Trudeau et la stratégie de l’ambigüité

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Après une écrasante défaite lors de la dernière élection, le Parti libéral du Canada a commencé à remonter la pente à  la fin de l’été 2012. Il a maintenant gagné plus de 10 points dans les intentions de vote. Plusieurs hypothèses cherchent à expliquer ces gains, mais ils coïncident avec l’irruption d’un certain Justin Trudeau dans la course à la chefferie libérale, et le « facteur Trudeau » est l’explication la plus plausible.

Plusieurs commentateurs sont choqués et surpris. Comment les Canadiens peuvent-ils s’enticher d’un chef dépourvu de politiques publiques? Où est la substance? Loin d’être une entrave, l’ambigüité a propulsé monsieur Trudeau. Elle a permis aux citoyens de projeter leurs aspirations sur un canevas vierge.

Ce mécanisme est bien connu. Plusieurs études montrent que les électeurs non-partisans répondent favorablement à l’ambigüité (Tomz & Van Houweling 2009) et que l’absence de politiques concrètes peut être avantageuse. Il semble que les électeurs préfèrent se faire une opinion, même mal fondée, plutôt que d’endurer les tensions psychologiques causées par l’incertitude. À défaut de renseignements, ils tendent vers l’optimisme.

Du point de vue démocratique, les citoyens devraient avoir accès au plus d’information possible afin de voter de façon éclairée. C’est essentiel. Du point de vue partisan, le moins est le mieux. Sous cet angle, Kim Campbell n’avait pas tort : « une campagne électorale n’est pas le moment pour débattre d’enjeux important ». Un stratège politique américain allait plus loin et recommandait :

Que le candidat ne souffle pas un mot de ses principes ni de son crédo. Qu’il ne dise rien, ne promette rien. Assurez-vous qu’aucun comité, aucune convention, aucune assemblée publique ne le force à échapper un seul mot sur ce qu’il pense maintenant ou ce qu’il fera plus tard. Que l’usage de la plume lui soit interdit aussi sûrement que s’il était un poète fou enfermé dans un asile. (Biddles, Nicholas, [1919], Correspondence, Boston : Houghton-Mifflin, p. 256).

Trop d’information peut nuire. l’expérience amusante, mais scientifique, de Norton Frost et Ariley (2007) montre que les usagers des sites de rencontres romantiques en ligne perdent intérêt pour un prétendant à mesure qu’ils en apprennent davantage sur cette personne. Plus on recueille de renseignements sur quelqu’un, plus on a de chance de réaliser en quoi il diffère de nous.

Le même principe est à l’œuvre en politique, où la familiarité avec un politicien tend à engendrer le mépris (Norton, Frost & Ariely 2007). Ainsi, un député britannique comparait le premier ministre Tony Blair à un pouding très sucré : « La première bouchée est agréable, les suivantes vous lèvent le cœur ». Ne soyons pas cyniques. Les politiciens ne sont pas foncièrement plus antipathiques que les autres être humains, mais ils sont constamment exposés au regard public. Ils sont donc des victimes toutes désignées pour nos distorsions cognitives.

Tant qu’il était candidat en tête dans une course à la chefferie, monsieur Trudeau a pu tenir un discours équivoque qui l’a bien servi. Maintenant qu’il est chef du troisième parti politique du Canada, il sera forcé de camper ses positions. Au lieu d’esquiver les soufflets de Libéraux complaisants, il devra encaisser les crochets, voire les attaques en bas de la ceinture, de ses adversaires. Chaque pointe qu’il lancera contre les Conservateurs, les Néo-démocrates ou les Bloquistes lors de la période de question le forcera à mieux définir, de façon explicite ou implicite, ses propres politiques. Inévitablement, il devra offrir des alternatives concrètes au gouvernement Harper et devra défendre une plateforme électorale.

Dans les mois qui viennent, monsieur Trudeau et le Parti libéral du Canada perdront l’avantage de l’ambigüité. Nous pourrons alors prendre la véritable mesure de l’homme et mieux évaluer les chances de succès du Parti de Stéphane Dion, Michael Ignatieff et Bob Rae.

 SOURCES

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