la gouvernance des minorités francophones: de Charlottetown à aujourd’hui

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Communication présentée à Charlottetown le 28 septembre 2014 à l’occasion de la conférence « Versions du Canada ». Document de travail: prière de ne pas citer.


INTRODUCTION

Canada is often described as a sort of laboratory for the management of diversity. Thanks to a good deal of planning and no small amount of trial and error, our political system has found ways to foster certain types of intercultural relations, to varying degrees of success. I’m thinking of three key examples 1) the coexistence between First Nations peoples and European settlers, 2) the federal partnership between English and French colonies, and, 3) the integration of newcomers into the established majority (Kymlicka).

Chacun de ces trois axes interculturels est régi par des textes fondamentaux. En gros, la Proclamation royale (1763) et la Loi sur les Indiens (1876) définissent les rapports des colons avec les Autochtones; l’Acte d’Amérique du Nord Britannique (1867) assure l’autonomie du Québec au sein de la fédération ; la Charte des droits et libertés (1982) et la Loi sur le multiculturalisme (1988) facilitent l’intégration des immigrants. Bien entendu, cette charpente juridique est complétée par toute une série de conventions, de décisions judiciaires et de pratiques administratives. Elles s’accompagne de discours politiques et d’identités bien précises. Ensemble, tout ces éléments forment un système de gestion de la diversité relativement cohérent.

How do the Francophone minorities of Ontario, New Brunswick, and Manitoba fit into this equation? This question finds less traction among political scientists than the more popular issues related to First Nations, Quebec, or immigration. We have seen important work on Francophone minorities by the likes of Chedly Belkhodja, Michel Bock, Linda Cardinal, Nicole Gallant, Monica Heller, Rémi Léger, and Joseph Yvon Thériault. But the relationship between our country’s majority and its Francophone minorities remains the least examined aspect of the Canadian model. This intercultural pillar is also one where normative influences have had the smallest impact and where political compromise has played the largest role. And its configuration varies widely from one province to another.

J’aimerais donc profiter du 150e anniversaire de la Conférence de Charlottetown pour réfléchir à cette question. Je ferai ici l’argument que trois régimes interlinguistiques se sont succédés pour encadrer les rapports entre majorités anglophones et minorités francophones.

 

FÉDÉRALISME ET DROIT MINIMAUX (1864-1960)

Le premier régime interlinguistique canadien émerge avec la Confédération. Du point de vue des minorités francophones, cependant, le projet commence plutôt mal. En 1864, ces communautés ne sont représentées ni à Charlotettown ni à Québec. Cartier, Langevin, Chapais et Tachés sont les seuls délégués français et ils représentent des intérêts assez différents, ceux du Canada-Est. Ils ne sont pas prêts à risquer leur grandiose projet d’union seulement pour défendre la petite francophonie d’autres colonies.

L’architecte financier de la Confédération, Alexander Galt, met sa carrière politique en jeu pour obtenir des garanties pour la minorité protestante anglaise au Québec. Il exige le contrepoids d’une chambre haute, l’inviolabilité de 12 comtés anglophones et des droits scolaires. En comparaison, le chef politique du Canada-Est, George-Étienne Cartier résiste d’abord aux demande des évêques et refuse d’exiger des protections pour les minorités catholiques françaises des autres provinces. À l’occasion des débats parlementaires de1866, Cartier se dit confiant que le traitement équitable des Anglophones au Québec suffira pour inspirer la réciprocité à l’égard des Francophones minoritaires (Bellavance, p.75).

Évidement, c’est un anachronisme de parler de communautés minoritaires francophones en 1867. À cette époque, c’est le Canada français qui est le pôle identitaire. Cette identité est moins territoriale que diasporique et ses marqueurs sont autant religieux et généalogiques que linguistiques. Le premier régime interlinguistique va tenter d’encadrer cette identité, mais il va aussi la transformer.

Sur le plan institutionnel, ce régime est marqué par quatre mesures distinctes. D’abord, l’union canadienne sera fédérale. C’est la grande victoire de Cartier et sa plus importante contribution à la démocratie canadienne (LaSelva). Il croit qu’une union fédérale préservera l’autonomie culturelle des Francophones du Québec tout créant une plus large communauté politique qui assurera la prospérité et la défense commune sous la couronne britannique. De son point de vue, les minorités francophones ne peuvent que bénéficier d’un Québec fort au sein de cette fédération. Ils y trouveront un puissant allié politique.

Deuxièmement, l’Acte d’Amérique du Nord Britannique assure les Francophones minoritaires que leurs élus pourront participer aux travaux du Parlement canadien en français et qu’ils pourront comparaître en français devant les tribunaux qui relèvent du gouvernement fédéral (§133).

Troisièmement, Ottawa cherche à étendre ces mêmes droits législatifs et judiciaires au niveau provincial lorsqu’il crée le Manitoba (Manitoba Act, 1870, §23).

Finalement, l’article §93.2 du texte constitutionnel maintient le financement public des systèmes scolaires catholiques existants, ce qui a pour effet de protéger certains droits éducatifs des francophones minoritaires.

Ce premier régime interlinguistique cristallise un rapport de force nettement favorable à la majorité anglophone. Il concède des droits minimaux et enclave les Francophones dans une société britannique au sein d’un Empire britannique. Il recèle aussi d’importantes contradictions.

D’abord, les droits scolaires des Francophones sont liés à la confession, ce qui permettra à l’Ontario d’abolir l’éducation catholique de langue française en 1912.

Ensuite, le fédéralisme s’avère peu avantageux pour les Francophones hors-Québec. Comme l’indique Silver (p.6) :

« Confederation was to be an association of national states, called provinces, united in a federal alliance […] and in that alliance the province of Quebec was to be the national state of the French Canadians. That province, as the French-Catholic province, might well be concerned to support French Catholics in the other parts of the federation, but such support must never involve acceptance of principles that would expose or endanger the autonomy of the French and Catholic character of Quebec itself  ».

Même lorsqu’il se montre sympathique aux intérêts des minorités francophones, lors de l’adoption du règlement 17 par exemple, le Québec ne dispose pas nécessairement du rapport de force lui permettant d’influencer Ottawa ou les autres provinces. Le premier régime linguistique sera donc mis à mal lorsque la majorité attaquera les droits scolaires des minorités du Nouveau Brunswick (1870), du Manitoba (1890), puis de l’Ontario (1912). Il sera en crise lorsque le Manitoba violera sa loi constitutive et fera de l’anglais sa seule langue officielle (Official Language Act, Manitoba, 1890).

 

BILINGUISME OFFICIEL (1960-2000)

Le deuxième régime interlinguistique émerge avec la Révolution tranquille. La montée du néo-nationalisme québécois entraîne d’importances conséquences pour les minorités francophones du pays.

D’une part, l’identité des Canadiens-français de la Belle province devient québécoise. Elle se laïcise et se recentre sur le territoire provincial, ce qui rend possible le projet d’indépendance politique. En 1967, les États généraux du Canada français permettent d’observer les tensions entre les Francophones du pays et marquent une certaine fragmentation identitaire. Les minorités francophones devront se provincialiser à leur tour, et de nouveaux ethnonymes seront adoptés. Là où il n’y avait que des Canadiens-français, il y a aura désormais des Franco-Manitobains, des Fransaskois et ou des Franco-Ontariens. Comme le note Joseph Yvon Thériault, ces communautés se définissent « entre la nation et l’ethnie ». La Fédération des communautés francophones hors-Québec est créée en 1975 pour représenter ces communautés éparses.

D’autre part, la montée du séparatisme québécois pose une menace pour la survie même de la fédération et force Ottawa et les provinces à repenser la place du français au Canada. Ottawa met sur pied la Commission BB (1963) et donne suite à ses recommandations avec la Loi sur les langues officielles et la création du Commissariat aux langues officielles (1969). Après le référendum sur la souveraineté de 1980, le gouvernement Trudeau fait adopter la Loi constitutionnelle de 1982 qui enchasse plusieurs droits linguistiques bénéficiant aux minorités. Les nouveaux pouvoirs de révision judiciaire de la Cour Suprême vont également favoriser l’expansion graduelle des droits linguistiques des minorités.

