Augmenter l’immigration d’expression française à Toronto

Mise en page 1

Enseigner à Glendon, c’est côtoyer la Francophonie internationale. Une bonne partie de mes étudiants sont des nouveaux Canadiens originaires de France, du Congo, de Haïti, de Maurice, du Maroc et du Sénégal. Ils apportent avec eux leur talent, leur énergie, une insatiable curiosité et l’ardent désir de bâtir ce pays.  En soi, c’est déjà extraordinaire.

En même temps, ces étudiants augmentent nos effectifs francophones, ce qui nous permet d’offrir plus de cours universitaires, plus d’évènements de recherche et plus d’activités artistiques et culturelles en français. En bout de ligne, c’est toute la francophonie torontoise qui en profite.

Ce qui est vrai pour les universités vaut aussi pour nos écoles, nos hôpitaux, nos bureaux gouvernementaux et nos centres de services sociaux. Les immigrants d’expression française revitalisent nos communautés francophones en situation minoritaires. Ils permettent d’obtenir la masse critique pour assurer les services essentiels à nos communautés. D’ailleurs, Toronto est la seule région du Canada où une minorité francophone est en plein essor, et c’est grâce à l’apport des nouveaux venus.

Il faut donc augmenter le nombre d’immigrants d’expression française dans les communautés francophones en situation minoritaire, mais comment?  La Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario et le Commissaires aux Services en français de l’Ontario appuient déjà cet objectif. Mieux, le gouvernement de l’Ontario s’est engagé à sélectionner 8 000 francophones chaque année.

Pour aller plus loin, nous avons besoin d’engagements fermes venant des grands partis fédéraux. J’ai donc profité de la dernière assemblée générale annuelle du NPD fédéral de Toronto-Centre pour proposer et faire adopter une résolution qui sera soumise au Congrès d’orientation de Montréal. Elle demande que le NPD ajoute à son Fonds de politiques que:

5.7. Les néo-démocrates veulent… Augmenter le nombre d’immigrants d’expression française dans les communautés francophones en situation minoritaire.

Les résultats seront connus le 14 avril. D’ici là, lançons un défi aux autres partis fédéraux. Pouvez-vous faire de même? Vous engagez-vous à répondre aux besoins criants de nos communautés ?

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Le défi autochtone: comment aborder un problème social complexe

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Le 11 janvier sera-t-il inscrit dans les livres d’histoire? C’est aujourd’hui que le Gouverneur général et le Premier ministre rencontrent la délégation de l’Assemblée des Premières Nations. Les questions abordées sont vitales pour le futur du Canada.

« Nous n’avons jamais voulu admettre que nous avons été, et sommes toujours, une puissance coloniale », déclarait Paul Martin. L’ancien premier ministre a raison. Être Autochtone au Canada, c’est encore être traité comme un citoyen de seconde zone. C’est dépendre d’infrastructures d’éducation, de logement, d’aide sociale, de santé, et d’eau potable dignes du tiers-monde.

Cette faillite des services publics a des conséquences extrêmement concrètes. Si vous êtes Autochtone, votre bébé court plus de risque de mourir. Votre ado a plus de chance de décrocher et d’être poussé au suicide.  Vous êtes plus pauvre que les autres Canadiens et avez plus de chance d’être incarcéré ou de subir des problèmes d’alcool, de maladie cardiaque, de tuberculose, de diabètes. Vous mourez donc plus jeune.  Est-ce juste? Est-ce normal dans une démocratie prospère comme le Canada?

La situation pourrait évoluer. Après la crise humanitaire d’Attawapiskat, après des compressions budgétaires aggravant un sous-financement chronique, et après l’imposition graduelle d’une série de lois affectant l’environnement et le pouvoir des communautés autochtones, la résistance a fini par s’organiser.

La Cheffe de bande d’Attawapiskat, Theresa Spence, a entrepris une grève de la faim qui inspire une nouvelle génération de militants Autochtones. Une série de manifestations politiques sont coordonnées par les médias sociaux, d’un océan à l’autre, sous la bannière Idle No More. Dans les dernières semaines, les revendications politiques des Premières nations ont pris l’avant-scène politique.

Vu l’opiniâtreté du gouvernement Harper, la tenue du sommet d’aujourd’hui  est déjà  une victoire pour les Autochtones et pour tous les Canadiens qui se préoccupent d’environnement et de justice sociale. Une seule rencontre ne saurait résoudre une situation aussi grave et complexe, mais le gouvernement a été forcé de s’asseoir avec les leaders autochtones et de dialoguer, et c’est une amorce de solution. Les problèmes de politique publique les plus ardus ne peuvent être résolus que de façon participative, en impliquant tous les acteurs directement touchés.

C’est l’un des thèmes de Solving Tough Problems: An Open Way of Talking, Listening and Creating New Realities (2007,  San Francisco: Berrett-Koehler). Dans cet ouvrage, Adam Kahane évoque son expérience lors de forums organisés pour faciliter la transition après le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Les leçons tirées sont directement pertinentes pour nous, alors que le Canada tente encore une fois de relever le défi autochtone.

Par exemple, Kahane établit une distincte utile entre problèmes simples et complexes.  Les défis sociaux simples peuvent être résolus par des changements à la pièce qui sont imposées de façon autoritaire et basés sur l’application de pratiques exemplaires bien établies. C’est l’approche traditionnelle d’Ottawa envers les Premières Nations. Pourtant, la question autochtone est d’une toute autre nature. C’est un défi complexe, et d’au moins trois façons.

Premièrement, la situation actuelle découle d’une longue histoire de relation coloniale et forme un système de maux à la fois économiques, sociaux, politiques et culturels qui se renforcent mutuellement. Une réformette sectorielle ne suffit donc pas.

