà qui explique l’absence d’ouvrages savants ou rédigés en français. Point de complot anti-québécois donc.

L’embarras du choix

Dans un modeste effort pour «rapprocher les solitudes», j’ai élaboré ma propre liste de bouquins politiques publiés en français. La première ébauche comptant plus de 150 titres, je me suis fixé des critères de sélection plus stricts. Les voici:

  1. Contribution à la compréhension des principaux enjeux, acteurs et institutions qui touchent l’ensemble du Canada.
  2. Originalité des idées.
  3. Qualité et étendue de la recherche et de l’argumentation
  4. Influence politique ou universitaire de l’ouvrage
  5. Élégance de l’écriture et facilité d’approche pour le grand public.

Après plusieurs ratures et de bien cruelles trahisons, j’en suis venu à 13 titres. On ne pourra pas m’accuser de superstition!

Définir la nation québécoise

En toute logique, commençons par la Genèse, ou plutôt, les genèses:

  • BOUCHARD, Gérard, (2000), Genèse des Nations et Cultures du Nouveau Monde, Montréal: Boréal.
  • DUMONT, Fernand, (1993), Genèse de la société québécoise, Montréal: Boréal.

Ces essais historiques racontent la construction de l’identité québécoise. On voit comment une poignée «d’habitants» français en viennent à se définir successivement comme Canadiens, Canadiens français, puis Québécois. On découvre les évènements qui ont forgé la culture politique de la province et ont marqué la fédération.

Notons que ces deux auteurs influents présentent des conceptions opposées de la nation québécoise. Dumont, un grand sociologue, insiste davantage sur l’enracinement culturel et ethnique. Bouchard, frère de l’ancien premier ministre, historien et coprésident de la fameuse Commission sur les accommodements raisonnables, offre une vision plus civique de la nation. Une synthèse des deux approches semble maintenant dominer le discours dans la province.

Les rapports Canada-Québec

Les ouvrages suivants débattent plus directement des relations entre le Québec et le Canada:

  • BURELLE, André, (1995), Le Mal canadien. Essai de diagnostic et esquisse d’une thérapie, Montréal : Fides.
  • DION, Léon, (1995), Le duel constitutionnel Québec-Canada, Montréal: Boréal, 1995.
  • DION, Stéphane, (1999), Le pari de la franchise. Discours et écrits sur l’unité canadienne. Montréal : McGill-Queen’s University Press.
  • GAGNON, Alain-G. (2008), La Raison du plus fort: plaidoyer pour le fédéralisme multinational. Montréal: Québec-Amériques.
  • PARIZEAU, Jacques, (1997), Pour un Québec souverain. Montréal: VLB
  • PELLETIER, Benoît, (2010), Une certaine idée du Québec : parcours d’un fédéraliste de la réflexion à l’action. Québec : Presses de l’Université Laval.

Il est instructif de lire en parallèle les discours souverainistes de Parizeau avec les allocutions fédéralistes de Stéphane Dion. Deux anciens universitaires qui se sont engagés en politique pour défendre des idéaux opposés. Quelque part entre ces deux pôles, les autres ouvrages critiquent la constitution de 1982 mais proposent de renouveler le fédéralisme pour mieux accommoder la dualité canadienne (Gagnon; Pelletier; L. Dion). On remarquera le contraste entre les idées de Dion père et fils.  Je recommande aussi deux ouvrages disponibles en traduction française : Un Pays à refaire (Kenneth McRoberts) et La Voie canadienne  (Will Kymlicka).

Biographies

Pour une approche plus humaine de la vie politique au Canada et au Québec, je suggère:

  • GODIN, Pierre, (2007), René Lévesque: un homme et son rêve. Montréal: Boréal.
  • LISÉE, Jean-François, (1994), Le tricheur et Le naufrageur. Robert Bourassa et les Québécois.  2 volumes. Montréal: Boréal.

La Québec a canonisé son propre panthéon de personnages politiques honnis ou adulés. Pensons, par exemple, à Henri Bourassa, Maurice Duplessis, Lionel Groulx, André Laurendeau, Wilfrid Laurier, Jean Lesage, Honoré Mercier, Brian Mulroney, Joseph Papineau, Jacques Parizeau ou Pierre Elliott Trudeau. Ces figures de proue ont toutes fait l’objet de biographies, mais j’ai un faible pour celle de René Lévesque. Le bouquin suggéré condense une œuvre monumentale originellement publiée en quatres tomes. On y découvre la personnalité imparfaite, attachante et complexe de Lévesque tout en revivant de l’intérieur l’une des période les plus fascinante de l’histoire politique canadienne.

L’ouvrage de Lisée n’est pas tout à fait une biographie, mais il est entièrement consacré à Robert Bourassa et à sa politique suivant l’échec de l’Accord du Lac Meech. L’auteur décrit les manœuvres habiles et souvent trompeuses d’un premier ministre fédéraliste tentant d’endiguer la plus importante marée nationaliste de l’histoire canadienne. L’ouvrage est bien documenté et révèle la mécanique du pouvoir à Québec. Explosif lors de sa publication, le livre a contribué à l’argumentaire souverainiste avant le référendum de 1995 et Lisée est devenu une éminence grise du Parti Québécois. Une chronique passionnante.

Enjeux actuels

Finalement, trois livres sur des grands enjeux de société:

  • MACLURE, Jocelyn et Charles TAYLOR, (2010), Laïcité et liberté de conscience. Montréal : Boréal.
  • MARTEL, Marcel et Martin PAQUET, (2010), Langue et politique au Canada et au Québec. Montréal : Boréal.
  • DUPUIS, Renée, (2001), Quel Canada pour les Autochtones? La fin de l’exclusion. Montréal: Boréal.

Après plus de 400 ans de cohabitation, les peuple autochtones et les descendants des colons européens continuent de vivre des relations d’incompréhension et de conflit. Renée Dupuis nous rappelle la longue marginalisation des premiers canadiens: la tutelle britannique, le régime des réserves, la destruction des mode de vie et de gouvernance traditionnels, les écoles résidentielles et l’acquisition tardive du droit de vote. L’auteure préconise plusieurs solutions légales et politiques, dont l’autonomie gouvernementale, afin d’améliorer les conditions de vie des Autochtones.

On a parfois affirmé que la politique britannique se résume aux luttes de classe, que la politique américaine est affaire de race, alors que la politique canadienne oppose deux groupes linguistiques. Il s’agit d’une caricature, bien sûr, mais on ne peut rien comprendre au Canada si l’on ignore un fait déterminant: il y a une minorité francophone qui est majoritaire dans l’une des dix province. Cela change tout et cela explique beaucoup. La superbe synthèse historique de Marcel Martel et Martin Pâquet nous rappelle cette tension essentielle. Elle montre le pouvoir mobilisateur des questions linguistique d’un océan à l’autre, de la Conquête aux derniers jugements de la Cour suprême.

Après de vifs débat sur la burka, le kirpan ou l’érouv, l’accommodation du pluralisme ethnique et religieux pose des questions centrales pour le Québec, le Canada et tous les pays d’immigration. Doit-on imposer certaines pratiques qui visent à l’émancipation des citoyens ou faire primer la liberté de conscience? En d’autres termes, notre modèle d’intégration devrait-il être républicain ou libéral? L’un des plus grand penseur canadien, l’ancien coprésident de la Commission Bouchard-Taylor, offre ici la réflexion développée avec son collègue, le philosophe Jocelyn Maclure. Une plaquette claire et éclairante.

Et vous, quels ouvrages vous semblent essentiels?

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