Concrètement, ce second régime interlinguistique représente d’importantes avancées pour les minorités. Premièrement, les Francophones obtiennent le droit à des services fédéraux en français auprès de l’administration centrale à Ottawa, oui, mais aussi auprès des bureaux locaux lorsque la demande est importante ou lorsque la vocation du bureau le justifie (LC1982, §20.1). On le conçois, ces services locaux sont particulièrement important pour les minorités éparpillées.

Deuxièmement, les fonctionnaires fédéraux peuvent travailler en français s’ils sont situés dans des régions dites bilingues (LLO 1969). Cela ouvre l’accès à des emplois de qualité pour les Francophones de la région d’Ottawa et de Moncton et aide à revitaliser ces communautés.

Troisièmement, le droit à l’instruction publique dans la langue de la minorité se voit renforcé (LC1982 §23). Toutes les provinces sont désormais tenues de financer les écoles francophones primaires et secondaires « là ou le nombre le justifie ». Les Francophones ont aussi droit à la gestion scolaire (arrêt Mahé 1990) et l’on reconnaît le rôle des écoles comme pôle de développement communautaire (arrêt Solski 2005).

Sur la scène provinciale, finalement, la mobilisation politique des Francophones va aussi favoriser la transformation du régime interlinguistique. L’Ontario va introduire le financement public de l’éducation secondaire en français (1960) et adopter une Loi sur les Services en français (1986). Le Nouveau Brunswick ira encore plus loin. En adoptant sa propre Loi sur les langues officielles (1969) et en enchassant ses principes dans la constitution de 1982 (LC1982, §16.1, §17.2, §18.2, §19.2, §20.2) il devient la seule province officiellement bilingue.

Bien que le deuxième régime présente des gains indéniables pour les minorités francophones, il comporte, lui aussi, des contradictions. D’abord, il fragmente l’identité francophone et consacre une rupture avec le principal foyer du français en Amérique du Nord, le Québec. Ensuite, l’arrimage aux institutions étatiques s’accompagne d’un affaiblissement de l’Église comme institution d’encadrement, et cette période coïncide avec la chute du taux de natalité dans la francophonie minoritaire. De plus, les minorités sont définies surtout comme porteuses de droits, ce qui encourage la judiciarisation et une certaine dépolitisation des communautés. Ottawa reconnaît sa responsabilité de promouvoir les minorités de langues officielles (LLO 1988), oui, mais les ressources sont insuffisantes et la volonté politique pourra varier d’un gouvernement à l’autre.

Le régime comprend aussi de sérieuses limites. La province qui compte la plus vaste minorité francophone, l’Ontario, ne sera pas officiellement bilingue. Jusqu’à ce jour, la capitale du Canada n’est pas bilingue non plus. (Il y a d’ailleurs une importante campagne en ce moment pour changer cette situation.)

 

L’IMMIGRATION FRANCOPHONE (2000 à aujourd’hui)

Un troisième régime interlinguistique émerge discrètement depuis l’an 2000. Après l’échec de l’Accord du Lac Meech et de Charlottetown, après les résultats serrés du référendum québécois de 1995, la classe politique canadienne pose un moratoire sur toute réforme qui exigerait une nouvelle ronde de négociations constitutionnelles. L’agenda politique se réoriente. Le déclin de la ferveur nationaliste québécoise semble rendre les débats linguistiques moins urgents. Les revendications autochtones, qui découlent de profondes injustices historiques, prennent l’avant scène. L’ère des gains constitutionnels semble close pour les francophones minoritaires. Le changement viendra donc d’ailleurs. À défaut de grandes innovations institutionelles, ce régime interculturel se caractérise par 1) une transformation identitaire et discursive, 2) par l’instauration de nouvelles pratiques administratives, 3) et par la livraison de programmes gouvernementaux par une panoplie d’organismes communautaires.

Le troisième régime voit les minorités francophones se réinventer à nouveau. De plus en plus, elles se conçoivent comme de petites sociétés d’accueil multiculturelles pour les immigrants francophones. Les minorités ajoutent une nouvelle dimension civique à leur identité ethnique.

L’évolution est particulièrement évidente dans le milieu associatif. De 1999 à 2000, la Fédération des communautés francophones et acadiennes tient des consultations publiques et réclame plus d’immigration francophone. Le Sommet des communautés francophones et acadiennes en vient aux mêmes conclusions (2007). L’ACFO emboîte le pas et change même de nom. En 2006 elle devient l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario. Elle milite pour une nouvelle définition inclusive de francophone (DIF) qui sera adoptée par le gouvernement ontarien (2009).

La transformation du discours est remarquable. L’immigrant n’est plus décrit comme une menace, mais comme une ressource humaine dont les communautés francophones doivent obtenir leur juste part. On embrasse maintenant les politiques d’immigration et de multiculturalisme… mais en exigeant qu’Ottawa recrute plus de Francophones et aide les communautés minoritaires à devenir des milieux d’intégration. L’immigrant n’est plus un rival, c’est un allié qui renverse le déclin démographique des Francophones, assure une masse critique pour les services en français et sauve le bilinguisme canadien. L’immigrant n’est plus un autre, il est des nôtres.

Bien entendu, ce changement identitaire n’est pas complet et il est inégalement distribué. Traisnels et ses collègues montrent qu’en passant de l’Est à l’Ouest du pays, et des régions rurales aux régions urbaines, la proportion de francophones et le nombre de francophones de souche diminue, et le discours devient d’autant plus inclusif. Alors que les Acadiens se définiraient de façon plus historique et généalogique, l’identité la plus civique et cosmopolite se trouverait chez les Franco-Colombiens. Malgré ces variations régionales, il y a une ouverture sur la diversité et toutes les communautés minoritaires veulent maintenant profiter d’un apport de nouveaux Canadiens francophones.

Le régime actuel se caractérise aussi par une pléthore d’études, d’initiatives administratives et de programmes. Par exemple, le Commissariat aux langues officielles mène deux études approfondies sur l’immigration et l’épanouissement des communautés minoritaires.

Au même moment, Ottawa amende la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (2001), pour lier pour la première fois, la politique d’immigration au développement et à l’épanouissement des communautés minoritaires. Immigration et Citoyenneté Canada crée un Comité directeur (2002) qui élabore un Cadre stratégique pour favoriser l’immigration au sein des communautés francophones en situation minoritaire (2006) et adopte une cible d’immigration francophone de 4,4%.

Le fédéral ratifiera aussi une série d’ententes avec les provinces pour la nomination et le recrutement d’immigrants francophones. L’Ontario se fixe même une cible ambitieuse de 5%.

Finalement, la Feuille de route pour la dualité linguistique (2008-2013) comprend un volet sur l’immigration francophone qui permettra de financer une multitude de projets du milieu associatif visant à faciliter l’établissement et l’intégration des nouveaux venus.

La semaine passée, nous apprenions que le programme « Avantage significatif francophone » sera aboli par Ottawa dès le 30 septembre. C’est une surprise. Ce programme permettait de simplifier le processus d’embauche de travailleurs qualifiés d’expression française. Les forces vives de la commuanuté se sont immédiatement insurgés… Mais Ottawa a promis de consulter et de développer des alternatives.

Il est trop tôt pour mesurer l’impact de cette décision, mais elle illustre la centralité des questions d’immigration pour les Francophones. Elle montre aussi les limites de mesures purement administratives qui dépendent du bon vouloir d’Ottawa.

Le pari de l’immigration comporte d’autres risques. Après avoir investit ses ressources dans l’accueil des immigrants, comment la communauté minoritaire peut-elle assurer leur rétention et éviter que ces nouveaux Canadiens ne s’assimilent à la majorité ? La tentation est compréhensible. La tendance est réelle.