Deuxièmement, la situation est fondamentalement conflictuelle. Les perspectives et intérêts des paliers de gouvernements, des Autochtones, des compagnies de ressources naturelles et des écologistes sont souvent opposées. Les solutions ne peuvent donc être  dictées par un seul de ces acteurs. Ottawa ne peut adopter unilatéralement une politique et se contenter de négocier la mise en œuvre après coup. Les solutions doivent émerger d’un véritable dialogue entre tous les intervenant, un peu dans l’esprit de l’Accord de Kelowna.

Troisièmement, le défi actuel est inédit et ses conséquences sont imprévisibles. La mobilisation autochtone a pris de nouvelles formes et rejoint une nouvelle génération de militants. Les ressources situées en territoire autochtones ont acquis une  importance économique et stratégique plus importante que jamais et les changements climatiques ont complètement changé la donne.  Cela signifie que les routines bureaucratiques et les recettes du passées ne suffisent pas. Il faut oser l’innovation sociale.

Le défi autochtone est un problème complexe, au sens de Kahane. Il exige donc une vision systémique,  une élaboration participative et l’exploration de solutions nouvelles. Espérons que le sommet d’aujourd’hui servira d’amorce pour ce genre de dialogue avec les Premières nations du Canada.

Qui sera premier ministre de l’Ontario?

Dans moins de trois mois, les Libéraux de l’Ontario se choisiront un nouveau chef, et ce faisant, nommeront le prochain premier ministre de la province.

Les responsabilités d’un chef de gouvernement sont vastes et ardues. Elles exigent une rare combinaison de leadership, compétence, empathie et intégrité. Plus que ces qualités personnelles, ce sont pourtant les considérations électorales à court terme qui influenceront le plus lourdement le choix des délégués libéraux, lors du congrès de janvier.

En effet, le gouvernement minoritaire des Libéraux ne semble pas pouvoir imposer son programme politique, ce qui le forcera soit à déclencher des élections à courte échéance, soit à risquer d’être renversé par l’opposition. Le nouveau leader libéral disposera donc de peu de temps pour préparer la campagne du parti, pour se faire connaître et pour regagner le terrain perdu auprès de l’électorat.

C’est une tâche ardue. Depuis les élections d’octobre 2011, les intentions de vote pour les libéraux ont chuté de 14 points. Les Ontariens semblent avoir mal digéré les mesures d’austérité, l’incurie d’ORNGE, l’annulation onéreuse et électoraliste des centrales électriques d’Oakville et Mississauga, la confrontation avec les enseignants et la prorogation abusive et indéfinie de Queen’s Park. Face au péril et à l’urgence, les délégués libéraux se donneront d’abord un chef de guerre.

Qui a les meilleures chances de mener les troupes à la victoire? Pour l’instant, les candidats en lice sont Eric Hoskins, Gerard Kennedy, Glen Murray, Charles Sousa, Sandra Pupatello et Kathleen Wynne. Un sondage Forum Research confirme le capital de sympathie de Kennedy, obtenue lors de deux courses à la chefferie précédentes, mais la campagne permettra aux autres candidats de se mettre en valeur et la méthodologie de l’enquête ne permet pas de connaître les préférences des délégués du parti. Elle n’éclaire pas les dynamiques de coalition, d’un tour de scrutin à l’autre, lors d’un congrès à la chefferie. D’autres noms pourraient aussi surgir avant la date limite du 23 novembre. Rien n’est donc décidé.

Nous disposons quand même de certaines données pertinentes. Le politologue Éric Grenier a calculé la moyenne des derniers sondages provinciaux (pondérés selon la taille de leur échantillon), ce qui accorde 36,5 % des intentions de vote aux Conservateurs, 32,2 % aux Néo-Démocrates, 23,6  % aux Libéraux et 6,8% aux Verts.

Bien entendu, le vote populaire ne se traduit pas nécessairement en une proportion équivalent de sièges à Queen’s Park. Risquons donc une projection de siège, en ré-utilisant la méthode très rudimentaire qui nous avait permis de prédire un troisième mandat libéral (mais faiblement majoritaire, oups…) en 2011.

Le tableau vous intéressera. Si des élections avaient lieu aujourd’hui en Ontario, les Conservateurs de Tim Hudak formeraient probablement un gouvernement majoritaire, par la peau des dents, avec 55 sièges. Le NPD accèderait à l’opposition officielle (30 sièges) et les Libéraux seraient relégués au rang de tiers parti (22 sièges).

Cette polarisation droite-gauche n’est pas sans rappeler les élections fédérales de 2011, et elle a de quoi inquiéter les Grits d’ici. La personne choisie comme chef (ou cheffe) pourra-t-elle reconstruire la coalition centriste qui a permis au parti de remporter trois mandats? À courte échéance, j’en doute.

Depuis octobre 2011, chaque recul des intentions de vote libérales s’est traduit en gains équivalents pour le camp néo-démocrate, alors que les conservateurs se maintenaient. Les Libéraux de Dalton McGuinty ont donc perdu des appuis surtout chez  les électeurs de centre-gauche. Après les récentes attaques contre les syndicats et contre l’État providence, le parti ne retrouvera pas facilement la confiance de ces électeurs, même s’il devait se donner un leader plus progressiste. De plus, les appels de la gauche au vote stratégique joueront contre les libéraux cette fois-ci, puisque le NPD paraît mieux positionné pour barrer la route des Tories.

Dans ce contexte, le prochain chef libéral aura plus de chance de sauver les meubles s’il courtise l’électorat de droite et de centre-droit.  En ce sens, l’expérience de Pupatello et de Sousa au ministère du Développement économique et du Commerce et leurs liens avec la communauté d’affaire leurs confèrent peut-être un avantage sur les autres candidats.