En voulant former des petite communautés d’accueil multiculturelles, les Francophones risquent aussi de miner les soubassements normatifs du bilinguisme. D’un point de vue purement multiculturaliste, l’existence de services gouvernementaux en français ou d’écoles publiques francophones peut paraître comme des avantages exhorbitants conférés à un groupe ethnique privilégié. Quel principe peut-on invoquer pour justifier les droits des Francophones à Toronto ou à Vancouver, où le français compte beaucoup moins de locuteurs que le chinois ou l’espagnol? Pour justifier ces droits il faut rappeler le pacte fondateur et les obligations qui en découlent. Il faut retrouver la filiation Canadienne-française. Il faut concilier l’inclusion et la mémoire.

 

CONCLUSION

From the first Charlottetown conference until this slightly more modest Charlottetown gathering here today, the relationship between the Anglophone majority and Francophone minorities has gone through three distinct periods. Between 1864 and 1960, Francophone minorities enjoyed only minimal protections under the federal government. Between 1960 and 2000, Ottawa’s official bilingualism policy offered them further benefits and they started making inroads at the provincial level in Ontario and New Brunswick. Since the turn of the millennium, there have been no further institutional advancements of major significance, although interlinguistic relations are undergoing a profound transformation thanks to immigration.

Quelle leçon peut-on tirer pour conclure ce bref survol? Depuis 1864, les minorités ont été des acteurs de plus en plus déterminants dans le développement des régimes interlinguistiques et ils ont progressivement élargi leur champs d’action à l’intérieur de ces régimes. Il reste beaucoup à faire, certes, mais les Francophones peuvent maintenant faire entendre en français leur version du Canada.

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Élections municipales à Toronto: les enjeux francophones

Les principaux candidats au poste de maire: Karen Stintz, John Tory, Olivia Chow, David Soknacki, Rob Ford

Quoi qu’on pense des dernières controverses suscitées par le Maire Rob Ford, elles ont le mérite de rappeller qu’il y aura des élections municipales à Toronto cet automne. En choisissant les élus municipaux, nous adoptons des politiques qui touchent directement tous les aspects de notre vie quotidienne: la qualité de l’air et de l’eau courante, les routes et rames de métro que nous empruntons à tous les jours, le logement à prix modique, les garderies de nos enfants, les foyers pour nos aînés, nos installations culturelles et récréatives, le rôle de la police, des pompiers et des ambulanciers pour assurer notre protection.

Les décisions de la Mairie affecteront aussi la communauté franco-torontoise. Par exemple:

  • Les candidats peuvent-il s’exprimer en français?
  • Est-ce que leur personnel pourra communiquer avec nous dans notre langue?
  • Participent-ils aux activités de nos organismes communautaires?
  • Que pensent-ils du Sous-comité francophone du Conseil municipal?
  • Est-ce qu’ils sont favorables à la traduction en français des plus importants documents municipaux ?
  • Comptent-ils appuyer les immigrants francophones qui s’établissent à Toronto?
  • Sont-ils en faveur d’une contribution de la ville au projet de Maison de la francophonie?
  • Est-ce qu’ils appuient la création d’un programme pour les arts francophones au Toronto Arts Council?

 

L’ACFO-Toronto nous convie à une consultation publique pour discuter de ces enjeux. L’événement a lieu ce dimanche le 4 mai, de 12h à 14h, à la Salle des cartes (Map Room) de Hart House, sur le campus de l’Université de Toronto. La première partie de ces échanges sera diffusée en direct sur les ondes de CIUT (89.5 FM) dans le cadre de l’émission Pot-Pourri animée par Éric Calder. Il y a aura même des prix de participation, incluant un alléchant repas pour deux au Bistro Sauvignon ou au nouveau restaurant La Créole.

Le président de l’ACFO-Toronto, Gilles Marchildon, consultera la communauté sur la stratégie de l’ACFO-Toronto en vue des élections municipales du 27 octobre. En effet, le lobby politique des 125 000 francophones du Grand Toronto s’apprête à faire parvenir un questionnaire aux plus de 200 candidats en lice pour les postes de maire et de conseiller municipal. Les réponses de tous les candidats seront compilées et une note d’ensemble (allant de A+ à F) sera attribuée à chacun. Ces résultats seront diffusés sur le site web de l’ACFO-Toronto et de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). Ils seront aussi communiqués aux médias locaux.

Cet exercice permettra d’informer la classe politique locale sur les enjeux francophones et d’aider les membres de notre communauté à faire un choix éclairé lors des élections municipales.

L’ACFO-Toronto m’a demandé d’agir à titre de politologue consultant sur ce dossier, ce qui m’a donné l’occasion de préparer l’ébauche des documents qui seront discutés ce dimanche. Voici un avant-goût, pour vous donner envie de participer et pour préparer votre contribution à cette consultation publique.


 

LETTRE À L’INTENTION DES CANDIDATS

Cher Mr. Untel

En vue des élections municipales du 27 octobre, nous aimerions mieux connaitre vos positions sur certains enjeux qui touchent notre communauté.

Saviez-vous qu’il y a près de 60 000 Francophones à Toronto et que plus de 1,2 millions de Torontois savent parler français? Saviez-vous que notre ville est le siège de la communauté francophone minoritaire connaissant le plus important essor démographique au Canada?

La Ville de Toronto compte des centaines d’institutions publiques, d’organismes communautaires et d’entreprises francophones. Ces forces vives sont particulièrement actives dans les domaines :

  •  de l’éducation (Conseils scolaires Viamonde et CSDCCS, Toronto French School, Collège Boréal, Collège universitaire Glendon, Collège la Cité, départements d’études françaises de UofT, Ryerson et York, etc.) ;
  • de la santé et des services sociaux (Centre francophone, Entités de planification RIFSSSO, Pavillon Omer-Deslauriers, Action positive, Centres d’Accueils Héritage, etc.) ;
  • de la culture et des médias (Alliance française, Cinéfranco, Théâtre français de Toronto, Franco-Fête, Festival Kompa-Zouk, Salon du livre, Éditions du GREF, le Laboratoire d’Art, TFO, Radio-Canada, L’Express, Le Métropolitain, etc.) ;
  • du secteur public (Office des Affaires francophones, Commissariat aux Services en français de l’Ontario, ACFO-Toronto, Maison du Québec, Consulat de France).
  • des affaires (Club Canadien, RDÉE Ontario, Passerelle-I.D.É., Chambre de commerce française à Toronto, restaurants et pâtisseries, etc.).

Cette vitalité n’est pas nouvelle puisque Samuel de Champlain explorait la région il y a déjà 400 ans, que Fort Toronto a été fondé par des Français en 1750, et que le premier européen à s’établir à Toronto en 1791 était le Français Jean-Baptiste Rousseaux.

Le rôle historique et honorable du français est reconnu par la Constitution, qui fait du Canada un pays bilingue, ainsi que par la loi ontarienne sur les services en français, qui fait de notre ville l’une des régions désignée bilingue. De plus, Toronto est la capitale d’une province dont les systèmes judiciaire et éducatif sont officiellement bilingues.

Les Francophones de Toronto contribuent à la prospérité de la ville en payant annuellement plus de 190 millions $ en taxes municipale et en fournissant un entrepreneuriat et une main d’œuvre qualifiée et bilingue dans les secteurs clés de l’administration publique, de l’éducation, de la culture et de la finance.

L’Association des communautés francophones de l’Ontario à Toronto (ACFO-Toronto) est la voix politique de ces 60 000 Francophones de Toronto depuis 41 ans. Elle collabore avec toutes les forces vives de la communauté locale et fait partie de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) qui regroupe et représente les 611 000 Francophones de la province.

Afin d’aider les Francophones de Toronto à faire un choix éclairé lors des élections municipales, nous cherchons à faire connaitre les positions des candidats sur quelques enjeux centraux pour la communauté. Auriez-vous l’obligeance de remplir le bref questionnaire ci-joint et de nous le retourner par courriel (francophone.toronto@gmail.com) avant le premier juillet ?

Les réponses de tous les candidats seront compilées et une note d’ensemble (allant de A+ à F) sera attribuée à chacun. Ces résultats seront largement diffusés sur notre site web et communiqués aux médias locaux (Radio-Canada, TFO, LeMétropolitain, L’Express de Toronto, Choq-FM, etc.). L’exercice est supervisé par un politologue de l’Université York, le Dr Alexandre Brassard, qui en assurera la rigueur.

Nous vous remercions à l’avance pour vos réponses aux Francophones de Toronto et vous souhaitons les meilleures chances lors des élections municipales du 27 octobre.

Le président de l’ACFO-Toronto.

Gilles Marchildon


QUESTIONNAIRE À L’INTENTION DES CANDIDATS

 

1. Langues du candidat

Etes-vous capable de communiquer avec les Francophones de Toronto dans leur langue ? Par exemple, pouvez-vous donner une entrevue télévisée en français? Oui [], Non []. Commentaire :

 

2. Personnel bilingue

Si vous êtes élu, embaucherez-vous un directeur des communications (ou un adjoint de circonscription) qui peut communiquer avec les Francophones de Toronto dans leur langue? Oui [], Non []. Commentaire :

 

3. Engagement avec la communauté

La Ville de Toronto compte des centaines d’institutions publiques, d’organismes communautaires et d’entreprises privées francophones. Nos organismes ont besoin de l’appui et de l’engagement actif de leurs élus municipaux.

Avez-vous déjà assisté à au moins une activité d’un organisme francophone ou rencontré au moins un leader d’organisme francophone?  Oui [], Non []. Commentaire :

 

4. Représentation à l’Hôtel de Ville

Après 30 ans d’existence, le Comité français de la ville de Toronto (CFVT) a été aboli par décision du Maire en 2011. Avec la disparition du CFVT, la communauté perdait sa voix à l’Hôtel de Ville. Elle ne pouvait plus être consultée sur les services en français qui sont financés par la province mais qui sont fournis par la ville de Toronto.

En décembre 2013, le Conseil municipal s’est doté d’un nouveau sous-comité consultatif francophone. C’est un pas dans la bonne direction, mais le sous-comité servira surtout à suivre les activités de Toronto au sein de l’Association française des municipalités de l’Ontario (AFMO). Pour que les Francophones de Toronto soient efficacement représentés, le sous-comité devra être maintenu par le prochain Conseil municipal, son mandat devrait être élargi et ses réunions devraient être plus fréquentes.

Appuyez-vous le maintien du sous-comité consultatif francophone et l’élargissement de son mandat ? Oui [], Non []. Commentaire :

 

5. Traduction française des documents municipaux essentiels

La Ville de Toronto ne diffuse en français qu’une infime proportion de ses documents d’information, ses formulaires et son contenu web. Ainsi, les Francophones de Toronto n’ont accès à aucune ressource dans leur langue sur des sujets aussi important que la participation aux élections municipales, la santé publique, le logement social, le paiement des taxes ou des contraventions, les procédures et formulaires du Provincial Offences Court et du Toronto Licensing Tribunal.

Appuyez-vous la traduction en français des plus importants documents municipaux touchant les services les plus essentiels pour les citoyens ?  Oui [], Non []. Commentaire :

 

6. Immigration francophone

Plus de 18 000 immigrants francophones se sont établis à Toronto ces 15 dernières années et ce nombre continue de croitre. La province a récemment adopté une cible de 5% d’immigration francophone en Ontario et Toronto attire la majorité de ces nouveaux venus. Cela permet à notre communauté de se diversifier, de grandir et d’obtenir plus de services en français.

Malheureusement, le taux de chômage chez ces immigrants est trois fois plus élevé que chez les autres Torontois. De plus, les immigrants francophones qui trouvent du travail ici gagnent en moyenne 18 000 $ de moins par année que les immigrants non-francophones.

Pour pallier ce problème, plusieurs organismes francophones (RDÉE Ontario, Centre francophone, Passerelle-I.D.É, Collège Boréal, etc.) gèrent des programmes qui visent l’intégration économique des immigrants francophones à Toronto. Pour l’instant, la ville contribue indirectement et très peu à ces programmes.

Etes-vous en faveur d’accroitre le financement municipal des programmes qui facilitent l’intégration économique des immigrants francophones à Toronto?  Oui [], Non []. Commentaire :

 

7. Maison de la francophonie

Toronto compte quelque 125 organismes et entreprises francophones. Ces organismes sont dynamiques mais dispersés à travers toute la ville. Un tel éparpillement complique l’accès aux services en français pour les citoyens, crée des couts d’opération supplémentaires et réduit la visibilité des Francophones de Toronto.

Depuis 2006, plusieurs acteurs clés (RDÉE Ontario, Collège Boréal, ACFO-Toronto, Centre francophone, etc.) veulent se réunir sous un même toit pour créer la Maison de la francophonie de Toronto. Cet espace permettrait d’offrir un guichet unique de services en français, de réaliser des économies d’échelle et de mettre en valeur la culture francophone. D’excellents résultats ont été obtenus à Vancouver, Edmonton, Winnipeg et Hamilton avec des centres de ce genre.

La Maison pourra s’autofinancer une fois inaugurée, mais le cout d’achat de l’immeuble est évalué à 25 millions $. Les promoteurs viennent de lever 100 000 $ auprès de la communauté et les promoteurs demandent maintenant une contribution des trois paliers de gouvernement. Par exemple, la Ville de Toronto pourrait fournir une subvention ou une exemption de taxes municipales.

Etes-vous en faveur d’une contribution de la Ville à la Maison de la francophonie de Toronto? Oui [], Non []. Si oui, quel type de contribution envisagez-vous :

 

8. Arts francophones

Les artistes francophones sont nombreux à Toronto et contribuent à la diversité, à la qualité de vie et à l’attrait touristique de notre ville. De plus, la communauté francophone soutient de nombreux diffuseurs dans le domaine du théâtre (Théâtre français de Toronto, Tangente, Canafrique, les Indisciplinés), des arts visuels (Le Laboratoire d’Art, Galerie Céline Allard, Galerie Glendon, Galerie Pierre-Léon), de la littérature (Éditions du GREF, Salon du livre), du cinéma (Cinéfranco) et de la musique (Franco-Fête, Alliance française, Francophonie en Fête, Festival Kompa Zouk).

En 2013, seulement quatre de ces organismes ont reçu des subventions du Conseil des Arts de Toronto et ils obtenaient à peine 1% du budget d’allocations, ce qui ne reflète pas l’importance des Francophones de Toronto. Il est plus difficile pour les diffuseurs francophones d’obtenir leur juste part de fonds publics puisqu’ils doivent faire compétition avec les diffuseurs qui œuvrent dans la langue de la majorité.

Cette réalité est reconnue par le Conseil des Arts de l’Ontario et par le Conseil des Arts du Canada, lesquels ont créé des programmes et des mécanismes d’équité ciblant spécifiquement les arts francophones. Malheureusement, le Toronto Arts Council n’a pas de programme équivalent.

Appuyez-vous la création d’un programme pour les arts francophones au Toronto Arts Council? Oui [], Non []. Commentaire :

Forum de la Francophonie torontoise: le vendredi 22 mars

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FORUM DE LA FRANCOPHONIE TORONTOISE

50 ans après la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme : bilan et perspectives pour la Francophonie torontoise

Le vendredi 22 mars de 8 h 30 à 14 h 00 au Collège universitaire Glendon

Cinquante ans après la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, quels enjeux restent prioritaires pour les Francophones de Toronto ? Comment répondre aux besoins des Franco-Torontois dans les domaines de la santé, de la culture et de l’éducation ?  Que font les forces vives de notre communauté pour relever ces défis ?

Vous êtes convié au Forum de la Francophonie torontoise qui explorera ces questions et resserrera les liens entre les principaux acteurs de la communauté. Le Forum est ouvert au public et culminera avec une allocution du Commissaire aux langues officielles du Canada, monsieur Graham Fraser.

Plus de détails au www.glendon.yorku.ca/BB

Réservez votre place dès maintenant à RSVP@glendon.yorku.ca

L’interprétation simultanée sera disponible en Anglais.