Si la tendance se maintient, les Libéraux ont peu de chance de se maintenir ou de progresser dans le Centre, Hamilton, London, le Golden Horseshoe, le Nord, l’Ouest et le Sud-Ouest de la province. Le chef libéral idéal devra donc être capable de séduire les Ontariens de la banlieu et de la couronne de Toronto (Ajax-Pickering, Etobicoke Centre, Etobicoke North, Mississauga-South, Mississauga-Brampton South, Pickering-Scarborough East, Richmond-Hills, Scarborough-Agincourt, Vaughan, Willowdale, York Centre) et de l’Est urbain (Kingston and the Islands, Ottawa Centre, Ottawa South). Ces circonscriptions sont importantes parce qu’elles devraient présenter des luttes bleues-rouges serrées et pourraient donc pivoter si un nouveau chef libéral campé plus à droite avait l’heur de plaire à ces électeurs. Sousa étant député de Mississauga South, il est peut-être mieux positionné que les autres candidats, au moins du point de vue géographique.

Encore une fois, gare aux «prognosticateurs». Il est encore tôt pour prédire les résultats. Ces projections sont sont beaucoup moins fiables que celles de Nate Silver, rendu célèbre pendant les présidentielles américaines, puisqu’elles sont basées sur moins de sondages et que notre système tripartiste accroît l’incertitude. Les données sont quand même utiles en ce qu’elles stimulent notre imagination et permettent de concevoir des scénarios plausibles. Le résultat plaira sans doute à Tim Hudak, peut-être à Andrea Horwath, mais pas au prochain chef libéral. Quoi qu’il en soit, nous serons fixé  le 25 janvier.

Enquête sur les artistes québécois et la question nationale

Texte inédit d’une communication présentée à Edmonton lors d’une conférence sur le nationalisme et les élites québécoise.


1. Élites culturelles et question nationale

Depuis 1995, le débat traditionnel sur l’avenir politique du Québec à l’intérieur ou à l’extérieur du régime fédéral s’est approfondi. Un nouveau niveau d’analyse s’est ajouté, et soudainement, le rapport au Canada a semblé un peu moins urgent que le rapport à soi. En effet, un grand nombre d’intellectuels se sont penchés sur la nature même de l’identité québécoise et sur ses relations avec les anglophones, autochtones et immigrants.

Ce débat a pris une vigueur toute particulière chez les historiens. Les travaux de Gérard Bouchard, Jocelyn Létourneau, Yvan Lamonde, Stéphane Kelly ou Frédéric Boily ont soulevé d’importantes questions sur la définition de la nation, sur le devoir de mémoire et sur le pluralisme identitaire. De nombreux essayistes ont emboîtés le pas, dont Jacques Beauchemin, Joseph-Yvon Thériault, Michel Seymour, Serge Cantin et Mathieu Bock-Côté. Ils ont beaucoup enrichi la discussion sur la nature ethnique, culturelle, ou civique de la nation.

Ce qui m’intéresse ici, c’est le rôle suréminent que ces auteurs attribuent aux historiens. Qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, nationalistes culturels ou nationalistes civiques, tous s’entendent tous pour pour confier un rôle identitaire de premier plan aux historiens. Ce n’est pas une mince tâche! On leur demande de « porter la nation comme un enfant » (Cantin), « d’ouvrir le cercle de la nation » (Bouchard), ou « d’impenser la nation » pour ouvrir le futur (Létourneau).

Par moment, cette vision semble excessivement volontariste et élitiste, mais je ne nierai pas le rôle des intellectuels. Gramsci nous rappelle la fonction clef des « intellectuels organiques » dans le développement d’une identité collective. Ils forment la cheville entre les grands processus sociaux et les événements politiques spécifiques. Ils mobilisent la mémoire commune pour éveiller la collectivité. À des moments charnières, ils peuvent même faire l’histoire.

Pourtant, la classe intellectuelle ne se réduit pas aux seuls historiens. Elle comprend aussi les artistes. Pour comprendre le mouvement nationaliste, il ne faut pas le réduire à sa dimension mémorielle, diachronique et discursive. Il faut aussi tenir compte de la dimension culturelle, synchronique et sociale. C’est ici qu’interviennent les artistes.

L’élection fédérale de 2008 nous a rappelé de façon éloquente l’influence et le militantisme de la colonie artistique, mais, bien entendu, il se s’agit pas d’un phénomène nouveau. Depuis la Révolution tranquille, une myriade de créateurs et d’écrivains ont pris part à la vie politique du Québec. Cet engagement social se décline de plusieurs façon : porte-parole de causes caritatives et sociales, polémistes, créateurs de symboles nationaux, militants de parti, politiciens, membre de l’UDA et de groupe de pression politique, etc.

Ce groupe social n’est pas seulement actif, il est aussi très influent. Quels acteurs jouent un rôle aussi décisif dans la création de l’imaginaire national? Qui d’autre a un accès aussi privilégié aux médias de masse? Est-ce qu’un autre groupe sait autant faire vibrer les cordes sensible des Québécois?

L’engagement des artistes a souvent été relevé, mais en fait, il existe peu d’études empiriques sur le sujet. Je me suis donc consacré à la cueillette de données concrètes sur la psychologie et les comportements politiques des artistes Québécois. Je me limite ici à quatre questions pertinentes  :

  1. Quel est le degré d’intensité de la mobilisation nationaliste chez les artistes?
  2. Comment se compare le nationalisme des artistes, par rapport au reste de la population?
  3. Ce nationalisme est il civique ou culturel ?
  4. Qu’est-ce qui motive et explique le nationalisme des artistes?