Le Forum s’inscrit dans le cadre de la célébration du 50e anniversaire de la Commission B.B. Il est organisé par le Collège universitaire Glendon en partenariat avec le Commissariat aux langues officielles du Canada, l’Institut des langues officielles et du bilinguisme et le Centre de formation continue de l’Université d’Ottawa et le Comité organisateur de la Semaine de la Francophonie à Toronto. Des évènements semblables se dérouleront à Ottawa, Edmonton, Winnipeg, Montréal et Moncton.


Programme

Le vendredi 22 mars 2013 au Collège universitaire Glendon,

Centre de conférence BMO (Manoir)

 L’interprétation simultanée sera disponible en Anglais.

 

8 h 30 – 9 h 00 Accueil, inscription, café et croissants
9 h 00 – 9 h 15 Allocution du principal Kenneth McRoberts sur les origines et les retombées de la Commission B.B.
 

9 h 15 – 10 h 00 1re table ronde communautaire : la santé.
 10 h 00 – 10 h 15

 Pause café

 10 h 15 – 11 h 00  2e table ronde communautaire : la culture
11 h 00 – 11 h 45 3e table ronde communautaire : l’éducation primaire et secondaire
11 h 45 – 12 h 00 Conclusion des tables rondes par une personnalité de l’Ontario français.
 12 h 00 – 12 h 45

 Déjeuner offert aux participants

12 h 45 – 13 h 45 Allocution du Commissaire aux langues officielles du Canada, monsieur Graham Fraser, suivie d’une période de questions.
13 h 45 Clôture du Forum

 

 

Augmenter l’immigration d’expression française à Toronto

Mise en page 1

Enseigner à Glendon, c’est côtoyer la Francophonie internationale. Une bonne partie de mes étudiants sont des nouveaux Canadiens originaires de France, du Congo, de Haïti, de Maurice, du Maroc et du Sénégal. Ils apportent avec eux leur talent, leur énergie, une insatiable curiosité et l’ardent désir de bâtir ce pays.  En soi, c’est déjà extraordinaire.

En même temps, ces étudiants augmentent nos effectifs francophones, ce qui nous permet d’offrir plus de cours universitaires, plus d’évènements de recherche et plus d’activités artistiques et culturelles en français. En bout de ligne, c’est toute la francophonie torontoise qui en profite.

Ce qui est vrai pour les universités vaut aussi pour nos écoles, nos hôpitaux, nos bureaux gouvernementaux et nos centres de services sociaux. Les immigrants d’expression française revitalisent nos communautés francophones en situation minoritaires. Ils permettent d’obtenir la masse critique pour assurer les services essentiels à nos communautés. D’ailleurs, Toronto est la seule région du Canada où une minorité francophone est en plein essor, et c’est grâce à l’apport des nouveaux venus.

Il faut donc augmenter le nombre d’immigrants d’expression française dans les communautés francophones en situation minoritaire, mais comment?  La Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario et le Commissaires aux Services en français de l’Ontario appuient déjà cet objectif. Mieux, le gouvernement de l’Ontario s’est engagé à sélectionner 8 000 francophones chaque année.

Pour aller plus loin, nous avons besoin d’engagements fermes venant des grands partis fédéraux. J’ai donc profité de la dernière assemblée générale annuelle du NPD fédéral de Toronto-Centre pour proposer et faire adopter une résolution qui sera soumise au Congrès d’orientation de Montréal. Elle demande que le NPD ajoute à son Fonds de politiques que:

5.7. Les néo-démocrates veulent… Augmenter le nombre d’immigrants d’expression française dans les communautés francophones en situation minoritaire.

Les résultats seront connus le 14 avril. D’ici là, lançons un défi aux autres partis fédéraux. Pouvez-vous faire de même? Vous engagez-vous à répondre aux besoins criants de nos communautés ?

Enquête sur les artistes québécois et la question nationale

Texte inédit d’une communication présentée à Edmonton lors d’une conférence sur le nationalisme et les élites québécoise.


1. Élites culturelles et question nationale

Depuis 1995, le débat traditionnel sur l’avenir politique du Québec à l’intérieur ou à l’extérieur du régime fédéral s’est approfondi. Un nouveau niveau d’analyse s’est ajouté, et soudainement, le rapport au Canada a semblé un peu moins urgent que le rapport à soi. En effet, un grand nombre d’intellectuels se sont penchés sur la nature même de l’identité québécoise et sur ses relations avec les anglophones, autochtones et immigrants.

Ce débat a pris une vigueur toute particulière chez les historiens. Les travaux de Gérard Bouchard, Jocelyn Létourneau, Yvan Lamonde, Stéphane Kelly ou Frédéric Boily ont soulevé d’importantes questions sur la définition de la nation, sur le devoir de mémoire et sur le pluralisme identitaire. De nombreux essayistes ont emboîtés le pas, dont Jacques Beauchemin, Joseph-Yvon Thériault, Michel Seymour, Serge Cantin et Mathieu Bock-Côté. Ils ont beaucoup enrichi la discussion sur la nature ethnique, culturelle, ou civique de la nation.

Ce qui m’intéresse ici, c’est le rôle suréminent que ces auteurs attribuent aux historiens. Qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, nationalistes culturels ou nationalistes civiques, tous s’entendent tous pour pour confier un rôle identitaire de premier plan aux historiens. Ce n’est pas une mince tâche! On leur demande de « porter la nation comme un enfant » (Cantin), « d’ouvrir le cercle de la nation » (Bouchard), ou « d’impenser la nation » pour ouvrir le futur (Létourneau).

Par moment, cette vision semble excessivement volontariste et élitiste, mais je ne nierai pas le rôle des intellectuels. Gramsci nous rappelle la fonction clef des « intellectuels organiques » dans le développement d’une identité collective. Ils forment la cheville entre les grands processus sociaux et les événements politiques spécifiques. Ils mobilisent la mémoire commune pour éveiller la collectivité. À des moments charnières, ils peuvent même faire l’histoire.

Pourtant, la classe intellectuelle ne se réduit pas aux seuls historiens. Elle comprend aussi les artistes. Pour comprendre le mouvement nationaliste, il ne faut pas le réduire à sa dimension mémorielle, diachronique et discursive. Il faut aussi tenir compte de la dimension culturelle, synchronique et sociale. C’est ici qu’interviennent les artistes.

L’élection fédérale de 2008 nous a rappelé de façon éloquente l’influence et le militantisme de la colonie artistique, mais, bien entendu, il se s’agit pas d’un phénomène nouveau. Depuis la Révolution tranquille, une myriade de créateurs et d’écrivains ont pris part à la vie politique du Québec. Cet engagement social se décline de plusieurs façon : porte-parole de causes caritatives et sociales, polémistes, créateurs de symboles nationaux, militants de parti, politiciens, membre de l’UDA et de groupe de pression politique, etc.

Ce groupe social n’est pas seulement actif, il est aussi très influent. Quels acteurs jouent un rôle aussi décisif dans la création de l’imaginaire national? Qui d’autre a un accès aussi privilégié aux médias de masse? Est-ce qu’un autre groupe sait autant faire vibrer les cordes sensible des Québécois?

L’engagement des artistes a souvent été relevé, mais en fait, il existe peu d’études empiriques sur le sujet. Je me suis donc consacré à la cueillette de données concrètes sur la psychologie et les comportements politiques des artistes Québécois. Je me limite ici à quatre questions pertinentes  :

  1. Quel est le degré d’intensité de la mobilisation nationaliste chez les artistes?
  2. Comment se compare le nationalisme des artistes, par rapport au reste de la population?
  3. Ce nationalisme est il civique ou culturel ?
  4. Qu’est-ce qui motive et explique le nationalisme des artistes?

2. Méthode de l’enquête

C’est pour élucider ces quatre questions — et bien d’autres encore! — qu’une vaste enquête postale a été menée auprès de la communauté artistique québécoise.

Après avoir approché tous les regroupements d’artistes du Québec, il a été possible d’obtenir les listes de membres des trois grands syndicats professionnels de la province et de cinq autres associations professionnelles. Ces 9 listes ont ensuite été combinées dans un fichier unique répertoriant près de 16 000 artistes provenant de toutes les disciplines artistiques et de toutes les régions du Québec.