2. Méthode de l’enquête

C’est pour élucider ces quatre questions — et bien d’autres encore! — qu’une vaste enquête postale a été menée auprès de la communauté artistique québécoise.

Après avoir approché tous les regroupements d’artistes du Québec, il a été possible d’obtenir les listes de membres des trois grands syndicats professionnels de la province et de cinq autres associations professionnelles. Ces 9 listes ont ensuite été combinées dans un fichier unique répertoriant près de 16 000 artistes provenant de toutes les disciplines artistiques et de toutes les régions du Québec.

Un total de 470 répondants ont ensuite été sélectionnés aléatoirement à l’intérieur de cinq grandes strates proportionnelles au poids de chaque discipline artistique. L’enquête postale s’est tenue entre le 3 février et le 2 avril 2005. Les techniques éprouvée de la Tailored Design Method ont été mise à profit, ce qui veut dire que chaque sujet a reçu quatre envois postaux successifs.

En bout de ligne, 259 questionnaires remplis et éligibles ont été retournés, pour un taux de réponse de 55 %. Considérant la taille de la population étudiée, les données de l’enquête présentent donc une marge d’erreur de ±6 dans 95 % des cas.

3. Des artistes très politisés et employant un discours national composite

Trève de considérations méthodologiques. Parlons des résultats! Est-ce que la mobilisation des artistes est une fable ou une réalité?

Afin de mesurer l’intensité du nationalisme, nous avons développé un index de mobilisation. Chaque forme de comportement politique cochée dans le questionnaire ajoutait 1 ou 2 points à cet index, selon l’intensité ou la fréquence du geste. Un score de 0 désigne donc un artiste apathique, tandis qu’un score maximal de 16 représente un zélote.

Comme vous pouvez le constater sur ce graphique, les créateurs apathiques comptent pour 17 % de la colonie artistique, alors que les plus actifs comptent pour seulement 1 % du groupe.

Clairement, ce ne sont pas tout les artistes qui sont politisés. Comme dans l’ensemble de la population, il y a une relation inverse entre le nombre de participants et l’intensité de la participation. Il faudra donc éviter de confondre le militantisme de quelques têtes d’affiche avec la participation de l’ensemble de la colonie artistique. Les Victor-Lévy Beaulieu et les Paul Piché sont des cas atypiques. Méfions-nous des effets d’optiques.

Même si le degré d’engagement varie considérablement au sein de la communauté artistique, il est évident que cet engagement est supérieur à celui de la population en général. Voilà qui est mis en relief par cet autres graphique.

Alors qu’une infime proportion de Québécois a contribué financièrement à un parti politique provincial, 24 % des artistes ont fait une telle contribution. À peine 9 % de la population a déjà occupé une fonction payée ou bénévole au sein d’une organisation politique, tandis que 22 % des créateurs ont déjà œuvré au sein d’une telle organisation. De même, les artistes ont deux fois plus de chance d’assister à une assemblée publique (33 % comparé à 14 %), et ils tentent plus souvent de persuader leur entourage de voter comme eux (60 % comparé à 46 %). Comme tous les groupes sociaux, la colonie artistique a ses abouliques et ses zélés. Ce qui la distingue, c’est un engagement politique plus élevé que la moyenne et un répertoire d’action politique élargit.

Et ce nationalisme, qu’elle forme prend-t-il? Pour reprendre la distinction classique, est-ce qu’il s’agit d’un nationalisme ethnique ou d’un nationalisme civique?

Le questionnaire demandait aux artistes d’identifier « les trois principaux objectifs poursuivis par ceux qui appuient la souveraineté ». Parmi ces choix de réponse, quatre référaient aux nationalisme ethnique et aux griefs traditionnels. Par exemple vouloir « assurer que les Québécois de souche restent majoritaire sur le territoire Québécois ». Quatre autres choix de réponse relevaient davantage du nationalisme civique et du projet de société. Par exemple, vouloir « échapper aux politiques de droite qui prévalent dans le reste du Canada ». Les autres éléments de la liste ne se classifiaient pas en terme ethnique ou civique.

Ces indicateurs ont ensuite été combinés dans un index qui permet de classifier les créateurs. Ainsi, nous avons pu déterminer que 38 % des artistes ont une vision surtout ethnique du projet souverainiste, 54 % y voient un mouvement à la fois ethnique et civique, tandis qu’à peine 8 % le conçoivent surtout comme un projet de société civique. Le discours sur le nationalisme civique ne domine donc pas dans toutes les couches de l’intelligentsia, loin de là. Rappelons aussi qu’il ne s’agit pas d’une condamnation morale des artistes. Comme le rappelle Gérard Bouchard, il faut distinguer nationalisme ethnoculturel de l’ethnocentrisme pure et simple.

3. Aux sources du nationalisme

Comment expliquer la ferveur politique des artistes ?

Pour faciliter le travail d’analyse, nous avons réduit notre index de mobilisation à une simple modalité binaire. Nous opposons donc les artistes actifs et inactifs pour la nation. Cette dichotomie sert alors de variable dépendante et elle est mise en rapport avec toute une série d’explications possibles.

L’impact de plus d’une cinquantaine de variables psychologiques, professionnelles et sociologiques a ainsi été testé. Après les avoir croisées avec la variable de mobilisation pour former des tableaux de contingence, nous avons ensuite éliminé les hypothèses fausses ou présentant des lacunes statistiques.

Quelles explications survivent à ce travail d’élagage ? Les données nous permettent d’isoler trois facteurs biens précis qui sont liés à la participation politique des artistes.

Premier facteur : les attentes économiques suscitées par le mouvement nationaliste.

Les artistes qui prévoient une situation économique inchangée ou plus prospère dans un Québec souverain sont politiquemement actifs à 61 % et inactifs à seulement 39 %. À l’inverse, leurs collègues pessimistes sont inactifs à plus de 88 % et actif à seulement 12 %.

Selon notre analyse de régression logistique, il s’agit du facteur le plus fortement associé à l’engagement politique. Un artiste qui croit en une république prospère a 87 % des chances de se mobiliser politiquement.

Deuxième facteur en importante : les attentes de gains en prestige professionnel.

Les artistes sont les maîtres d’œuvre de la culture québécoise, et ils s’attendent à ce que leur contribution soit revalorisée si cette culture devient majoritaire au sein d’un nouvel État indépendant.

Ainsi, les créateurs qui croient que leur discipline serait mieux appréciée dans un Québec souverain sont mobilisés à 78 % et apathiques à seulement 22 %. En contrepartie, ceux qui croient que leur discipline serait autant ou moins appréciée sont inactifs à 60 % et actifs à seulement 40 %.

L’analyse de régression confirme cet impact. Les créateurs qui estiment que leur pratique artistique sera prisée davantage dans une hypothétique République ont 84 % des chances de se mobiliser pour la souveraineté.

Dernier facteur : l’insécurité linguistique.

Les créateurs sont pessimistes quant à la survie de la langue française dans le contexte canadien. Au total, 75 % des artistes se disent « plutôt d’accord » ou « complètement d’accord » avec l’affirmation que « la langue française est menacée au Québec ».

Cette insécurité est fortement liée à la mobilisation politique. Les artistes qui ont confiance au futur de la langue sont inactifs à 71% et actifs à seulement 29 %. Ce qui est frappant, c’est que ce niveau de mobilisation s’inverse chez ceux qui craignent pour l’avenir du français.

Selon l’analyse de régression, un artiste qui craint pour la survie du français au sein de la Confédération a 78 % des chances d’être mobilisé.

4. Conclusion 

Grâce à cette enquête, nous disposons maintenant de données empiriques sur le comportement et la psychologie politique de l’ensemble de la colonie artistique.

  1. Ces résultats confirment un nationalisme plus intense et un répertoire de mobilisation plus étendu chez les artistes que dans le reste de la population.
  2. Le nationalisme des artistes est composite. Il s’enracine dans la mémoire des grandes luttes historiques et des griefs traditionnels, mais il épouse aussi un projet de société progressiste. Mathieu Bock-Côté note le discours purement civique et la « dénationalisation tranquille » de certains membres du PQ ou de la profession historienne. Je ne sais si ces élites représentent un groupe important de l’intelligentsia québécoise, mais ils ne parlent pas pour la colonie artistique.
  3. La mobilisation nationale est directement liée aux espoirs suscités par le projet souverainiste. Le nationalisme des artistes ne relève pas seulement de grands élans sentimentaux. Il s’explique par une combinaison d’intérêts individuels, corporatistes et collectifs bien compris. L’éditorialiste de La Presse a donc eut tort de citer mes données pour proclamer l’oppression « de la pensée unique » chez les artistes.
  4. Il faut se défaire du cliché des porte-drapeaux fanatiques. Le nationalisme des artistes découle peut-être d’un calcul erroné, mais il est rationnel. Il peut donc être discuté, débattu… et même modifié. Il pourrait changer ! On ne peut présumer du vote des artistes, et l’on ne peut baser les politiques culturelles sur ce vote. Les déclarations électorales de Stephen Harper contre le financement des arts étaient donc malheureuses à plus d’un titre. S’il y a une leçon stratégique à retenir, c’est que les camps souverainistes et fédéralistes auraient avantage à courtiser les artistes, ces acteurs politiques particulièrement influents.

Les coûts de l’austérité

Le dernier billet d’Alex Himelfarb, «The Price of Austerity», constitue un puissant plaidoyer pour un débat public sur les finances publiques et sur les inégalités sociales. Je vous propose ici ma traduction libre de ce texte important et percutant.


L’austérité budgétaire, nous répètent les experts et les dirigeants politiques, est la question centrale de ces temps incertains, la panacée pour nos problèmes économiques.

On nous prévient que le prochain budget fédéral sera le premier à mettre l’emphase sur les compressions. Il y aura donc une coupure des dépenses de l’État alors même que l’on continue à réduire les impôts. Nous pouvons aussi nous attendre à une approche semblable dans la plupart des prochains budgets provinciaux.

C’est la marche à suivre, nous dit-on. Ainsi, l’austérité ne serait pas simplement un bon remède mais l’unique remède, une prescription qui vaudrait aussi bien pour nous que pour nos amis et nos alliés à l’étranger. Le Canada est consacré champion de l’austérité.

Du point de vue politique, l’argument semble assez convainquant. Il s’appuie sur la reconnaissance internationale de nos succès lors de l’équilibrage du budget et de la réduction de la dette dans les années 1990. (Cette consolidation a aidé lors des ralentissements économiques ultérieurs, nul doute, mais les coûts pour les programmes sociaux et les soins de santé sont tout aussi indéniables). L’argument fait aussi appel à un thème qui traverse toute notre histoire , celui du pragmatisme et de la frugalité des Canadiens. Il se nourrit de notre désenchantement croissant envers l’État, mais aussi des crises observées à l’étranger, en Grèce par exemple. Considérant l’instabilité de la période actuelle, nous n’aurions pas le choix. L’austérité serait la réponse.

Les porte-paroles de l’opposition hésitent à présenter les alternatives, de crainte d’être accusés d’imprudence fiscale ou d’attachement nostalgique au « mammouth étatique ». Aucune alternative n’est présentée, et nous finissons par croire qu’il n’y en a pas.