Un total de 470 répondants ont ensuite été sélectionnés aléatoirement à l’intérieur de cinq grandes strates proportionnelles au poids de chaque discipline artistique. L’enquête postale s’est tenue entre le 3 février et le 2 avril 2005. Les techniques éprouvée de la Tailored Design Method ont été mise à profit, ce qui veut dire que chaque sujet a reçu quatre envois postaux successifs.

En bout de ligne, 259 questionnaires remplis et éligibles ont été retournés, pour un taux de réponse de 55 %. Considérant la taille de la population étudiée, les données de l’enquête présentent donc une marge d’erreur de ±6 dans 95 % des cas.

3. Des artistes très politisés et employant un discours national composite

Trève de considérations méthodologiques. Parlons des résultats! Est-ce que la mobilisation des artistes est une fable ou une réalité?

Afin de mesurer l’intensité du nationalisme, nous avons développé un index de mobilisation. Chaque forme de comportement politique cochée dans le questionnaire ajoutait 1 ou 2 points à cet index, selon l’intensité ou la fréquence du geste. Un score de 0 désigne donc un artiste apathique, tandis qu’un score maximal de 16 représente un zélote.

Comme vous pouvez le constater sur ce graphique, les créateurs apathiques comptent pour 17 % de la colonie artistique, alors que les plus actifs comptent pour seulement 1 % du groupe.

Clairement, ce ne sont pas tout les artistes qui sont politisés. Comme dans l’ensemble de la population, il y a une relation inverse entre le nombre de participants et l’intensité de la participation. Il faudra donc éviter de confondre le militantisme de quelques têtes d’affiche avec la participation de l’ensemble de la colonie artistique. Les Victor-Lévy Beaulieu et les Paul Piché sont des cas atypiques. Méfions-nous des effets d’optiques.

Même si le degré d’engagement varie considérablement au sein de la communauté artistique, il est évident que cet engagement est supérieur à celui de la population en général. Voilà qui est mis en relief par cet autres graphique.

Alors qu’une infime proportion de Québécois a contribué financièrement à un parti politique provincial, 24 % des artistes ont fait une telle contribution. À peine 9 % de la population a déjà occupé une fonction payée ou bénévole au sein d’une organisation politique, tandis que 22 % des créateurs ont déjà œuvré au sein d’une telle organisation. De même, les artistes ont deux fois plus de chance d’assister à une assemblée publique (33 % comparé à 14 %), et ils tentent plus souvent de persuader leur entourage de voter comme eux (60 % comparé à 46 %). Comme tous les groupes sociaux, la colonie artistique a ses abouliques et ses zélés. Ce qui la distingue, c’est un engagement politique plus élevé que la moyenne et un répertoire d’action politique élargit.

Et ce nationalisme, qu’elle forme prend-t-il? Pour reprendre la distinction classique, est-ce qu’il s’agit d’un nationalisme ethnique ou d’un nationalisme civique?

Le questionnaire demandait aux artistes d’identifier « les trois principaux objectifs poursuivis par ceux qui appuient la souveraineté ». Parmi ces choix de réponse, quatre référaient aux nationalisme ethnique et aux griefs traditionnels. Par exemple vouloir « assurer que les Québécois de souche restent majoritaire sur le territoire Québécois ». Quatre autres choix de réponse relevaient davantage du nationalisme civique et du projet de société. Par exemple, vouloir « échapper aux politiques de droite qui prévalent dans le reste du Canada ». Les autres éléments de la liste ne se classifiaient pas en terme ethnique ou civique.

Ces indicateurs ont ensuite été combinés dans un index qui permet de classifier les créateurs. Ainsi, nous avons pu déterminer que 38 % des artistes ont une vision surtout ethnique du projet souverainiste, 54 % y voient un mouvement à la fois ethnique et civique, tandis qu’à peine 8 % le conçoivent surtout comme un projet de société civique. Le discours sur le nationalisme civique ne domine donc pas dans toutes les couches de l’intelligentsia, loin de là. Rappelons aussi qu’il ne s’agit pas d’une condamnation morale des artistes. Comme le rappelle Gérard Bouchard, il faut distinguer nationalisme ethnoculturel de l’ethnocentrisme pure et simple.

3. Aux sources du nationalisme

Comment expliquer la ferveur politique des artistes ?

Pour faciliter le travail d’analyse, nous avons réduit notre index de mobilisation à une simple modalité binaire. Nous opposons donc les artistes actifs et inactifs pour la nation. Cette dichotomie sert alors de variable dépendante et elle est mise en rapport avec toute une série d’explications possibles.

L’impact de plus d’une cinquantaine de variables psychologiques, professionnelles et sociologiques a ainsi été testé. Après les avoir croisées avec la variable de mobilisation pour former des tableaux de contingence, nous avons ensuite éliminé les hypothèses fausses ou présentant des lacunes statistiques.

Quelles explications survivent à ce travail d’élagage ? Les données nous permettent d’isoler trois facteurs biens précis qui sont liés à la participation politique des artistes.

Premier facteur : les attentes économiques suscitées par le mouvement nationaliste.

Les artistes qui prévoient une situation économique inchangée ou plus prospère dans un Québec souverain sont politiquemement actifs à 61 % et inactifs à seulement 39 %. À l’inverse, leurs collègues pessimistes sont inactifs à plus de 88 % et actif à seulement 12 %.

Selon notre analyse de régression logistique, il s’agit du facteur le plus fortement associé à l’engagement politique. Un artiste qui croit en une république prospère a 87 % des chances de se mobiliser politiquement.

Deuxième facteur en importante : les attentes de gains en prestige professionnel.

Les artistes sont les maîtres d’œuvre de la culture québécoise, et ils s’attendent à ce que leur contribution soit revalorisée si cette culture devient majoritaire au sein d’un nouvel État indépendant.

Ainsi, les créateurs qui croient que leur discipline serait mieux appréciée dans un Québec souverain sont mobilisés à 78 % et apathiques à seulement 22 %. En contrepartie, ceux qui croient que leur discipline serait autant ou moins appréciée sont inactifs à 60 % et actifs à seulement 40 %.

L’analyse de régression confirme cet impact. Les créateurs qui estiment que leur pratique artistique sera prisée davantage dans une hypothétique République ont 84 % des chances de se mobiliser pour la souveraineté.

Dernier facteur : l’insécurité linguistique.

Les créateurs sont pessimistes quant à la survie de la langue française dans le contexte canadien. Au total, 75 % des artistes se disent « plutôt d’accord » ou « complètement d’accord » avec l’affirmation que « la langue française est menacée au Québec ».

Cette insécurité est fortement liée à la mobilisation politique. Les artistes qui ont confiance au futur de la langue sont inactifs à 71% et actifs à seulement 29 %. Ce qui est frappant, c’est que ce niveau de mobilisation s’inverse chez ceux qui craignent pour l’avenir du français.

Selon l’analyse de régression, un artiste qui craint pour la survie du français au sein de la Confédération a 78 % des chances d’être mobilisé.

4. Conclusion 

Grâce à cette enquête, nous disposons maintenant de données empiriques sur le comportement et la psychologie politique de l’ensemble de la colonie artistique.

  1. Ces résultats confirment un nationalisme plus intense et un répertoire de mobilisation plus étendu chez les artistes que dans le reste de la population.
  2. Le nationalisme des artistes est composite. Il s’enracine dans la mémoire des grandes luttes historiques et des griefs traditionnels, mais il épouse aussi un projet de société progressiste. Mathieu Bock-Côté note le discours purement civique et la « dénationalisation tranquille » de certains membres du PQ ou de la profession historienne. Je ne sais si ces élites représentent un groupe important de l’intelligentsia québécoise, mais ils ne parlent pas pour la colonie artistique.
  3. La mobilisation nationale est directement liée aux espoirs suscités par le projet souverainiste. Le nationalisme des artistes ne relève pas seulement de grands élans sentimentaux. Il s’explique par une combinaison d’intérêts individuels, corporatistes et collectifs bien compris. L’éditorialiste de La Presse a donc eut tort de citer mes données pour proclamer l’oppression « de la pensée unique » chez les artistes.
  4. Il faut se défaire du cliché des porte-drapeaux fanatiques. Le nationalisme des artistes découle peut-être d’un calcul erroné, mais il est rationnel. Il peut donc être discuté, débattu… et même modifié. Il pourrait changer ! On ne peut présumer du vote des artistes, et l’on ne peut baser les politiques culturelles sur ce vote. Les déclarations électorales de Stephen Harper contre le financement des arts étaient donc malheureuses à plus d’un titre. S’il y a une leçon stratégique à retenir, c’est que les camps souverainistes et fédéralistes auraient avantage à courtiser les artistes, ces acteurs politiques particulièrement influents.