Dans le domaine des politiques publiques, il y a une règle générale. Lorsqu’on insiste qu’il n’y a aucune alternative, cela signifie généralement le contraire. C’est qu’il y a une alternative, et qu’elle est plus attrayante.

Nous avons donc le choix. Nous pouvons prendre de meilleures décisions. Bien sûr, il faut faire preuve de prudence tant que nous sortirons du déficit actuel, lequel résulte en partie des interventions avisées du gouvernement pour atténuer les pires effets de la récession mondiale. Mais soyons clair, nous ne sommes plus dans les années 1990. Notre situation n’est pas désespérée. Le Canada n’est pas la Grèce.

 
1) Nous ne sommes ni dans les années 1990, ni en Grèce

Avant la campagne anti-déficit des années 1990, près du tiers de chaque dollar perçu en impôt servait à rembourser la dette fédérale. Le Canada recevait des signaux alarmants. La dette devenait écrasante et la crédibilité du pays auprès des investisseurs dégringolait au niveau du tiers-monde. Des compressions s’imposaient. Il faut dire que l’économie mondiale était alors saine et en pleine croissance. Alors que l’économie canadienne se contractait, les autres États dépensaient et achetaient chez nous.  Cette poussée de l’économie mondiale, tout autant que nos réels sacrifices, est le facteur crucial qui permis d’équilibrer le budget et d’excéder tous les objectifs de compression. Le taux d’imposition plus élevé de l’époque a aussi aidé. C’est ainsi que les déficits se changèrent en surplus, avec une rapidité qui prit tous le monde par surprise, et que ces surplus générés par la base fiscale firent fondre une partie de la dette.

Notre niveau d’endettement continue de faire l’envie des autres États, mais l’économie mondiale a perdu son dynamisme et l’avenir semble incertain, moins prometteur que dans les années 1990, alors que la récession persiste comme un mauvais rhume. Même si le Canada s’en tire mieux que les autres, nous continuons à perdre de bons emplois et, comme partout ailleurs, nos marchés continuent d’être affectés par la volatilité. Nous ne sommes plus dans les années 1990. Ni le degré d’urgence fiscale, ni les conditions économiques ne sont les mêmes.

Il importe de comprendre les origines du nouveau déficit et de la croissance de la dette au niveau fédéral. Il y quelques années à peine, l’État générait des surplus bon an, mal an. Lorsque le gouvernement actuel a pris les rênes du pouvoir, cet excédent annuel s’élevait à 16 milliards de dollars. Il est donc clair que les coûts des programmes gouvernementaux ne menacent pas notre solvabilité. Ce surplus annuel nous prémunissait contre les cycles de ralentissement économique, lorsque les dépenses supplémentaires et les pertes de revenu sont inévitables. Il permettait aussi au gouvernement fédéral d’assister les provinces, surtout celles les plus durement touchées, et il nous donnait une marge de manœuvre budgétaire pour gérer le choc d’une population vieillissante, tout en respectant l’équité entre les générations.

Que s’est-il passé? Certes, nous remboursons le coût des initiatives de relance rendues nécessaires par la récession, mais ce n’est qu’une partie de la réponse. Ces dépenses ont cessées, et même plus tôt que certains ne l’auraient voulu. Même dans un contexte de croissance modeste, nous devrions pouvoir retourner à l’équilibre budgétaire, ce qui exigerait une certaine prudence, nul doute, mais n’exigerait pas de mesures draconiennes. Libre à nous.

Les dépenses de récession ne sont pas à blâmer. Le problème, c’est que nos revenus en pourcentage du PIB sont bien inférieurs à ce qu’ils étaient dans les années 1990, et pas seulement à cause de la récession et de la lenteur de la reprise. En matière de déficits budgétaires, le gouvernement fédéral est, en bonne partie, l’artisan de son propre malheur. Nos soucis découlent d’une série de réductions d’impôt exorbitantes.  Songeons seulement au manque à gagner de dizaines de milliards de dollars créé depuis 2000, et surtout ces dernières années, par les réduction de la TPS et par les abattements d’impôts sur le revenu des particuliers, sur les profits des sociétés et sur les gains en capitaux. Pensons à la longue liste d’exemptions fiscales taillées sur mesures et qui profitent de façon disproportionnée à ceux qui en ont le moins besoin.

Notre situation financière n’est donc pas désastreuse, du moins, pas au pallier fédéral. Nous continuons à récolter les bénéfices des sacrifices des années 1990, et nos propres décisions sont à l’origine des défis actuels. Ce que nous pouvons faire, nous pouvons le défaire.

 
2) L’austérité est fiscalement imprudente

Soyons clair. Je me rallie au large consensus sur la question de la prudence budgétaire. Réfléchissons seulement à ce que la prudence signifie: dépenser de façon avisée, réduire le gaspillage et percevoir assez d’impôts pour se procurer les biens et services publics voulus, tout en réduisant progressivement la dette lorsque la situation économique est suffisamment favorable.

Un certain élagage est nécessaire, bien sûr, et il est important d’identifier nos priorités. Pour ma part, je crois que nous avons probablement exagéré la construction de notre appareil de sécurité après le 11 septembre. Cette question particulière mérite un examen attentif.

Ne vous y trompez pas, le plan de construction de prisons et pénitenciers, qui n’est basé sur aucune donnée probante, aura pour effet soit d’accroître la dette, soit de détourner l’argent de services prioritaires tels que la santé et l’éducation.

Parlant de gaspillage, le moment est probablement venu de revoir les nombreuses couches de surveillance bureaucratique qui étouffent l’efficacité et l’initiative des fonctionnaires, tout en affectant la reddition de compte et la transparence de l’État. Comme le Directeur parlementaire du budget nous l’a rappelé à maintes reprises, les chiffres sont erronés. Les mesures d’efficacité et la compression des opérations ne suffiront pas pour équilibrer le budget.

Oui, l’État est devenu trop central, trop autoritaire et trop éloigné de notre vie quotidienne. Il y a beaucoup à faire pour combler le fossé entre les citoyens et leurs gouvernements. Nul doute qu’il y a des économies à réaliser dans ce domaine. Pourtant, ces problèmes ne sont pas directement liés aux enjeux fiscaux et ne sauraient être réglés  par des mesures d’austérité.

L’austérité que l’on prêche aujourd’hui ne relève pas de la prudence budgétaire. Si c’était le cas, elle ne serait pas combinées à de vaste et exorbitantes réductions d’impôt qui servent les mieux nantis parmi nous. Ces réductions forceront des coupures des programmes sociaux.

Cette obsession pour les abattements fiscaux et pour la réduction des biens et services publics tient davantage de l’idéologie déguisée en raisonnement fiscal.

Vu sous cet angle, les mesures d’austérité cherchent surtout à démanteler l’État pour faire place au marché. Elles mènent à moins d’actions publiques et plus de gestes privés; à moins de décisions collectives et plus de choix individuels. En d’autres termes, il s’agit davantage de réaliser la contre-révolution néolibérale que de développer un plan raisonné de gestion économique.

Nous savons que certains économistes fort perspicaces, Paul Krugman et Joseph Stiglitz, par exemple, ont dénoncé l’idéologie néolibérale qui sous-tend le discours d’austérité. Ils affirment que la période actuelle exige plutôt des dépenses et qu’il est temps d’investir dans l’éducation et dans les infrastructures qui aideront les nécessiteux. Ils craignent qu’une campagne d’austérité ne répète le scénario des années 1930 et soutiennent que, de toute façon, cette stratégie ne pourra pas produire la croissance et les possibilités économiques nécessaires. De plus, ils insistent qu’il faut cesser de réduire les impôts et recommencer à taxer ceux qui peuvent se le permettent. (Notons qu’il y a, aux États-Unis, un nombre croissant de riches qui invitent leur gouvernement à augmenter les impôts).

Entre vous et moi, il n’est pas nécessaire de suivre ce méandre d’arguties économiques pour s’inquiéter des conséquences de l’austérité. Un récent rapport du FMI, que nul ne peut taxer de gauchisme, passe en revue les données internationales et conclut que les compressions budgétaires ne créent pas d’emploi ni de croissance, du moins à court terme. En revanche, elles entraînent des coûts considérables pour la société, pour l’économie, et pour la qualité de vie de la majorité.

 
3) L’austérité affectera les plus désavantagés de façon disproportionnée

Et ce rapport du FMI, qu’est-ce qu’il raconte? Si les avantages de l’austérité sont invisibles, ses ravages sont évidents. Ses conséquences pèsent plus lourdement sur les plus faibles. Plus précisément, les auteurs montrent que les mesures d’austérité, surtout quand elles ne sont pas compensée par une baisse significative des taux d’intérêts, tendent à augmenter le chômage, et notamment le chômage chronique. Elles réduisent aussi le salaire de la majorité et aggravent les inégalités de revenu.

Alors que nous tentons de sortir de la récession, assurons-nous de ne pas abandonner les outils requis pour parer aux prochains chocs et pour créer des emplois et des possibilités économiques maintenant et dans le futur. Assurons-nous de ne pas saper le pays, de ne pas dégrader les programmes qui soutiennent notre citoyenneté commune, qui servent d’avantage comparatif et qui nous permettent d’avancer. Investissons dans les programmes qui nous rendront plus forts, plus écologiques, et mieux équipés pour le futur.

L’austérité est un cul-de-sac. Elle est imprudente sur le plan fiscal. Ce n’est pas un plan économique mais une capitulation au marché. Ses coûts sont énormes pour les plus vulnérables, sans aucun doute, mais aussi pour chacun d’entre nous. Rejetons la politique de l’inéluctable, examinons les choix qui s’offrent à nous, basons notre décisions sur les faits. Voyons ce qu’ils révèlent sur le bien de la majorité, et pas seulement le bien d’une minorité. Considérons le futur, pas seulement le présent.

Ce débat est essentiel, et il ne peut commencer que si l’on questionne la soi-disant inéluctabilité des mesures d’austérité. En fait, le débat ne devrait pas porter sur la taille idéale de l’appareil État. Il devrait s’intéresser aux façons d’améliorer la qualité de la vie de la majorité des Canadiens. Il devrait porter sur les manières de consolider le pays pour le bénéfice des générations futures. Ce débat devrait identifier les défis et les problèmes les plus urgents qui méritent notre attention collective.  L’obsession de l’austérité ne doit pas nous distraire des véritables priorités pour le bien-être collectif.

Pour ma part, j’avance que c’est l’inégalité, et non l’austérité, qui est actuellement notre problème fondamental. Les inégalités de revenu se creusent rapidement au Canada, et même les détracteurs habituels se rallient. Les écarts sont simplement trop importants, et les risques trop sérieux, pour être ignorés. En effet, les inégalités extrêmes aggraveront avec la mise en place des mesures d’austérité et de réduction d’impôt. Ce programme politique réduit notre capacité à  faire preuve de solidarité et à résoudre ensemble des problèmes comme la détérioration de l’environnement ou le déclin de la participation politique.

Nous devons faire preuve de prudence fiscale, bien sûr, et cela signifie qu’il faudra examiner chaque coupure, chaque dépense et chaque réduction d’impôt, en se demandant à chaque fois: est-ce que cela atténuera ou exacerbera les inégalités?