La politique canadienne: en français dans le texte


Avez-vous déjà observé le vol d’une samare? Non, ce n’est pas un volatile exotique. Il s’agit plutôt de la graine ailée de l’érable qui tournoie comme un hélicoptère en se laissant emporter aux quatre vents. C’est aussi le nom d’un organisme à but non-lucratif, Samara, qui cherche à diffuser des idées sur la participation des citoyens et des journalistes à la démocratie canadienne.

À l’occasion de la Fête du Canada, Samara lançait un concours pour trouver les meilleurs ouvrages politiques canadiens des 25 dernières années. En bibliophile compulsif, j’ai immédiatement mordu à l’hameçon, soumettant mes propres suggestions et attendant avec impatience le dévoilement des bouquins choisis.

Une tempête dans un verre d’eau?

Je l’avoue, la liste des finalistes m’a un peu déçu. Elle propose des œuvres de grande qualité, certes, mais elle ne compte aucun politologue, à l’exception notable de Stephen Clarkson. Les experts universitaires auraient-ils trimés en vain pendant un quart de siècle? Pourquoi ignore-t-on les contributions magistrales de Vincent Lemieux ou Will Kymlicka, par exemple?

Plus choquant encore, la liste ne comprend aucun titre en français. Cette lacune a rapidement été signalée par Jean-François Lisée et citée comme une preuve supplémentaire de la «déquébécisation du Canada». Pour l’ancien conseiller des premiers ministres Parizeau et Bouchard, il va sans dire que la bifurcation des deux sociétés justifie la souveraineté du Québec. Il ironise: « c’est beaucoup demander aux jurys canadiens basés à Toronto de faire semblant de s’occuper du Québec, puis de le faire avec compétence. Nous sommes si loin…».

Dans une optique un peu plus constructive, j’ai rencontré la cofondatrice et directrice générale de Samara, Alison Loat, pour mieux comprendre son palmarès. Surprise! La liste n’est pas le produit d’un groupes d’experts ignorants ou anglocentriques. Elle résulte simplement d’une consultation populaire dans les médias sociaux. Puisque Samara est une organisation récente, son site web n’est pas encore traduit dans la langue de Molière. Voilà qui explique l’absence d’ouvrages savants ou rédigés en français. Point de complot anti-québécois donc.

L’embarras du choix

Dans un modeste effort pour «rapprocher les solitudes», j’ai élaboré ma propre liste de bouquins politiques publiés en français. La première ébauche comptant plus de 150 titres, je me suis fixé des critères de sélection plus stricts. Les voici:

  1. Contribution à la compréhension des principaux enjeux, acteurs et institutions qui touchent l’ensemble du Canada.
  2. Originalité des idées.
  3. Qualité et étendue de la recherche et de l’argumentation
  4. Influence politique ou universitaire de l’ouvrage
  5. Élégance de l’écriture et facilité d’approche pour le grand public.

Après plusieurs ratures et de bien cruelles trahisons, j’en suis venu à 13 titres. On ne pourra pas m’accuser de superstition!

Définir la nation québécoise

En toute logique, commençons par la Genèse, ou plutôt, les genèses:

  • BOUCHARD, Gérard, (2000), Genèse des Nations et Cultures du Nouveau Monde, Montréal: Boréal.
  • DUMONT, Fernand, (1993), Genèse de la société québécoise, Montréal: Boréal.

Ces essais historiques racontent la construction de l’identité québécoise. On voit comment une poignée «d’habitants» français en viennent à se définir successivement comme Canadiens, Canadiens français, puis Québécois. On découvre les évènements qui ont forgé la culture politique de la province et ont marqué la fédération.

Notons que ces deux auteurs influents présentent des conceptions opposées de la nation québécoise. Dumont, un grand sociologue, insiste davantage sur l’enracinement culturel et ethnique. Bouchard, frère de l’ancien premier ministre, historien et coprésident de la fameuse Commission sur les accommodements raisonnables, offre une vision plus civique de la nation. Une synthèse des deux approches semble maintenant dominer le discours dans la province.

Les rapports Canada-Québec

Les ouvrages suivants débattent plus directement des relations entre le Québec et le Canada:

  • BURELLE, André, (1995), Le Mal canadien. Essai de diagnostic et esquisse d’une thérapie, Montréal : Fides.
  • DION, Léon, (1995), Le duel constitutionnel Québec-Canada, Montréal: Boréal, 1995.
  • DION, Stéphane, (1999), Le pari de la franchise. Discours et écrits sur l’unité canadienne. Montréal : McGill-Queen’s University Press.
  • GAGNON, Alain-G. (2008), La Raison du plus fort: plaidoyer pour le fédéralisme multinational. Montréal: Québec-Amériques.
  • PARIZEAU, Jacques, (1997), Pour un Québec souverain. Montréal: VLB
  • PELLETIER, Benoît, (2010), Une certaine idée du Québec : parcours d’un fédéraliste de la réflexion à l’action. Québec : Presses de l’Université Laval.

Il est instructif de lire en parallèle les discours souverainistes de Parizeau avec les allocutions fédéralistes de Stéphane Dion. Deux anciens universitaires qui se sont engagés en politique pour défendre des idéaux opposés. Quelque part entre ces deux pôles, les autres ouvrages critiquent la constitution de 1982 mais proposent de renouveler le fédéralisme pour mieux accommoder la dualité canadienne (Gagnon; Pelletier; L. Dion). On remarquera le contraste entre les idées de Dion père et fils.  Je recommande aussi deux ouvrages disponibles en traduction française : Un Pays à refaire (Kenneth McRoberts) et La Voie canadienne  (Will Kymlicka).

Biographies

Pour une approche plus humaine de la vie politique au Canada et au Québec, je suggère:

  • GODIN, Pierre, (2007), René Lévesque: un homme et son rêve. Montréal: Boréal.
  • LISÉE, Jean-François, (1994), Le tricheur et Le naufrageur. Robert Bourassa et les Québécois.  2 volumes. Montréal: Boréal.

La Québec a canonisé son propre panthéon de personnages politiques honnis ou adulés. Pensons, par exemple, à Henri Bourassa, Maurice Duplessis, Lionel Groulx, André Laurendeau, Wilfrid Laurier, Jean Lesage, Honoré Mercier, Brian Mulroney, Joseph Papineau, Jacques Parizeau ou Pierre Elliott Trudeau. Ces figures de proue ont toutes fait l’objet de biographies, mais j’ai un faible pour celle de René Lévesque. Le bouquin suggéré condense une œuvre monumentale originellement publiée en quatres tomes. On y découvre la personnalité imparfaite, attachante et complexe de Lévesque tout en revivant de l’intérieur l’une des période les plus fascinante de l’histoire politique canadienne.

L’ouvrage de Lisée n’est pas tout à fait une biographie, mais il est entièrement consacré à Robert Bourassa et à sa politique suivant l’échec de l’Accord du Lac Meech. L’auteur décrit les manœuvres habiles et souvent trompeuses d’un premier ministre fédéraliste tentant d’endiguer la plus importante marée nationaliste de l’histoire canadienne. L’ouvrage est bien documenté et révèle la mécanique du pouvoir à Québec. Explosif lors de sa publication, le livre a contribué à l’argumentaire souverainiste avant le référendum de 1995 et Lisée est devenu une éminence grise du Parti Québécois. Une chronique passionnante.