La pauvreté des enfants, la résurgence de la pauvreté chez les aînés, les pressions sur les travailleurs et sur les étudiants canadiens, les revenus extravagants au sommet sont autant de manifestations de l’inégalité sociale. Ce problème doit devenir une priorité nationale.

Nous pouvons nous permettre les investissements. Nous ne pouvons nous permettre d’ignorer le péril.

Le mythe d’un Québec égalitaire

Recension de FAHMY, Miriam, Dir. (2011), L’état du Québec 2011. Montréal : Boréal et  Institut du Nouveau Monde, 570 pp.

L’Institut du Nouveau Monde et Boréal nous offrent, sous la direction de Miriam Fahmy, la dix-septième édition annuelle de L’état du Québec. Au fil des ans, cet annuaire s’est taillé une place de choix auprès du grand public et chez les spécialistes des études québécoises. L’ouvrage contient une chronologie de l’actualité provinciale, une liste d’anniversaires historiques, des données statistiques arrangées par régions, et 75 courts articles synthèses. Ces derniers sont regroupés en quinze sections thématiques allant de la politique à l’économie, en passant par la santé, l’éducation et la recherche scientifique. Le survol exhaustif et fascinant.

Cette édition compte plusieurs contributeurs chevronnés (Jean-Herman Guay, Raymond Hudon, Micheline Labelle, Simon Langlois, Harvey Mead, Alain Noël, François Pétry, Gilles Pâquet, Jean-Marc Piotte, Christian Rouillard, François Rocher, Joseph Yvon Thériault) mais fait la part belle à une nouvelle génération d’érudits québécois.

Au Québec comme ailleurs en Occident, l’année 2011 a été marquée par une réaction populaire à la tourmente économique. Le mouvement des indignés du Square Victoria a ainsi fait échos à Occupy Wall Street. Cette mobilisation frappe l’imagination, dans une province qui se perçoit comme le bastion nord-américain de la social-démocratie. Le dossier thématique de 2011 demande donc :  « le Québec est-il (toujours) une société égalitaire? ».  Les contributeurs concluent que non.

D’une part, il est indéniable que la lutte contre la pauvreté a connu un certain succès, particulièrement chez les parents et les enfants, et que la majorité des Québécois se sont enrichis au cours des vingt dernières années. Le coefficient de Gini du Québec indique aussi un distribution du revenu généralement plus égalitaire que dans les autres provinces canadiennes.

Malgré ces signes encourageants, les Québécois les plus aisés s’enrichissent plus rapidement que les autres groupes, et la classe moyenne périclite depuis les années 1990. Ces écarts sociaux grandissants seraient causés par les récessions, les compressions budgétaires, la tarification des services publics et par les taxes à la consommation, autant de mesures qui frappent les pauvres de façon disproportionnée. Les réformes fiscales, qui ont fait passer les paliers d’imposition de 13 à 3, ont aussi aggravé la situation. Cela se traduirait par un accès inégal à la santé, à l’éducation, au logement, à l’emploi. Le « progrès véritable » (Mead) et la qualité de vie s’en trouveraient affectés, et tous les citoyens y perdent, quel que soit leur niveau de revenu.

Les arguments des contributeurs sont convaincants, et ils le seraient peut-être davantage si le point de vue opposé était représenté dans le dossier thématique. Avec la publication du Manifeste des lucides, l’établissement de l’Institut économique de Montréal et du Réseau Liberté-Québec ainsi qu’avec la récente fusion de l’ADQ et de la CAQ, la droite d’affaire semble connaître un certain essor dans la province. Peut-elle étayer une position cohérente sur les inégalités sociales? Comme le dit François Legault: «On verra!»

L’état du Québec survole les grands enjeux actuels avec brio et ses articles sur l’inégalité sociale arrivent on ne peut plus à point. Hautement recommandé pour tous les amoureux de la Belle Province.

Two solitudes, deux perspectives?

Avez-vous récemment éprouvé un sentiment de «déjà vu»? Ça m’est arrivé ce matin en ouvrant ma boîte aux lettres.  Le dernier numéro de l’Actualité s’y trouvait et la couverture semblait vaguement familière. Elle annonçait un dossier spécial sur les indignés.

Ah mais oui, bien sûr! Le cousin anglophone du magazine, le célèbre Maclean’s, aborde aussi la question. La comparaison est inévitable parce que les deux principaux périodiques d’affaires publiques canadiennes ont le même format, le même propriétaire, et traitent d’un même sujet incontournable.

Pourtant, l’angle est différent. La photographie de Maclean’s représente les indignés comme une masse anonyme de protestataires nocturnes armés de pancartes injurieuses.  Dans l’équivalent québécois, un séduisant jeune barbu vous sourit, cappuccino à la main, et campe dans un charmant décor automnal. C’est peut-être votre barista favori.

Le contenu est tout aussi différent. Alors que le dossier de l’Actualité présente une vision équilibrée des occupants et de leurs revendications, l’article d’Andrew Coyne adopte une ligne éditoriale bien campée. Il reproche aux occupants d’être envieux, d’attaquer la méritocratie canadienne et d’ignorer la science économique.

Le contraste entre les deux magazines reflète peut-être la culture plus social-démocrate de la Belle Province, mais rappelons quand même que le premier élu du pays à ordonner l’expulsion des occupants est Régis Labeaume, le maire de Québec.

En français comme en anglais, les deux dossiers sont à lire. Le mouvement des indignés réagit à un réel problème, celui des inégalités sociales.  Le nombre et l’enthousiasme des membres peuvent fluctuer, les tactiques peuvent changer et varier en efficacité, mais le mouvement force les médias à aborder des questions souvent négligées, il propose de nouvelles formes de participation politique et il politise une nouvelle génération, celle que l’on accuse souvent d’être apathique.