Enjeux actuels

Finalement, trois livres sur des grands enjeux de société:

  • MACLURE, Jocelyn et Charles TAYLOR, (2010), Laïcité et liberté de conscience. Montréal : Boréal.
  • MARTEL, Marcel et Martin PAQUET, (2010), Langue et politique au Canada et au Québec. Montréal : Boréal.
  • DUPUIS, Renée, (2001), Quel Canada pour les Autochtones? La fin de l’exclusion. Montréal: Boréal.

Après plus de 400 ans de cohabitation, les peuple autochtones et les descendants des colons européens continuent de vivre des relations d’incompréhension et de conflit. Renée Dupuis nous rappelle la longue marginalisation des premiers canadiens: la tutelle britannique, le régime des réserves, la destruction des mode de vie et de gouvernance traditionnels, les écoles résidentielles et l’acquisition tardive du droit de vote. L’auteure préconise plusieurs solutions légales et politiques, dont l’autonomie gouvernementale, afin d’améliorer les conditions de vie des Autochtones.

On a parfois affirmé que la politique britannique se résume aux luttes de classe, que la politique américaine est affaire de race, alors que la politique canadienne oppose deux groupes linguistiques. Il s’agit d’une caricature, bien sûr, mais on ne peut rien comprendre au Canada si l’on ignore un fait déterminant: il y a une minorité francophone qui est majoritaire dans l’une des dix province. Cela change tout et cela explique beaucoup. La superbe synthèse historique de Marcel Martel et Martin Pâquet nous rappelle cette tension essentielle. Elle montre le pouvoir mobilisateur des questions linguistique d’un océan à l’autre, de la Conquête aux derniers jugements de la Cour suprême.

Après de vifs débat sur la burka, le kirpan ou l’érouv, l’accommodation du pluralisme ethnique et religieux pose des questions centrales pour le Québec, le Canada et tous les pays d’immigration. Doit-on imposer certaines pratiques qui visent à l’émancipation des citoyens ou faire primer la liberté de conscience? En d’autres termes, notre modèle d’intégration devrait-il être républicain ou libéral? L’un des plus grand penseur canadien, l’ancien coprésident de la Commission Bouchard-Taylor, offre ici la réflexion développée avec son collègue, le philosophe Jocelyn Maclure. Une plaquette claire et éclairante.

Et vous, quels ouvrages vous semblent essentiels?

Quelles valeurs canadiennes?

Etes-vous un vrai canadien? Si, comme la majorité des électeurs, vous n’avez pas voté conservateur lors des dernières élections, vos valeurs sont anti-canadiennes.

Du moins, c’est ce que suggère le dernier discours du premier ministre. S’adressant à des militants réunis à l’occasion du Stampede de Calgary, il a affirmé :

« Les valeurs conservatrices sont les valeurs canadiennes. Les valeurs canadiennes sont les valeurs conservatrices […] Elles l’ont toujours été. Et les Canadiens retournent au parti qui reflète le plus fidèlement ce qu’ils sont: le Parti Conservateur, qui est le parti du Canada »  (ma traduction, Globe and Mail, 10 juillet 2011).

Cette déclaration n’était sans doute qu’une hyperbole visant à galvaniser les troupes conservatrices. D’ailleurs, l’attaque avait déjà été employée lors du premier caucus en mai et lors de la convention de juin. Il est normal de se taper sur l’épaule entre militants, mais il ne faudrait pas prendre ce genre d’esbrouffe pour une contribution sérieuse au discours public. Je défie monsieur Harper de se lever en Chambre et d’affirmer, sans rire, que son parti détient le monopole de l’identité canadienne. Les membres en règle du PC sont-ils plus canadiens que Wilfrid Laurier, Lester Pearson, Pierre Trudeau, Tommy Douglas, Norman Bethune, Nellie McClung, Agnes Macphail, Thérèse Casgrain, George Erasmus, André Laurendeau, Jean Lesage ou David Suzuki?

En confondant l’identité nationale et partisane, les conservateurs cherchent peut-être à exploiter le désir d’intégration des immigrants. Le message subliminal, c’est qu’il faut appuyer le PC pour devenir pleinement canadien. Les nouveaux citoyens ne seront pas dupes. Après s’être préparé pour l’examen de citoyenneté, ils connaissent l’histoire du pays mieux que la plupart des citoyens natifs. Au besoin, ils pourront rappeler à monsieur Harper que ce sont les libéraux qui ont gouverné pendant 84 des 144 années de la Confédération, et que ce sont les néo-démocrates qui sont à l’origine de notre système de santé publique, un point d’ancrage de l’identité canadienne. Nul doute, l’âme des Canadiens est trop vaste et trop riche pour se laisser enfermer dans un seul parti.

S’il faut en croire certains sondages du Manning Centre, les attitudes politiques des Canadiens seraient maintenant à droite. Il faut prendre ces études avec un grain de sel. Le commanditaire est partisan et les indicateurs choisis ne sont ni fiables ni fidèles. De toute façon, la culture politique d’un État ne peut se mesurer par deux coups de sonde. Elle s’exprime aussi par les évènements formatifs de son histoire, par sa constitution et ses institutions, par sa production culturelle et par le contenu de l’éducation politique reçue par les citoyens. À cet aulne, il est difficile de présenter le Parti conservateur comme le principal artisan du Canada.

Ceci dit, je me réjouis que monsieur Harper évoque ainsi les valeurs du Parti conservateur. S’il prend cet héritage politique au sérieux, il pourra enfin dépasser les dogmes étriqués du Reform Party. Comme héritier de Macdonald et de Bennett, il se rappellera de l’importance des interventions économiques de l’État, ce qui l’aidera à tempérer son fétichisme du libre-marché. En bon successeur de Borden, il acceptera que certaines infrastructures clefs doivent être nationalisées, que l’impôt sur le revenu est un mal nécessaire et qu’il est bon de financer les sciences.

Inspiré par Diefenbaker, monsieur Harper développera peut-être une meilleure appréciation pour nos traditions parlementaires. En émulant Robert Stanfield, il verra l’importance des programmes sociaux, même dans un contexte de restriction budgétaire. Qu’il songe à George-Étienne Cartier ou à Joe Clark, et il comprendra mieux le pacte fondateur de notre fédération et percevra le Canada comme une « communauté de communautés ». Cela le forcera à consulter les provinces avant de réformer le Sénat. En examinant le bilan de Brian Mulroney, il voudra peut-être ratifier, lui aussi, les accords internationaux qui protègent l’environnement et visent à prévenir les désastres climatiques.

Qu’il mette de côté les pamphlets d’Ezra Levant et lise les vrais intellectuels de la famille conservatrice, les W.L. Morton, Northrop Frye, Donald Creighton, George Grant ou Hugh Segal. En plus de redécouvrir l’importance de l’érudition, de la recherche et de la pensée critique, notre premier ministre y trouvera de multiples références à l’idéal du bien commun. Il verra que le Canada est plus qu’un agrégat d’individus isolés, de contribuables égoïstes, ou de clientèles électorales. Le Canada rassemble des citoyens qui vivent de façon interdépendante dans des communautés enracinées.

Les communautés anglophones, francophones et autochtones du pays ont développé leur propre culture, leur propre univers de valeurs et elles offrent des conceptions différentes de la justice et de la vie heureuse. Elles proposent aux citoyens un large éventail d’identités riches de sens. En même temps, ces sociétés forment un partenariat au sein de la fédération. Il y a des recoupements de valeurs. Certains principes et objectifs sont partagés par toutes les communautés fondatrices:  la démocratie, le fédéralisme, la primauté du droit, le respect des droits et libertés de la personne, l’égalité entre les personnes des deux sexes, la protection des minorités linguistiques et culturelles, l’accueil et l’intégration des immigrants, la redistribution économique entre les communautés, la solidarité sociale.

C’est ici, dans cette confluence, que se situent les fameuses « valeurs canadiennes ». Elles ne sont pas l’apanage du Parti conservateur, ni d’une communauté particulière, ni même du Canada, mais elles expliquent et justifient notre désir de vivre ensemble dans un même État au Nord de l’Amérique.